C'est avec beaucoup d'impatience que Saint-Martin attend le retour des visiteurs étrangers cet hiver.

Saint-Martin: paradis pour touristes avertis

Quinze mois après le passage destructeur d’Irma, Saint-Martin se réjouit de voir enfin revenir les touristes et de reprendre une vie normale. Mais que les visiteurs se le tiennent pour dit : le paradis des Antilles n’a pas encore retrouvé toute sa superbe.

C’est le moins qu’on puisse dire : l’hôtel Mercure de Saint-Martin, dans les Antilles françaises, a déjà connu des jours meilleurs. De grandes bâches recouvrent encore les toits de plusieurs bâtiments, arrachés par Irma, le restaurant est sens dessus dessous en attendant d’être enfin retapé, les œuvres murales décorant les murs extérieurs sont à demi détruites. La plage est jonchée de piles de débris divers : tôle froissée, béton, alouette.

«Oui, il reste encore beaucoup à faire», reconnaît Baki Arbia, son directeur, un Algérien d’origine qui vit au Québec — à temps partiel — depuis 40 ans. Sa voix est à peine audible : on joue de la perceuse et de la scie à quelques mètres derrière lui. Et pourtant, l’homme sourit.

Des bâches recouvrent encore les toits de plusieurs hôtels.

Son hôtel a le mérite de n’avoir jamais cessé ses activités après Irma : les deux tiers de ses 180 chambres ont été rénovés de façon impeccable et la plupart sont occupées, en cette fin de novembre. Un cas rare à Saint-Martin.

Car plus d’un hôtel sur deux — 60 % environ, selon l’Association des hôteliers de Saint-Martin — était toujours fermé le 15 novembre, soit près de 15 mois après le passage dévastateur d’Irma. Le nombre d’auberges ou de résidences de tourisme stagne, alors que Saint-Martin a pourtant désespérément besoin que les touristes reviennent dans l’île après une saison 2017-2018 catastrophique. «Notre économie dépend presque exclusivement du tourisme, note Yawo Nyuiadzi, deuxième vice-président de Saint-Martin, responsable du pôle économique. La quasi-totalité des emplois dépend directement ou indirectement de ce secteur.»

Plus d’un hôtel sur deux était toujours fermé le 15 novembre, soit près de 15 mois après le passage d’Irma.

C’est donc avec beaucoup d’impatience que Saint-Martin attend le retour des visiteurs étrangers cet hiver. Les transporteurs aériens reprendront graduellement les vols dans les prochaines semaines : les Québécois pourront relier directement Montréal et Saint-Martin avec la reprise des vols d’Air Transat le 22 décembre, ou via Toronto avec Air Canada (15 décembre) et Sunwing (22 février), qui s’ajouteront aux liaisons assurées par WestJet depuis plusieurs mois déjà. 

D’aucuns risquent toutefois d’avoir un choc, comme Jean-Marc Dubois, un Montréalais croisé alors qu’il venait de débarquer pour la troisième fois en 10 ans à Saint-Martin. «Je n’aurais jamais, jamais pensé que l’île serait encore dans un état pareil, confie-t-il. Ici, avant, il y avait plein de super restaurants et de bars, raconte-t-il en montrant du doigt Grand Case, autrefois surnommée la capitale de la gastronomie des Antilles. Maintenant, il n’y a plus rien!» Enfin, presque rien. Les lolos, ces petits bouis-bouis traditionnels en bord de mer, ont rouvert rapidement, puis une poignée de restaurants haut de gamme et quelques boutiques, mais il est vrai que la rue est essentiellement bordée d’immeubles en chantier ou abandonnés.

Air Transat a envoyé des missions de reconnaissance avant de relancer ses vols

«Veuillez excuser notre désordre»

Devant la lenteur de la reconstruction générale de l’île, certains hôtels ont préféré attendre avant de rouvrir leurs portes, le temps que l’aéroport ait fait peau neuve — les passagers transitent encore par des bâtiments temporaires, chauds et bruyants — ou que l’île ait retrouvé sa superbe. Au Grand Case Beach Club, le directeur Steve Wright a plutôt fait le pari de reprendre ses activités même si la moitié des chambres seulement ont été remises à neuf et que les autres restent fermées. «Trop de gens dépendent de nous pour qu’on attende. Les gens ont besoin de leur emploi pour avoir l’argent pour reconstruire leurs maisons, dit-il. Les hôtels sont les générateurs économiques de l’île : si nous ne rouvrons pas, les vols ne reprendront pas, les taxis n’auront pas de clients, les restaurants non plus.»

Steve Wright prévient ses clients que la reconstruction est encore en cours. «Veuillez excuser notre désordre», lit-on en grosses lettres bleues près du lobby, où l’on diffuse en boucle, sur un écran géant, des images de la dévastation dans l’île au lendemain d’Irma. Une façon de démontrer que, bien qu’il reste encore beaucoup à faire, un travail considérable a déjà été accompli. «L’hôtel n’était plus qu’un tas de déchets, résume M. Wright. C’est un miracle que personne n’ait été blessé», dit-il en faisant notamment référence au toit qui s’est effondré sur la réception.

Reconstruire… mieux

En dépit des difficultés, Steve Wright n’a jamais pensé quitter l’île, pas plus que Baki Arbia ni même Patrice Seguin, directeur de l’Association des hôteliers de Saint-Martin. De son hôtel, il ne reste aujourd’hui que la carcasse : l’eau a tout emporté au rez-de-chaussée, les vagues giclant jusqu’au premier étage, tandis que la pluie ruinait le troisième étage privé de son toit, parti au vent. «Nous avons beaucoup de leçons à tirer de ce qui s’est passé», observe-t-il.

D’abord sur les méthodes de construction : sans qu’il s’agisse d’une obligation, les hôtels sont fortement incités à installer des bunkers anticycloniques où les clients pourront se réfugier (le Mercure prévoit par exemple en construire six). Les structures des bars et des restaurants installés en bord de mer devront être — en partie du moins — démontables en quelques jours à l’approche d’un cyclone, alors que les hébergements érigés en zone inondable pourraient se voir interdire d’installer les chambres au rez-de-chaussée.

Patrice Seguin devra ainsi déplacer son restaurant situé au niveau de la mer : un mal pour un bien, puisqu’il a obtenu en échange la permission de l’installer sur le toit de l’hôtel et d’y ajouter ce faisant un étage. On y aura une vue splendide sur la baie d’un côté, et le lagon de l’autre. «Nous avons une opportunité à saisir», croit-il.

Une majorité des établissements touristiques de Saint--Martin ont été construits à la fin des années 80, au gré de la réforme Pons, un avantageux système de défiscalisation qui a fait bondir à la fois la population et le patrimoine bâti dans l’île. Au moment où Irma a frappé Saint-Martin, «beaucoup des hôtels étaient en fin de cycle, ils avaient besoin d’être repensés, c’est le cas de cet établissement que j’avais déjà prévu rénover entièrement. C’est une occasion de rajeunir la clientèle», dit Patrice Seguin.

«Nous avons un taux très élevé de récidivistes, renchérit Steve Wright. Les gens viennent ici, adorent ça, reviennent, mais ils vieillissent. On a peut-être l’occasion maintenant de refaire les choses différemment, plus en phase avec ce qui plaît aux 30-40 ans.» Les nouvelles chambres du Grand Case Beach sont d’ailleurs fort belles.

«On a vu le même phénomène à Cuba : des hôtels en ont profité pour se refaire une beauté» après Irma, rapporte Debbie Cabana, porte-parole d’Air Transat. L’Association des hôteliers estime par ailleurs que la reconstruction ira en s’accélérant et que dès janvier, 60 % des hôtels pourraient être opérationnels.

Reste qu’en attendant, les touristes doivent savoir que tout n’est pas encore rentré dans l’ordre, confirme Mme Cabana. Saint-Martin restera cette année pour une clientèle avertie, qui adhère au diktat de Baki Arbia : «Saint-Martin, on y vient d’abord et avant tout pour ses plages magnifiques. Pas pour passer la journée dans un hôtel.»

Les plages sont aussi belles qu'avant, sinon plus.

Revenir pour aider

Bonnie Clement parle de sa première visite à Saint-Martin comme d’un coup de foudre. C’était il y a plus de 30 ans, ses enfants n’étaient encore qu’un vague projet et elle, une jeune mariée. «Nous avions réservé notre hôtel du côté hollandais, mais dès le premier soir, nous sommes venus du côté français et on s’est dit : on a fait une erreur, c’est ici qu’il fallait venir… et on est revenus. Combien de fois? Je ne sais plus», dit-elle en se tournant vers son mari. L’espace d’un instant, son sourire disparaît. Son regard a croisé au loin un hôtel abîmé. «C’est triste, terriblement triste de voir tous ces bâtiments détruits, tous les endroits que nous avons tant aimés, disparus», lâche-t-elle. Et pourtant, ni l’un ni l’autre ne regrette d’être venu. «Ils ont besoin de nous, dit-elle. Et puis, les plages sont aussi belles qu’avant, sinon plus, constate cette mordue de plongée et d’apnée. Nous avons passé de superbes vacances, comme toujours.»

Mais d’autres visiteurs ont plus de mal à accepter les soucis qui accompagnent la reconstruction. «On a quand même du mal à imaginer que ça fait déjà 15 mois et qu’il y ait encore autant de travail à faire», dit Laura Lopez, une Argentine croisée à l’Anse-Marcel, une zone particulièrement malmenée, au moment où une cliente a exigé — et obtenu — devant nous un remboursement pour sa chambre d’hôtel, irritée par les bruits de la reconstruction.

Air Transat a envoyé plusieurs missions de reconnaissance à Saint-Martin avant de relancer ses vols, histoire d’éviter les mauvaises surprises. «Nous avons visité les hôtels, les plages, vérifié qu’il y avait assez de restaurants et de bars ouverts pour que les gens aient un séjour agréable et nous sommes confiants que la reprise des vols est pertinente», évalue Debbie Cabana. Elle s’attend — tout comme l’Office de Saint-Martin — à ce qu’une majorité de visiteurs, cet hiver, soient des récidivistes conscients que la reconstruction n’est pas terminée et sans doute plus indulgents devant certains désagréments.

Et du côté néerlandais?

Saint-Martin est une île coupée en deux parties : l’une française et l’autre, néerlandaise, entre lesquelles on circule sans passer de poste-frontière. Sint Maarten a moins souffert du passage d’Irma, d’abord parce que l’ouragan y a été moins violent, puis parce que les constructions — des hôtels plus massifs, en béton — ont mieux résisté et que les travaux ont pu reprendre plus rapidement. Mais Sint Maarten n’attirera pas le même type de clientèle que Saint-Martin. La première est plus américanisée, propose des complexes hôteliers en formule tout-inclus et accueille les plus grands navires de croisière des Antilles, de même que les seuls casinos de l’île. Saint-Martin cherche à attirer une clientèle plus haut de gamme, avec des hébergements de type villa et une attention particulière à la gastronomie.