Automariage: Oui, je me veux!

En 2006, sept Canadiennes ont uni leur destinée… chacune à elle-même. L’an dernier, une Italienne se passait la bague au doigt en solo et a fait couler beaucoup d’encre. Au Japon, une firme propose un forfait automariage de deux jours. Le phénomène, qui a aussi des adeptes masculins, a un nom : sologamie. Encore trop marginal pour parler de tendance, il intrigue. Analyse.

Un jour, Tallulah, une photographe de Vancouver, a pensé que ce serait amusant et rafraîchissant de s’épouser elle-même, en même temps que quelques copines. Elle a tout organisé, des robes à la façon dont allait se dérouler la cérémonie.

«Nous avons trouvé un coin d’herbe isolé, nous avons dû marcher à travers les ronces pour y arriver, et là, nous avons lu nos vœux et bu du champagne», décrit Tallulah, dans un échange de courriels.

Parmi ces femmes de 24 à 50 ans à l’époque, certaines avaient des amoureux, mais aucun mariage traditionnel à l’horizon. Elles se sont offert le grand jour, et la robe qui venait avec, dans une mise en scène entre performance et démarche personnelle.

Dix ans plus tard, en 2016, elles renouvelaient leurs vœux et lançaient le service de consultation d’automariage Marry Yourself Vancouver.

Sur le vieux continent, l’entraîneuse italienne Laura Mesi a diffusé sur son compte Facebook une vidéo la montrant en robe blanche, au micro et tremblante, se passer la bague au doigt devant ses invités. Elle avait prévenu famille et amis qu’elle se marierait à elle-même si elle n’avait pas trouvé l’âme sœur pour ses 40 ans. En septembre dernier, elle a prouvé qu’il était possible «de vivre son conte de fées sans prince charmant», rapportait la BBC. 

Pas question ici d’exclure une éventuelle relation amoureuse. «Si un jour je rencontre un homme avec qui j’entrevois un avenir, je serai heureuse, mais mon bonheur ne dépendra pas de lui», a-t-elle déclaré au quotidien La Repubblica

Quelques mois avant elle, un compatriote, Nello Ruggiero, s’était dit oui lors d’une cérémonie à Naples. 

Avis partagés

Chaque cas fait jaser, mais la sologamie ne court pas encore les rues. Si bien que les deux psychologues spécialistes du couple contactés par Le Soleil ne connaissaient pas le terme.

«Il y a peut-être un petit côté exhibitionniste là-dedans, mais personnellement, je pense que c’est sain de faire la paix avec soi-même, la personne avec laquelle on est assuré de passer le reste de notre vie. On ne peut pas divorcer de soi-même», philosophe le psychologue et auteur de Québec, Yvon Dallaire.

Il évoque une stratégie thérapeutique qu’il a développée pour des gens en manque d’estime de soi. «Je leur propose une soirée rencontre avec eux-mêmes. Je leur suggère de se préparer un bon souper, de s’acheter une demi-bouteille de vin, s’ils en prennent, de mettre un miroir en face d’eux, de se parler et de porter des toasts à la personne la plus importante de leur vie.» Une démarche qu’il a lui-même expérimentée et qui lui a fait du bien.

Ultimement, «pour former un couple heureux, ça prend deux personnes célibataires heureuses, bien autonomes, qui savent exactement ce qu’elles veulent et qui vont chercher quelqu’un à aimer plutôt que quelqu’un de qui être aimé». Et suivant cette logique, le premier couple à former, c’est le couple avec soi-même, peu importe l’âge et le sexe, croit Yvon Dallaire.

De son côté, le psychologue, docteur en sexologie et auteur Yves Dalpé ne voit pas la sologamie d’un bon œil. «Je trouve ça plutôt surprenant. Je pense que ces personnes ont un problème, qu’il y a toutes sortes de motivations sous-jacentes.»

Par définition, se marier implique de se lier avec quelqu’un. Selon lui, la sologamie exprime autre chose : le choix d’être célibataire, l’acceptation de soi, comme si ça résolvait un problème très personnel. L’automariage viendrait-il camoufler une incapacité relationnelle, soigner une image négative née d’échecs amoureux?

«C’est la promotion de son individu, mais ce n’est pas un mariage», tranche le Dr Dalpé. Et il n’est pas normal de promouvoir sa personne à ce point-là. Il soupçonne les sologames d’avoir un grand besoin d’attirer l’attention.  

À la lumière des témoignages qu’il a lus sur le Web pour en apprendre davantage, il y voit en filigrane une illustration de l’individualisme et du narcissisme de notre époque. 

Le sacro-saint couple 

Denis-Daniel Boullé en a marre des étiquettes de solitude, d’abandon, de vieux garçons et de vieilles filles, accolées aux personnes qui passent leur vie seules, «celles qui n’ont pas trouvé…» 

Militant et journaliste pour Fugues, le magazine des gais et des lesbiennes du Québec, il a écrit un billet l’an dernier sur la sologamie, un prétexte pour «s’opposer à l’obligation du couple», explique-t-il au téléphone.

Gare à ceux qui ne correspondent pas à ce modèle imposé. «Derrière, la personne est peut-être très heureuse. En revanche, je sais que ça peut créer énormément de frustration, parce qu’on est presque programmé socialement pour être en couple.»

Selon lui, la sologamie montre, avec tout son côté extrême, ironique, voire ridicule pour certains, qu’il est possible d’être heureux, même seul. «Je me dis que, des fois, il vaut mieux vieillir seul que de vieillir dans une espèce d’enfer à deux.»

Gai, lesbienne, bisexuel, trans, queer, sologame… «Peut-on prendre acte de ces changements sociaux et poser un regard qui soit moins dans le jugement, avec une autre grille d’analyse qui ne soit pas celle de la norme ou du couple?» demande le militant.

De son mariage avec elle-même, la photographe et cofondatrice de Marry Yourself Vancouver, Tallulah, garde en tête une image forte. Alors qu’elle et ses copines se rendaient à leur cérémonie dans une voiture décapotable rouge, voiles, robes en soie et en taffetas au vent, une petite fille les a regardées passer, les yeux grands ouverts, émerveillée. «Inspirer les gens à envisager leur vie différemment est aussi important pour nous.»

Info : facebook.com/marryyourselfyvr

Quelques chiffres

1993 Première manifestation connue de la sologamie par la Californienne Linda Baker

28 % Proportion de Canadiens vivant seuls en 2016, selon le dernier recensement

33 % Proportion de Québécois vivant seuls en 2016

Valeur légale nulle

La sologamie, ou le mariage avec soi-même, n’est pas reconnue légalement. Si cette pratique ne se retrouve pas dans la liste des «mariages interdits» au Canada, comme la bigamie, la polygamie ou le mariage entre personnes ayant des liens de parenté, c’est que le mouvement est sans doute trop nouveau et méconnu, suppose Manon Ferrand, notaire et vulgarisatrice juridique pour Éducaloi. Les deux articles qui réglementent l’union au Québec, la loi fédérale pour le mariage civil et le Code civil du Québec pour l’union civile, ne permettent pas le mariage avec soi-même. «Dans les deux cas, il y a la condition que ce soit deux personnes, ni plus ni moins.» Par ailleurs, un mariage comme celui-là n’étant pas valide au Québec, rien n’empêcherait un sologame de se marier avec quelqu’un par la suite. «Il n’y aura pas d’union à dissoudre», précise la notaire.