Sondages: la vague et la débauche

CHRONIQUE / Je prends une photo de vous. Vous ressemblerez à ça demain. Vous me croyez de toute évidence. Je vous dis que vous ne changerez pas en 10 ans. Vous me croyez beaucoup moins… bien que souhaitez que j’aie raison. Il en va de même des sondages : un instantané pris sous un certain angle, un certain éclairage, à un certain moment, et portant tant les espoirs des uns que les angoisses des autres.

Le sondage est une industrie liée au marketing de produits. Quelques modèles d’abonnement quotidiens à des sondages en continu se développent au Québec et au Canada comme ils existent largement aux É.-U. Jusqu’à maintenant, une maison de sondages n’aurait pas vécu des seules enquêtes politiques. Chaque firme a ses méthodes d’élaboration, de sollicitation, de pondération et de présentation des résultats. Elles rendent un instantané d’une fidélité discutable. Discussion dont les conspirationnistes ne se privent pas : c’est des menteries de l’establishment fédéraliste, tout ça! Les récentes élections au Canada, aux États-Unis et en France ont établi que les sondeurs sont faillibles, notamment parce que plusieurs variables demeurent très difficiles à pondérer, du très gratuit «5 % lié au candidat» dans le résultat local à la pondération du volatile taux de participation. Toutefois, combinés, les sondages mettent en lumière des tendances très réelles. 

Pour réduire l’arbitraire de méthodologies incertaines, une innovation s’est implantée au cours des dernières années : la compilation de tous les sondages (crédibles) en recourant à des algorithmes alambiqués. Une forme de prospective réduit l’effet des erreurs des uns et des autres en augmentant le nombre de variables. Elle réduit aussi le risque qu’un sondeur prenne en compte ce qui plaira à son client. Les blogues Si la tendance se maintient de Bryan Breguet et Qc125 de Philippe J. Fournier hypnotisent les amateurs de politique et les stratèges de tous les horizons. Ils sont aussi la cible, comme les sondages, de toutes les accusations et de toutes les haines des lecteurs qui n’en aiment pas les conclusions.

Justement, il ne s’agit jamais de conclusions. Les projections publiées dans les dernières heures précédant le scrutin ontarien du 7 juin se sont avérées précises. La photo allait en effet ressembler au visage de l’Ontario. Quelques semaines ou plusieurs mois auparavant, un tel portrait suggérait l’humeur et l’intention indistincte des électeurs ontariens, mais pas le résultat du vote. Trop de choses peuvent changer.

«On ne commente pas les sondages» répondent presque invariablement les chefs politiques. Lorsqu’ils leur sont favorables, la tentation est parfois trop forte. Ne vous y trompez pas. Les sondages sont analysés au niveau moléculaire et comparés aux coups de sonde internes des partis. Les projections, pour leur part, transforment les tacticiens en ratons laveurs fébriles de fouiller votre âme la nuit venue. Il y a des stratégies à développer!

«Vote stratégique»

Qu’on se l’avoue ou pas, les sondages influencent le vote. Sans eux, cette étrange notion de «vote stratégique» n’existerait probablement pas. Si je la comprends bien, voter «stratégique», c’est voter pour ce qu’on ne veut pas afin d’obtenir ce qu’on veut… Peut-être vaut-il mieux simplement voter pour ce qu’on veut.

Beaucoup d’observateurs affirment qu’une vague «dégagiste» s’apprête à déferler sur le Québec au détriment du PLQ. Entre possible et probable meilleure option pour obtenir ce résultat, la CAQ récolte ce vote qu’elle définit plutôt avec pudeur comme du «changement», tel une incantation. À l’approche du résultat souhaité, les différences entre les plans de gouvernance caquiste et libérale tendent à s’amenuiser au lieu de se creuser. Mimétisme : on ne changera pas tant de gouvernance que de gouvernants.

L’effet d’entraînement agit aussi, puissant. Le goût de gagner, de faire partir du renouveau, d’y être pour quelque chose… Quoi de plus attrayant aussi pour un candidat qu’une forte probabilité de victoire? Pourtant, si même la Coalition avenir Québec a quelques difficultés à confirmer les candidatures souhaitées, imaginez les obstacles auxquels est confronté le Parti québécois dont la majorité des élus actuels devront se rabattre sur l’allocation de transition le 2 octobre. D’étonnantes candidatures se rangent envers et contre tout, par conviction doit-on croire, sous la bannière péquiste mise à mal. Reconnaissons à ces gens un courage qui fait peut-être défaut à ces péquistes, bloquistes et autres indépendantistes qui voient la Lumière dans les sondages et se rangent au ni-fédéraliste-ni-souverainiste de François Legault.

Il n’y a pas que des députés péquistes qui trouveront difficile le réveil du 2 octobre. Peu de scénarios crédibles ne suggèrent pas des mises à pied massives de personnel politique péquiste. Lucides, plusieurs quittent déjà pour le privé et d’autres… pour la CAQ. Renoncent-ils à leurs convictions souverainistes? Certains assurent que non. La CAQ ne s’en inquiète pas. La stratégie péquiste de report du référendum en 2022, grand jour improbable, n’a pas que libéré que du vote souverainiste qui flirte désormais surtout avec la CAQ. Elle a aussi libéré du personnel. Ces experts sont l’objet d’une cour assidue de la Coalition avenir Québec qui préfère recruter les âmes errantes au PQ qu’au PLQ.

À ce rythme, il y aura bientôt autant de souverainistes que de ni-l’un-ni-l’autre dans les couloirs de la CAQ et, si la tendance se maintient, dans le gouvernement Legault. Fiez-vous au PLQ de Philippe Couillard pour le rappeler aux électeurs. Au plan constitutionnel, le funambule Legault marche sur un fil, qu’il soit bleu ou rouge.

Le gagnant…

François Legault voit enfin accourir ces péquistes ingrats qui ne lui avaient pas tendu sur un plateau d’argent la direction de leur parti. Une tout autre vague risque de le renverser s’il ne prend garde à cette véritable débauche d’apparatchiks péquistes.

… et le perdant

Encore Jean-François Lisée. Si tout ça se déroule selon la grande stratégie qu’il a devisée, il sera bientôt temps que ça se traduise par des intentions de vote trébuchantes et sonnantes, ne serait-ce que dans les sondages. Pour l’instant, il appelle de tous ses vœux la dénonciation par Philippe Couillard d’une CAQ repaire de séparatistes.