Adam Nagy a créé le tout premier programme des sciences de la Terre l’année de la fondation de l’UQAC, en 1969.

Adam Nagy, d’une terre à l’autre

Forcé de fuir l’Europe à la fin des années 50, un immigrant hongrois qui a choisi Chicoutimi pour refaire sa vie est devenu – un peu malgré lui – le père de la géologie et des sciences de la Terre au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Aujourd’hui professeur retraité de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), Adam Nagy, tout juste 80 ans, est parmi les premières personnes engagées par l’établissement d’enseignement né officiellement le 19 mars 1969. Fondateur du baccalauréat en géologie peu après son entrée en poste, M. Nagy deviendra au cours des années suivantes une sommité dans son domaine, notamment à la suite du glissement de terrain de Saint-Jean-Vianney de 1971, où il pourra utiliser ses connaissances pour tenter de comprendre les circonstances du drame.

Nouvelle expertise

Après avoir fui sa ville natale de Budapest pour l’Autriche à la suite du soulèvement national contre le régime communiste hongrois soutenu par l’Union soviétique, à l’automne 1956, Adam Nagy passe d’abord par la France, où il apprend rapidement le français et entame des études à l’École supérieure des beaux-arts de Toulouse, avant de saisir l’occasion qui lui est offerte de se tourner vers la cristallographie, grâce à ses talents en dessin.

Il obtient en 1968 son doctorat de l’Université Paul-Sabatier de Toulouse dans cette matière qui consiste à représenter des minéraux en trois dimensions. Quelques mois plus tard, il arrive à Sherbrooke pour enseigner les mathématiques et la physique – deux domaines qu’il connaît plus ou moins à l’époque –, puis la chance se présente à lui de s’en venir à Chicoutimi à la fin de la même année.

«Évidemment, quand je suis arrivé ici, je n’étais plus un petit réfugié, mais quand même, l’accueil a toujours été formidable. [...] J’en ai profité avant que les cours commencent pour faire la connaissance de collègues, parce qu’il fallait quand même que j’enseigne la physique! Heureusement, à Chicoutimi, on m’a mis en géologie, cristallographie et minéralogie. On m’a donné le cours de géologie générale, mais il n’y avait pas de programme de sciences de la Terre», raconte M. Nagy.

Un premier programme

Fort d’une première cohorte de 25 étudiants passionnés par ce nouveau champ d’études, il lance l’année suivante le premier programme des sciences de la Terre du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Comme lui et ses étudiants partent de zéro, Adam Nagy doit trouver des outils avec les moyens du bord. C’est d’ailleurs par du bouche-à-oreille qu’il entend parler d’un appareil qui traîne dans les entrepôts de la compagnie Alcan et qui servira aux premiers étudiants du programme.

«On avait un diffractomètre aux rayons X qu’on avait ramassé quasiment dans les poubelles de l’Alcan. C’est un appareil pour étudier des cristaux et des poussières de minéraux. Avec ça, on pouvait déterminer la structure [du minerai], comme des empreintes digitales», se souvient le professeur, qui a également occupé le rôle de vice-recteur à l’enseignement et à la recherche (1982-1987) et de directeur du module des sciences de la Terre (1970-1974 et 1990-2000), qu’il a lui-même créé.

Saint-Jean-Vianney

La tragédie de Saint-Jean-Vianney en 1971 marquera ensuite le reste de la carrière d’Adam Nagy, qui est, à l’époque, l’une des premières personnes à se rendre sur le site du glissement de terrain, armé de connaissances en géologie fort précieuses dans les circonstances.

«On était là à 6h du matin. On a offert nos services aux gens du ministère [des Richesses naturelles] et on est devenus célèbres avec ça. Ça nous a mis tellement sur la carte que lors des congrès internationaux de géologie à Montréal, les gens venaient ici, et on s’est fait un nom avec ça», explique Adam Nagy. Le département des sciences de la Terre de l’UQAC reçoit dès lors le financement adéquat et plus de 550 étudiants gradueront au fil des 30 années suivantes sous l’égide d’Adam Nagy.

Le tout premier doctorat dit «maison» octroyé par l’UQAC a d’ailleurs été obtenu par un des étudiants de M. Nagy au début des années 70.

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HÉBERGÉ PAR DES JUIFS SAUVÉS PAR SES PARENTS

Avant de s’établir à Chicoutimi, Adam Nagy a d’abord été hébergé en France par un couple de Juifs qui avaient été sauvés des nazis quelques années plus tôt par ses parents.

«En 1956, je suis d’abord allé à Paris, mais j’ai finalement atterri à Toulouse, où vivait un couple d’amis de mes parents. C’étaient des Juifs. Je viens d’une famille catholique [...] Mes parents les ont sauvés et protégés. Je suis allé chez eux, et ils m’ont reçu à bras ouverts», raconte M. Nagy, qui a toujours en mémoire des souvenirs de son enfance marquée par la Deuxième Guerre mondiale, lui qui est né en 1939. 

Le père et la mère d’Adam Nagy ont d’ailleurs reçu, à titre posthume, une mention honorifique de Juste parmi les nations, la plus haute distinction civile octroyée par Israël. Leurs noms apparaissent au mémorial de Yad Vashem à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Pour la petite histoire, ce mémorial créé en 1953 a été dessiné par l’architecte israélo-canadien Moshe Safdie, le même qui a créé l’iconique Habitat 67 pour l’Expo 67 de Montréal.

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L'UQAC CÉLÈBRE SES 50 ANS

Le lancement des festivités du 50e anniversaire de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) aura lieu le 22 mars, soit trois jours après la date exacte de la fondation de l’institution, le 19 mars 1969.

« On veut en faire un événement communautaire d’abord et inviter la région à découvrir ce qu’on est devenus. On veut que la population voie la chance qu’on a d’avoir une institution comme l’UQAC dans la région », indique la directrice des affaires publiques de l’UQAC, Marie-Karlynn Laflamme. 

L’apport de ceux qui, comme Adam Nagy, ont été parmi les premiers enseignants ou étudiants de l’université, devrait aussi être souligné d’une manière ou d’une autre. « On veut honorer les bâtisseurs, mais aussi ceux qui contribuent au développement de l’institution depuis toutes ces années. On a choisi de prendre toutes nos grandes activités, dont la collation des grades, et de leur donner une couleur 50e anniversaire. La question de savoir si des doctorats honoris causa ou autres distinctions seront décernés aux pionniers de l’UQAC, ou encore aux premiers étudiants à avoir choisi Chicoutimi pour étudier, n’est pas encore réglée », indique Mme Laflamme. L’ensemble des activités pour souligner le 50e anniversaire sera dévoilé le 22 mars.

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MARQUÉ PAR LA MAISON VILLENEUVE

Parmi les implications d’Adam Nagy dans la communauté saguenéenne, la présidence du conseil d’administration du Musée du Saguenay–Lac-Saint-Jean, aujourd’hui La Pulperie de Chicoutimi, qu’il a occupée de 1991 à 1994, l’aura marqué. Il a eu à gérer un épisode imposé de la scène artistique régionale : le déménagement de la maison de l’artiste peintre Arthur Villeneuve.

«Le déménagement de la Maison Villeneuve a été un vrai cirque», se rappelle M. Nagy. 

 «La famille voulait [vendre], puis ne voulait pas... Avant qu’on arrive au déménagement, la femme d’Arthur Villeneuve – mais surtout ses enfants – étaient d’une dureté... Ils voulaient des sous et ils ne voulaient pas lâcher. On m’envoyait toujours pour négocier, et on a finalement réussi à les convaincre au bout d’une année», raconte, sourire en coin le professeur retraité, qui vit depuis son arrivée dans la région sur le chemin du Portage des Roches Nord, à Laterrière. 

Déluge

En 1996, il a d’ailleurs été victime du déluge du Saguenay, sa maison étant soulevée par les flots de la rivière Chicoutimi. «Mon auto s’est retrouvée en dessous [de la maison]. On n’était pas là heureusement, mais la maison était une perte totale», raconte Adam Nagy, qui avoue candidement que ses compétences de géologue ne lui ont pas servi à grand-chose devant ce sinistre et son choix de reconstruire sa maison au même endroit.