Aurélie Caron s’est prêtée au jeu de modèle et a été croquée par l’objectif de la photographe Nathalie Castonguay, qui prépare une exposition sur les ballerines.

Aurélie Caron, ou la joie de danser

L’initiative de toute personne qui quitte la maison à l’orée de l’adolescence en vue d’atteindre les sommets dans une discipline donnée est admirable. Dans le cas de la Jonquiéroise Aurélie Caron, qui évolue à l’École nationale de ballet du Canada, à Toronto, depuis deux ans, il faut faire chapeau bas. La jeune fille est non seulement une danseuse de talent vouée à un avenir rutilant, mais son implication sur le campus contribue à rapprocher les quelque 150 élèves issus des quatre coins du globe.

Aurélie Caron danse depuis l’âge de trois ans. Pour employer une expression consacrée, elle est tombée dans la marmite alors qu’elle était toute petite. Sa mère, Julie Morin, tient les rênes de l’école Florence Fourcaudot, à Chicoutimi-Nord, depuis 17 ans. L’ex-étudiante de l’École supérieure de danse du Québec dans les années 90 a transmis sa passion à ses deux filles, Aurélie, 14 ans, et Évelyne, 12 ans. Pour Aurélie, la danse est un plaisir qui a crû avec l’usage. Alors qu’elle faisait ses premiers pas à l’école de sa maman, elle a vite compris que danser était, pour elle, un besoin vital. De fil en aiguille, au fur et à mesure qu’elle emmagasinait expérience et assurance, Aurélie a dû admettre que le ballet figurerait au centre de son plan de carrière.

À dix ans et demi, elle a eu la chance de prendre part à un stage à l’École nationale, une institution de prestige qui se trouve parmi les plus prisées au monde. À Toronto, on a vite flairé le talent d’Aurélie, qui a été invitée à entrer à l’École au terme de son camp d’été. Il faut ici préciser que ce type de carton d’invitation n’est pas tendu à quiconque. Les élèves sont triés sur le volet. Peu importe les moyens, une place à l’École nationale de ballet, ça ne s’achète pas.

Suivre son coeur
Une période de réflexion s’est amorcée pour Aurélie, au terme de laquelle elle a décidé de suivre son coeur. Ce n’était pas une mince affaire, puisque poursuivre des études dans la Ville Reine, aux côtés de l’élite de la relève en danse, nécessitait invariablement de quitter le nid. Propulsée par l’amour et le soutien de ses parents, Aurélie Caron a déployé ses ailes. Depuis, elle n’a jamais cessé de voler, sauf pour venir se poser périodiquement dans le confort du cocon familial. La jeune fille bénéficie de quatre pauses annuelles d’une semaine, en plus de vacances estivales d’un mois.

Pour Aurélie, 14 ans, le ballet est synonyme de liberté et de bonheur.

«Au début, ç’a été une adaptation. Je ne connaissais personne et j’ai eu quelques petites blessures. Quand je suis arrivée, je n’étais pas capable de communiquer avec les autres parce que je ne parlais pas anglais. Mais j’ai rencontré une amie du Québec et on a pu compter l’une sur l’autre», met en contexte Aurélie, rencontrée dans le jardin de la maison familiale, un espace qui regorge de fleurs soigneusement plantées par sa mère. Parmi les lys et les hémérocalles, la ballerine, naturelle dans une robe d’été, les cheveux libérés de l’emprise du traditionnel chignon, s’est montrée lumineuse. Une beauté qui ne s’exprime pas uniquement à travers les traits d’un visage, mais bien par l’entremise d’une gestuelle et d’un charisme certain. Aurélie Caron parle avec aisance et sagesse, d’une voix au timbre si doux qu’il faut tendre l’oreille pour l’entendre. Plongée dans un univers anglophone, voire plurilingue, dix mois par année, sa langue maternelle n’est pas en reste pour autant. Si ses parents constatent parfois quelques hésitations ou formules tronquées dans sa façon de s’exprimer, la journaliste du Progrès n’y a vu que du feu.

Fiers parents
Julie Morin et Jean-François Caron sont très fiers de leur fille aînée. Certes, quelques périodes d’ennui viennent ponctuer le cours de chaque année, mais les moyens technologiques d’aujourd’hui permettent de garder le fil. Quand Aurélie a les blues, elle n’hésite pas à saisir le téléphone ou démarrer une conversation sur l’application Facetime.

«C’est une grande fierté. Je suis heureux de ses succès. Avoir ce rythme-là à son âge, c’est toute une discipline», relève Jean-François Caron.

Julie Morin, qui rend visite à Aurélie environ huit fois sur une période de 11 mois, croit que sa fille se dirige vers un avenir regorgeant de possibilités, qu’elle devienne une danseuse étoile ou, comme elle, une professeure épanouie.

«Il y a plein de métiers à faire et je sais qu’avec sa formation, après avoir côtoyé des gens de différentes cultures pendant toute la durée de ses études, elle sera ouverte sur le monde. Et ça, c’est valable autant en danse que dans n’importe quel domaine. On verra comment les choses se déroulent. Il ne faut pas se créer de pression. On prend ça comme ça vient», dit Julie Morin.

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S’ABANDONNER À SON ART

Quand Aurélie parle de ballet, les mots coulent aussi librement que les mouvements qu’elle exécute avec tant de fluidité sur scène. Il n’y a rien de faux ou de forcé dans son propos, dans sa façon d’être. Aurélie danse par passion, par plaisir, par envie. Elle danse pour être heureuse.

«Pour moi, la danse, ça signifie la liberté de pouvoir m’exprimer. Ça signifie le bonheur. C’est un art qui n’a pas besoin de voix et de paroles. Je suis une personne de nature assez calme et quand j’étais petite, je savais que c’était ça qui me permettrait de me sentir bien. Quand je danse, j’essaie de faire parvenir les émotions que je ressens au public. À chaque rôle que j’incarne, je me mets dans la peau du personnage. Je ne pense pas juste à la technique, je m’abandonne pour communiquer mes émotions. Pour faire ça, il faut avoir la joie de danser en toi», pointe sagement l’adolescente de 14 ans, que le public torontois a pu voir dans Casse-Noisette. 

La capacité d’Aurélie de s’émouvoir, de s’abandonner, de parler à travers ses gestes et d’oublier son existence même est devenue la marque de commerce de la ballerine à l’École nationale. 

C’est sans doute pourquoi on l’a invitée à y évoluer, toute jeune, un pied encore bien campé dans le monde de l’enfance. C’est aussi pour cette raison que l’invitation d’y demeurer lui est formulée chaque année depuis son arrivée, reconduisant ainsi sa place dans les rangs de la prestigieuse école fréquentée par les plus grandes étoiles du ballet. La mère d’Aurélie, Julie Morin, explique en effet que d’une année à l’autre, rien n’est acquis et que chaque élève doit être réinvité. Aurélie a cette chance, à laquelle s’ajoute l’avantage d’avoir été intégrée au programme des donateurs de l’école et de pouvoir compter sur une bourse d’études. Une année complète est habituellement assortie d’une facture de 36 000$. Vers l’âge de 18 ans, à la fin du parcours secondaire, les jeunes danseurs ont cependant en poche un passeport pour les plus grandes compagnies de ballet classique au monde.

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ELLE FONDE BEHIND THE CURTAINS

Pour animer la vie en résidence et pour rassembler les élèves, Aurélie a eu l’idée de fonder un journal électronique. Le bulletin Behind The Curtains a donc été lancé au début de la dernière année scolaire.

En bonne rédactrice en chef, Aurélie Caron coordonne le contenu du journal. Elle fait de la recherche, orchestre des entrevues et procède aux choix éditoriaux. Behind The Curtains, qui aurait aussi pu s’appeler To The Point n’eût été le fait que le nom était déjà emprunté, regroupe des articles soutenus par des photographies, des entrevues avec des danseurs et, bien sûr, des critiques de spectacles. Le journal a pu obtenir une entrevue avec Skylar Campbell, promu premier danseur au sein du Ballet national du Canada. Il s’agit d’une personne inspirante pour Aurélie Caron, au même titre que le Jeannois Guillaume Côté, lui aussi associé à la compagnie.

«De voir qu’une personne de ma région a pu se rendre jusque là en danse, ça m’inspire beaucoup», confie Aurélie, qui doit son prénom à la grande Aurélie Dupont, étoile de l’Opéra de Paris et idole de sa mère. Julie Morin croit qu’Aurélie Dupont incarne «tout le chic français et le talent» des plus grandes ballerines. Un avis que la plus jeune des deux Aurélie partage en tous points, elle qui a placé Dupont au rang d’icône. 

Barychnikov

Parmi les personnalités du monde de la danse, qui exercent une influence positive sur le parcours d’Aurélie Caron, figure la légende russe Mikhaïl Barychnikov. Le danseur de 70 ans, qui a profité de la tournée canadienne du Bolchoï en 1974 pour passer à l’Ouest, a récemment visité l’École nationale de ballet pour livrer une conférence et rencontrer les élèves, un passage qui marquera à jamais les annales personnelles d’Aurélie Caron. Elle n’a pu obtenir d’entrevue avec lui pour Behind The Curtains, mais la Jonquiéroise est demeurée pendue à ses lèvres tout au long de son allocution.

«C’était fascinant parce que c’est à Toronto qu’il s’est évadé. C’est un très grand danseur. Il est venu raconter son histoire pour son 70e anniversaire. Je connaissais son histoire, mais pas dans le détail», raconte Aurélie, qui se voit très bien consacrer sa vie à la danse. Elle aimerait se tailler une place au sein du Ballet national du Canada, mais aucune garantie n’est offerte aux finissants à ce sujet. Toutefois, un bon coup d’aiguillage est donné par l’École, qui conserve des liens avec les grandes compagnies du monde. Il devient donc possible, pour les danseurs qui terminent leur formation à Toronto, de fouler les planches des amphithéâtres les plus imposants du globe. 

En attendant de connaître ce que le destin lui réserve, Aurélie Caron continue de danser avec coeur, six jours sur sept. Le modèle pédagogique de l’École nationale de ballet prévoit de la danse chaque jour, en plus du volet pédagogique. Des activités sportives autres que le ballet sont intégrées au cursus. Les élèves jouissent d’un encadrement en tous points impeccable, pointe la maman d’Aurélie. Une équipe médicale s’occupe des jeunes et soigne leurs maux et bobos. S’ils ne sont pas aptes à danser en raison d’une blessure, d’autres activités leur sont proposées le temps de rétablir le corps. Sur le campus, en plein coeur du centre-ville torontois, des chaperons veillent sur les ados.

Sharing Dance

Lors des passages d’Aurélie en région, il lui arrive de visiter son alma mater, l’École de danse Florence Fourcaudot, pour y rencontrer les élèves et donner quelques leçons de ballet. En juin dernier, elle est allée les contaminer positivement en leur inculquant les mouvements de la chorégraphie au centre de l’initiative Sharing Dance. Il s’agit d’un grand rassemblement permettant à tous les Canadiens de danser simultanément, d’un océan à l’autre. Le 1er juin, Aurélie et quelque 150 danseurs ont pris d’assaut la Place du Citoyen, à Chicoutimi, pour exécuter la chorégraphie. 

Parallèlement à cela, Aurélie Caron a pu se prêter au jeu de modèle en prenant part à un projet déployé par Nathalie Castonguay. La photographe amateure a décidé de fixer son objectif sur des ballerines volontaires en les plaçant dans des lieux phares de Saguenay. Une exposition sera présentée au début de 2019.