Le Québec à genoux?

CHRONIQUE / J’avais des doutes, des craintes. Cette chronique allait être inquiète, dessiner un échec, la fin d’une époque dans les relations entre la France et le Québec. Je ne suis ni journaliste ni diplomate. J’ai donc fait des appels pour valider hypothèses et intuitions. De solides pointures en relations internationales. Ce que j’ai entendu est pire que ce à quoi je me serais attendu. Des experts catastrophés : «désaveu de décennies de travail soutenu», «écrasement de la diplomatie québécoise», mais aussi «déplacement de la diplomatie de la France vers l’Asie» et «Le Québec est demandeur dans cette relation, pas la France» ou «Pour Paris, c’est en Afrique qu’est l’avenir de la Francophonie». Ajoutons, parfois, la complaisance d’un appareil média qui n’a plus les ressources pour analyser à la fois le G7, l’escale de consolation d’Emmanuel Macron à Montréal et, bien sûr, les dévastatrices manifestations annoncées…

Je me voulais enthousiasmé par la venue du président français au Québec. J’admire son aplomb face à Donald Trump, son courage dans la réforme et sa façon de s’imposer comme la voix d’une Europe qui se cherche. J’ai cet attachement sincère pour l’ancienne mère-patrie et cette France où la vie est plus belle que ce qu’un penchant pour la complainte suggère. Cette France aussi qui résiste tout juste assez au dogme néolibéral pour que l’élite financière mondialiste la réprimande. Macron est des leurs. Il y verra. Il est vrai que l’Hexagone mérite d’être secoué pour s’accrocher au peloton de tête sans y perdre son âme. C’est le défi de monsieur Macron. Pas de place pour les provincialismes sur son échiquier.

Hier, lors du point de presse où les médias français se sont emparés de Jupiter, comme ils l’appellent, le président de la République a conté ne pas avoir su quoi répondre lorsqu’interrogé sur sa relation avec le Québec : «stratégique» ou «affective»? «Pour moi, stratégique n’est pas négatif. Je n’ai pas compris.» Tout est là. Emmanuel Macron ne comprend pas le Québec. Il ne connaît pas le Québec. Personne ne s’est assuré qu’il en aille autrement. C’est tout le drame d’une présidence dont l’intérêt pour le Québec était au mieux mitigé dès le départ. Trudeau est cool. Le Canada siège à l’ONU. Sauf courtoisie, le Québec existe peu.

Ce n’est pas banal. Les relations bilatérales entre le Québec et la France ont vraiment débuté dans les années 60. Les deux grands peuples français du monde se retrouvaient après la rupture de 200 ans d’empire britannique. La relation sera de plus en plus cordiale, les chefs de gouvernement du Québec reçus et traités en France comme ceux d’une nation. D’un pays. Les sympas cousins du Québec qui causent drôle. René Lévesque qui cache sa cigarette. Bien sûr, ça irritait Ottawa, mais jusqu’à tout récemment, le Québec résistait aux assauts de la machine diplomatique canadienne.

En 2008, Nicolas Sarkozy fait très mal à cette relation en suggérant que les souverainistes s’alimentent à la «détestation» et en rompant avec le traditionnel et précieux «ni ingérence ni indifférence». «Les Canadiens sont nos amis et les Québécois, notre famille», lance-t-il. On ne choisit pas sa famille… Emmanuel Macron s’éloigne davantage du Québec. Beaucoup. Alors que Sarkozy soulignait que «sans l’identité, il n’y aurait pas de diversité», Macron embrasse le multiculturalisme postnational de Justin Trudeau et affiche une indifférence hostile aux abus infligés aux Catalans par l’Espagne.  

À Paris, en mars, dans le cadre des visites alternées, Philippe Couillard invite le président de la République à s’adresser à l’Assemblée nationale du Québec. Macron accepte. Rien n’est plus prestigieux en diplomatie que d’ouvrir le Parlement d’une nation au chef d’une autre. Puis, tout récemment, déception : le discours n’aura pas lieu. Horaire trop chargé. Voilà.

Sauf que ce jeudi, on a bien vu l’agenda de chef de l’État français : promenade parmi les touristes français dans le Vieux-Montréal plutôt que dans la capitale où il passera de toute façon le soir même, point de presse au thème vague et offrant un florilège de malaises et probables rencontres privées de ressortissants de France. Pardon? Ces activités justifient l’annulation humiliante d’un discours devant le Parlement souverain du peuple du Québec? Non, ce n’est pas pour des raisons d’horaire qu’Emmanuel Macron a annulé son discours à Québec. Pourquoi alors?

La question titille les observateurs : est-ce à la demande de Justin Trudeau, ami et allié de Macron, que ce dernier a renoncé à une activité qui aurait porté ombrage à la diplomatie canadienne? Certains affirment que oui. Pour ne pas blesser Justin, Emmanuel aurait jeté Québec et rencontré Couillard à Montréal, une friandise à l’érable au bec. Un autre protagoniste suggère plutôt qu’ayant ensuite accepté la très flatteuse invitation de Donald Trump de s’adresser au Congrès américain, les conseillers d’Emmanuel Macron l’ont convaincu qu’un exercice similaire à Québec réduirait beaucoup la portée du passage à Washington. Très vraisemblable, il faut avouer, mais ça n’excuserait rien. Enfin, il semble que Québec savait depuis longtemps que le discours était compromis, mais a gardé tout le monde dans l’ignorance. Je doute qu’on sache vraiment un jour…

En répétant que le président de la République n’est pas en visite au Québec, mais bien au Canada (!), la ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre, cautionne la nonchalance française à l’endroit du Québec, une sorte de Corse canadienne. Un peu comme le G7 pour Donald Trump. Une distraction. Tout comme l’effet ou l’intention de cette innovation de conseil des ministres conjoint France-Canada aux deux ans va refouler dans l’ombre et l’anecdote les visites alternées des chefs des États français et québécois.

Humilié, le Québec?

Le perdant…

Philippe Couillard, la ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre et — ça m’attriste — la déléguée du Québec à Paris, Lyne Beauchamp, auront permis le pire recul diplomatique de l’histoire des relations France-Québec. Ils ne s’en tireront pas si mal. Les partis à l’Assemblée nationale n’ont que faire de ces arabesques de salon et s’attardent aux vitrines placardées de la rue Saint-Jean.  

…et le gagnant

Justin Trudeau réalise un rêve de son père : ratatiner les velléités internationales du Québec. Son interlocuteur français est celui dont Pierre Trudeau aurait rêvé : pragmatique, moderne, brillant, qui passe volontiers à l’anglais pour interpeller plus large et méprise le nationalisme parce que la diversité passe par la fin des peuples. La faiblesse de Québec et le provincialisme que déroule le gouvernement actuel sous les pas d’Ottawa complètent le travail.

La diplomatie, c’est le respect par les États du monde entier. Respect. Il est douloureux de se sentir diminué par un peuple qu’on voudrait frère. Il est difficile de faire de bonnes affaires avec un partenaire qui ne nous respecte pas. Ça compte. Demandez à Justin Trudeau…

Le Québec est peut-être à genoux.