Patrick Duquette

Notre planète inconnue

CHRONIQUE / « On entre dans une zone inconnue ».

Avec cette phrase qu’on dirait tirée d’un épisode de Star Trek, le maire Maxime Pedneaud-Jobin a bien résumé la situation des inondations à Gatineau.

Les précipitations, combinées à la fonte des neiges dans le Nord, vont faire gonfler les rivières à un niveau record d’ici lundi ou mardi. Une situation qui va perdurer environ… deux semaines. Bref, Gatineau et une bonne partie de l’Outaouais s’apprêtent à revivre ce que la région a vécu en 2017. Mais en pire. Et pendant une plus longue période de temps.

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Même Ottawa, de l’autre côté de cette même rivière, semble enfin se réveiller. Encore mercredi, le maire Jim Watson affirmait que la situation était maîtrisée. Deux jours plus tard, il décrète l’état d’urgence, appelle l’armée canadienne à la rescousse. Sans compter le premier ministre ontarien Doug Ford qui débarque en ville pour encourager les sinistrés.

Comparé à Gatineau, qui s’est préparé très tôt au risque de se préparer pour rien, Ottawa a semblé prendre à la légère la menace de la crue printanière.

Les autorités semblent maintenant convaincues qu’on se dirige vers des inondations pires qu’en 2017. On entre dans une zone inconnue. Pour reprendre l’analogie avec Star Trek, je dirais même qu’on débarque sur une planète inconnue, imprévisible. Une Terre où la nature, au lieu d’être notre amie, est une créature liquide et menaçante, qui détruit tout sur son passage.

Savez-vous à quoi je pense en voyant des riverains ériger des digues ? À mon enfance. Avec mon frère, on érigeait des barrages avec des cailloux et du sable pour détourner l’eau de pluie qui coulait vers l’égout. Peu importe la grandeur de l’ouvrage, peu importe les efforts pour rendre nos barrages étanches, l’eau finissait toujours pas gagner. La seule différence, c’est qu’on ne faisait pas ça pour protéger nos maisons.

Vous avez vu ce qui s’est passé en Beauce ? Là-bas, même des fondations réputées insubmersibles n’ont pas tenu le coup face à la puissante crue des eaux. Des fondations conçues comme des coques de bateau. Elles ont tellement bien rempli leur rôle que l’eau a soulevé les maisons… avant de les laisser s’affaisser sur le côté, comme une baleine échouée sur la plage. Comme je disais, l’eau finit toujours pas gagner.

Il n’y a pas si longtemps, on imaginait les changements climatiques comme un scénario d’Hollywood. 

La fonte de la calotte polaire ferait monter le niveau de la mer. De grandes villes côtières se retrouveraient sous les flots déferlants de l’océan. Surprise : New York n’est pas engloutie sous les eaux. C’est plutôt une partie de Gatineau qui disparaît sous la rivière.

Nous venons d’atterrir sur une planète inconnue où la nature a cessé d’être notre alliée. Au contraire, elle nous empoisonne la vie, détruit nos quartiers, force la fermeture d’autoroutes et de ponts. Mieux que tous les cris d’alarme des scientifiques, les inondations de 2019 sont en train de nous faire prendre conscience du coût matériel et humain des changements climatiques.

Parlant de science, le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion admettait cette semaine dans Le Devoir que le lien entre les inondations et les changements climatiques, qui n’était pas évident en 2017, l’est devenu en 2019.

Même Doug Ford, monsieur antitaxe sur le carbone par excellence, a concédé l’existence de ce lien lors de son passage à Ottawa. Quand même Doug Ford admet l’impact des changements climatiques, l’heure est grave.

Patrick Duquette

Sur la ligne de front

CHRONIQUE / J’ai accompagné le maire Maxime Pedneaud-Jobin sur la ligne de front des inondations mercredi. Une journée chargée, avec une réunion du comité exécutif en matinée, une visite du PM Justin Trudeau sur l’heure du lunch, et une participation à l’émission Deux hommes en or en soirée.

Une journée parfois surréaliste aussi. Un moment, le maire est aux côtés de Justin Trudeau, avec les militaires et la grosse gomme fédérale, à évoquer auprès de la presse nationale les enjeux liés aux changements climatiques. Le moment d’après, le revoilà les pieds dans l’eau, sur la rue Saint-Paul. Devant lui, un vieux monsieur planté devant sa maison inondée qui lui dit : « Monsieur le maire, ma dalle de béton vient de craquer ». Ses yeux remplis de détresse disaient tout le reste.

Patrick Duquette

La fin des accroires

CHRONIQUE / Quelle est la grosse différence entre la crue de 2017 et celle de cette année à Gatineau ?

Quand la rivière est sortie de son lit, il y a deux ans, on pouvait encore se faire des accroires. Et se dire que c’est le genre d’événement qui se produit tous les demi-siècles.

D’ailleurs, les plus vieux nous l’ont-tu assez dit, en 2017, que l’inondation de 1974 avait été terrible ?

Inconsciemment, on a tous fait un calcul mental. Et prédis que la prochaine grosse inondation frapperait Gatineau quelque part en 2062.

Et pourtant, deux ans plus tard, nous y revoilà. Les pieds dans l’eau.

Vendredi, c’était une question de temps avant que la rivière ne sorte de son lit à la hauteur du chemin du Fer-à-Cheval, un des secteurs les plus exposés de Gatineau. Ailleurs, Transports Québec s’affairait à construire une digue pour protéger l’autoroute 50. Québec appelait l’armée canadienne à la rescousse. Des dizaines de bénévoles s’affairaient à remplir des sacs de sable à l’aréna Beaudry.

Comme en 2017.

Sauf qu’aujourd’hui, on ne peut plus se faire des accroires. Après deux inondations et une tornade en trois ans, il faut se rendre à l’évidence. Les changements climatiques sont en train de changer complètement la donne. Ce qui était exceptionnel jadis deviendra la norme de demain. Et il faudra bientôt se poser de très concrètes et très douloureuses questions.

Si des inondations surviennent tous les deux ou trois ans, Québec ne pourra plus simplement dédommager les sinistrés en disant : à la prochaine fois. Le gouvernement Legault a déjà fait un premier pas en ce sens cette semaine en annonçant la fin des indemnisations illimitées aux inondés. Désormais, les sinistrés qui atteindront le plafond d’indemnisation devront faire face à un choix déchirant : quitter leur maison à tout jamais ou y demeurer à leur risque et péril. Avec tous les drames humains que cela implique. Des gens pourraient y perdre l’investissement d’une vie, le foyer où ils ont vu grandir leurs enfants.

Du point de vue des municipalités aussi, le choix sera déchirant. Est-ce que des secteurs comme le boulevard Hurtubise ou le chemin du Fer-à-Cheval, à Gatineau, devront être sacrifiés éventuellement ? Les deux secteurs sont situés pratiquement dans le lit de la rivière…

Et que faire avec le cas particulier de la Pointe-Gatineau ? Le quartier compte des milliers d’habitants. Il est peuplé depuis 200 ans, souvent par des membres d’une même lignée. Est-ce qu’on le laisse mourir à petit feu ou on le protège au moyen d’une digue ? C’est le genre de débats dont on ne pourra plus faire l’économie à Gatineau.

Il n’y a pas qu’ici qu’on aura ce genre de débats.

Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, me racontait un cas aux Pays-Bas. Là-bas, l’eau inondait à répétition une zone peuplée de fermes. Certains disaient qu’il fallait condamner la zone inondable. D’autres plaidaient pour la construction d’une digue. Au final, ils ont fait des calculs. L’étude économique a démontré que les fermes rapportaient suffisamment à l’économie locale pour justifier la construction d’une digue. Et ils ont construit l’ouvrage. Qui sait ce qu’on décidera dans le cas de Pointe-Gatineau.

La grande différence entre la crue de 2017 et celle d’aujourd’hui, c’est la prise de conscience. Désormais, on sait que plus rien ne sera comme avant.

Patrick Duquette

Rage au coeur et résignation

CHRONIQUE / Sur le chemin du Fer-à-Cheval à Gatineau, les résidents se préparent à revivre les inondations de 2017… en pire. Certains avec la rage au cœur. D’autres, avec résignation.

Jeudi après-midi, la rivière était haute le long de l’étroit chemin où d’anciens chalets décrépits côtoient de grosses maisons cossues. Haute, mais sans donner l’impression d’être sur le point de déborder.