Une élection pas comme les autres

CHRONIQUE / Il reste moins de 100 jours avant les élections législatives de mi-mandat aux États-Unis et malgré la présence de sujets estivaux dans l’actualité, l’importance de ce scrutin est de plus en plus manifeste. Chaque camp profite des « dog days of summer » pour motiver les troupes. Les sondages se multiplient et le président Donald Trump fréquente Twitter avec une assiduité accrue, ce qui n’est pas peu dire.

À gauche comme à droite, tous s’entendent pour affirmer que les démocrates ont une chance réelle de devenir majoritaires à la Chambre des représentants et au Sénat. Rien n’est gagné, cependant. Peut-être faudra-t-il patienter jusqu’au 6 novembre et même au-delà (un recomptage est si vite arrivé) pour savoir si les Américains ont validé ou renié leur décision de porter un fauteur de troubles à la Maison-Blanche.

Quand un président arrive à cette étape de son mandat, il est naturel de porter un jugement sur son action et comme l’a constaté Barack Obama en 2010, celui-ci peut être sévère. Rappelons que tout l’été, les élus démocrates s’étaient fait brasser par leurs commettants, dont un bon nombre avaient répondu à l’appel à la mobilisation lancé par Fox News. Il s’en était fallu de peu pour que ce mouvement identifié au Tea Party ne fasse déraper la réforme des soins de santé.

L’une des conséquences de cette campagne fut de motiver les sympathisants républicains, tandis que les démocrates demeuraient sur leur quant-à-soi. C’est ainsi que l’opposition a décroché une majorité à la Chambre et fait des gains au Sénat, un revers qui a hanté le président au cours des six années suivantes. Il l’a même empêché de remplacer un juge à la Cour suprême, le très conservateur Antonin Scalia, par un homme aux vues plus centristes. C’est Trump qui a eu ce privilège en début de mandat.

Cette année, par contre, l’enjeu est tout autre. Ce n’est pas un simple projet de loi, pas même les outrances proférées par le président, qui se trouvent au cœur du scrutin. Plus que jamais, ce sont les États-Unis eux-mêmes, l’idée que les Américains s’en font, qui représente le véritable enjeu. Ce que les électeurs devront soupeser, ce n’est rien de moins que l’ADN de ce pays. Un choix de société.

Ils ont toujours eu le sentiment de faire partie d’une nation exceptionnelle, une nation mue par des principes, pas juste une coalition d’intérêts. Chacun les interprétait à sa manière, mais ces principes semblaient aussi immuables que les tablettes de Moïse, du moins jusqu’à l’irruption de Trump dans le bureau ovale. Tel que promis, il a tout bousculé (sauf les milliardaires comme lui à qui ont été consenties de généreuses baisses d’impôt). On ne peut lui reprocher d’avoir menti sur la marchandise.

Il a placé sur le même pied des suprémacistes blancs et des militants antiracistes, attaqué la liberté de presse avec tant de vigueur qu’à côté de lui, Richard Nixon aurait passé pour un mou. Même l’appui au libre commerce des biens et services, ainsi que la défense du pays et de ses alliés, mise à mal par la Russie, ne lui inspirent que mépris. La résistance affichée par les démocrates et une poignée de républicains, reflet des consensus passés, l’a juste ralenti dans sa course folle vers le Twilight Zone.

En novembre, donc, les Américains devront déterminer ce que signifiait réellement l’élection de Donald Trump. Était-ce le reflet d’une légitime irritation à l’endroit des classes dirigeantes, malheureusement détournée par un arriviste, ou l’amorce d’une profonde mutation ? Plus personne ne pourra plaider l’ignorance, en effet, au moment d’exercer son droit de vote.

Pour l’heure, les démocrates partent favoris à la Chambre, tandis qu’au Sénat, où on ne votera que sur une fraction des sièges, la lutte est contestée. C’est comme lancer un 30 sous. Les électeurs républicains se sont rangés massivement derrière Trump et pour une fois, les démocrates brûlent du désir de s’exprimer par les urnes. Ce sont donc les indépendants qui détiennent la clé de l’énigme. Ont-ils vraiment déserté le président, comme le proclament les sondages ? Réponse le 6 novembre.