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L'achat d'alcool et de tabac à l'ère du masque
La Pige
L'achat d'alcool et de tabac à l'ère du masque
Est-ce que le port du masque obligatoire brouille les cartes quand un mineur se présente à la caisse d'un dépanneur pour acheter des produits réservés aux 18 ans et plus ? La Pige a testé une vingtaine de dépanneurs et épiceries.
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Masque ou pas, pièces d'identité obligatoires

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Masque ou pas, pièces d'identité obligatoires

Avis aux mineurs, masque ou pas, en grande majorité les commerçants exigent de voir leurs cartes. C’est la conclusion d’une enquête menée par La Pige dans 20 établissements au Saguenay afin de savoir s’il est plus facile de se procurer de la loterie, de l’alcool et des articles pour fumeurs sans se faire « carter ».

Raphaël Boucher - Ce contenu est produit par les étudiants en ATM — Journalisme du Cégep de Jonquière.

L’idée de l’enquête est venue à la suite du témoignage d’une jeune fille de 16 ans qui, depuis l’obligation du port du masque, parvient à acheter de l'alcool sans avoir à présenter ses cartes d'identité. « Depuis que l’on doit porter le masque, je suis capable de sortir de l’alcool facilement. J’ai des broches, donc sans masque c’est sûr que j’ai l’air plus jeune », avoue la jeune fille de Chicoutimi qui désire demeurer dans l’anonymat.

À la suite de ce témoignage, La Pige a voulu savoir s’il était effectivement plus facile pour un mineur de se procurer des produits réservés aux adultes grâce à son masque. 

Un membre de notre équipe de journalistes s’est proposé pour être notre cobaye lors de l’enquête. Étant petite, elle a l’air d’une jeune fille de 17 ans bien qu’en réalité elle en a 20. Nous sommes d’abord allés à la Société des alcools du Québec (SAQ) et avons demandé à une caissière avec 36 ans d’expérience si notre cobaye avait l'air d’une personne mineure et si elle serait portée à lui demander ses pièces d’identité. « Dès qu’il y a un doute, on se doit de demander les cartes et oui certainement que j’aurais un doute avec cette jeune femme puisqu’elle est petite et que les traits de son visage paraissent jeunes », a mentionné la caissière à la SAQ de Jonquière, France Boily.

Selon une norme non écrite, dès qu’un caissier a un doute à savoir si le client est âgé de 25 ans et moins, il est dans le droit et dans l’obligation morale de lui demander ses pièces d’identité. « Avec la pandémie, il est encore plus difficile d’identifier les gens alors on demande davantage les pièces d’identité. En cas de doute, ça m'arrive de demander à un client de baisser son masque, mais d’habitude avec les yeux, je suis capable de le savoir », a mentionné France Boily.

Démarches

Lundi, 22 février en après-midi, notre équipe de La Pige est allée dans 10 commerces aux alentours de Jonquière et Kénogami. Le soir même, nous avons visité huit autres commerces à Chicoutimi et deux jours plus tard, l’équipe de journalistes a conclu l’enquête pour un total de 20 commerces. 

Notre journaliste infiltrée était vêtue d’un manteau noir classique, ouvert qui permet de voir son chandail coloré. Elle portait des souliers Converse et un jeans bleu. 

À chaque emplacement, elle a tenté de se procurer un produit différent destiné aux 18 ans et plus. Au moment de l'achat, que le caissier lui demande ses cartes ou non, elle n'a pas acheté le produit. C’est donc au moment où l'employé a engagé la transaction que l’on a jugé que notre cobaye avait réussi à s’en procurer. 

Notre journaliste cobaye a essayé de se procurer des produits 18 ans et plus dans 20 commerces du Saguenay.
Alcool et tabac: augmentation du « cartage » dans la région

La Pige

Alcool et tabac: augmentation du « cartage » dans la région

Ce sont 85 %, soit 17 établissements de la région sur 20, qui ont exigé de voir les cartes de notre journaliste cobaye. Une augmentation tangible comparativement au 50 % obtenu lors d’une enquête de La Pige réalisée en 2019. Selon les témoignages de plusieurs employés et de propriétaires, tout porte à croire que le port du masque est une des causes principales de cet accroissement.

Tommy Jutras - Ce contenu est produit par les étudiants en ATM — Journalisme du Cégep de Jonquière.

En novembre 2019, bien avant la pandémie et le port du masque, La Pige a effectué une enquête similaire à celle publiée aujourd’hui. Dans 50 % des 12 dépanneurs et épiceries testés, un mineur a pu se procurer de l’alcool.

« Maintenant on prend aucune chance avec les masques. C’est rendu encore plus dur de différencier un adulte d’un jeune adulte », déclare le propriétaire du dépanneur Maestro Barette à Chicoutimi, Claude Lessard. Il a ajouté que les employés ne peuvent même plus se fier à « la norme non-écrite » des commerçants. Cette dernière stipule que les gens ayant l’air d’avoir moins de 25 ans doivent être cartés. Lors de l’annonce de l’obligation du port du masque, il était primordial pour plusieurs employeurs d’aviser les caissiers à ce sujet. « Nous avons eu le mémo qu’il fallait redoubler de prudence », confie le caissier du Couche-Tard, Brandon Trapper.

Pour le directeur général de l’Association des marchands dépanneurs et épiciers du Québec, Yves Servais, cette nouvelle est très encourageante. « On est très satisfait. On voit que la sensibilisation faite par de nombreux organismes a porté fruit », affirme-t-il. L’AMDEQ a d’ailleurs envoyé des avis à tous ses établissements membres concernant la difficulté que représentait les masques.

Yves Servais a aussi tenu à mentionner que les règles en lien avec le tabac sont, depuis quelques années, plus respectées que jamais par les commerçants. Selon des données obtenues par DepQuébec, un portail web sur les dépanneurs du Québec(AMDEQ), 2020 aura été la meilleure année de tous les temps pour ce qui est de la conformité des dépanneurs à prévenir la vente de tabac aux mineurs. Sur un total de 2,649 inspections pièges, 94,6 % des établissements se sont avérés conformes.

L’homme qui dirige l’AMDEQ a aussi avoué que les sanctions reliées à la vente de tabac sont beaucoup plus sévères comparativement à l’alcool et à la loterie. D’après la loi, la vente de tabac à un mineur conduit à une amende de 2500 $ pour le commerçant et de 500 $ pour l’employé. Du côté de l’alcool, une infraction est passible d’une amende de 175 $ à 425 $. Pour la loterie, la vente à une personne mineure peut mener à une contravention de 300 $ à 2 000 $.

Quelques exceptions

Certains établissements ont tout de même échoué le test de La Pige. Même avec son allure clairement en dessous d’une personne de 25 ans, notre journaliste n’a pas eu à montrer une pièce d’identité à trois reprises. Dans deux d’entre elles, elle a quitté les lieux avec de l’alcool. Un billet de loterie a également été acheté.

En ce qui concerne les employés qui ont été confrontés, deux ont tenté une explication pour justifier leur erreur. Une caissière est même allée jusqu’à dire qu’elle connaissait notre journaliste quand ce n’était pas le cas. Quant à l’employé ayant vendu le billet de loterie, ce dernier a affirmé que « quand c’est de la loterie, c’est moins grave ».

Dépanneurs indépendants plus à risque ?

« La plupart des dépanneurs font affaire avec des agences qui leur rendent souvent des visites mystères afin de faire un contrôle du cartage. Par contre, quelques indépendants ne sollicitent pas d’aide venant d’agences dans le genre », confirme le propriétaire du Shell sur le boulevard Talbot. Une jeune Saguenéenne de 16 ans qui a préféré garder l’anonymat, a affirmé qu’elle sortait régulièrement de l’alcool dans de petits dépanneurs indépendants.