En dessous de la dalle de marbre gris, on voit la pierre sur laquelle a été déposé le corps de Jésus.

Au point GPS de la résurrection

CHRONIQUE / Jérusalem, octobre 2016, à l’occasion de la restauration de l’édicule du Saint-Sépulcre – la petite structure qui sert d’écrin au tombeau de Jésus –, l’équipe d’ingénieurs responsable des travaux a découvert le lit funéraire sur lequel le corps du Christ avait été déposé après sa mort en croix. L’événement fut d’autant plus médiatisé, que le National Geographic avait l’exclusivité des images de l’ouverture, et qu’elles furent mises en ligne quelques heures à peine après l’événement. La presse du monde entier s’est emparée du sujet. C’était la première fois depuis 500 ans que ce banc taillé dans le rocher était visible.

Demain, les chrétiens souligneront la fête de Pâques. Cette fête remémore la résurrection de Jésus-Christ. Pour l’occasion, Marie-Armelle Beaulieu, d’origine française, vivant et travaillant à Jérusalem depuis 2005, a accepté de nous partager une expérience exceptionnelle lors de l’ouverture du tombeau de Jésus.

Une des rares personnes à entrer dans l’édicule

L’ouverture devait durer 60 heures. Elle était motivée uniquement par des raisons techniques. Et en dehors des ouvriers, seuls les religieux grecs orthodoxes, franciscains et arméniens apostoliques, soit les « gardiens du tombeau », avaient le droit d’entrer.

Je ne suis pas ouvrier, je ne suis pas religieux, pas même religieuse, mais je fais partie des rares laïcs, rares femmes et encore plus rares journalistes qui ont pu entrer et voir.

Les ouvriers avaient travaillé toute la nuit quand un moine grec orthodoxe m’a invité à pénétrer dans le tombeau, alors que j’étais descendue à la basilique par curiosité le lendemain de l’ouverture. C’est peu dire que j’étais émue comme croyante, et excitée comme journaliste. D’autant que la proposition était absolument inattendue.

Une expérience unique

Il n’y avait pas la moindre lumière dans le tombeau, ni électrique ni même celle des traditionnels cierges. L’obscurité était totale. J’ai donc allumé la lampe de mon smartphone, et là.... Là... Comment dire ? J’ai été saisie. C’est comme si mon cerveau était tombé en apesanteur dans ma boîte crânienne. Je ne pensais plus, je ne ressentais plus, je ne pense pas avoir prié. Je ne sais pas combien de temps j’y suis restée. Les deux neurones qui me restaient ont seulement été suffisants pour que je prenne quelques photos.

Deux ans et demi après, je n’ai pas trouvé les mots pour décrire cette expérience, celle vécue à l’intérieur du tombeau ouvert. Le mot « apesanteur » traduit certainement le mieux cette sensation d’être là, sans plus appartenir ni au temps ni à l’espace, et à la fois d’être en vie comme jamais.

« Rien » à voir, et c’est extraordinaire

J’en suis sortie exténuée, tant l’expérience était forte. Exténuée de joie. Et j’ai pleuré de bonheur. Qu’ai-je vu ? Les photos que j’ai prises le confirment : rien. Bien sûr, j’ai vu la dalle de marbre posée au IVe siècle et qui a été brisée, laissant apparaître en dessous le banc funéraire taillé dans le roc sur lequel on avait déposé le corps de Jésus. Mais ce qui m’a le plus saisie c’était le « rien ». J’ai vu, 2000 ans après, le même « rien » que Marie-Madeleine, et que Pierre et Jean, qui ont accouru après qu’elle leur a dit que le corps du Seigneur n’y était plus. Il n’y a « rien » à voir dans le tombeau. Mais c’est le « rien » le plus extraordinaire à contempler. Au point que les anges, au matin de la résurrection, le disent : « Venez voir l’endroit où il reposait. » (Mt 28,6).

Depuis deux ans et demi, ce « rien » continue de me saisir, de me creuser et de me combler. Je n’ai rien vu, mais j’ai contemplé le point GPS de la résurrection. C’est plus fort que la photographie d’un trou noir que viennent de réaliser les scientifiques. Les trous noirs dans l’espace engloutissent toute la matière. À ce point GPS, la passion et la résurrection du Christ ont englouti la mort sous toutes ses formes ; la mort physique, la désespérance, les peurs, le péché. Il n’en reste plus rien.

Je suis entrée dans le tombeau ouvert. « J’ai vu le sépulcre du Christ vivant. Le Christ, mon espérance est ressuscitée ! », comme le fait chanter la liturgie traditionnelle le jour de Pâques. Et depuis que j’ai vu ce « rien », la puissance de la résurrection cherche à prendre toute la place en moi. Mais j’en suis persuadée, cette expérience, tout pèlerin en Terre sainte peut en profiter malgré le tumulte dans la basilique du Saint-Sépulcre, pour peu qu’il veuille lui aussi au moins en pensée, se pencher vers ce tombeau ouvert et vide à jamais.

Ce trou noir qui ne nous happe pas, mais au contraire, nous propulse pour faire de nous des vivants, plus que jamais dans nos familles, dans nos communautés, dans toutes nos activités.

Dans le tombeau ouvert, au point GPS de la résurrection, je n’ai rien vu pour que la vie du Christ ressuscité devienne mon tout. Depuis deux ans et demi, le chantier est en cours.

Marie-Armelle Beaulieu

Rédactrice en chef de Terre Sainte Magazine