Un tête-à-tête comme au théâtre

CHRONIQUE / L’idée d’écrire une pièce de théâtre me trotte dans la tête depuis longtemps. Un de mes projets d’écriture raconte l’histoire d’un souper planifié après une rencontre sur un site Internet. Le concept du scénario est de mettre en lumière le mensonge, la déception, la déconfiture, la fourberie et toutes les émotions négatives qui peuvent surgir quand les attentes sont trop élevées.

Voici donc un extrait du souper de Pierre et Marie. Les phrases entre parenthèses sont les pensées des personnages.

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Il est assis sur la terrasse. Il attend. Elle lui avait expliqué qu’elle arriverait en marchant et qu’elle porterait une robe fleurie.

Dans la tête de Pierre — (Elle est moins bien roulée que je l’imaginais. Je suis déçu. Elle est quand même potable pour passer une nuit.)

Marie : Quelle belle soirée !

Pierre : Tu es vraiment jolie, beaucoup plus que je ne l’imaginais.

Marie : Merci, c’est gentil. (Oh non ! Il parle du nez. Il ne ressemble pas au gars sur la photo et il me fait penser à Mr Bean. Eurk !)

Le serveur : Madame et monsieur prendraient-ils un apéro ?

Marie : Pour moi, ce sera une bière légère.

Pierre : Moi, ce sera un Pepsi. Pas de glace, s.v.p. ! Ça fait plus de Pepsi !

Marie : Bien sûr ! C’est moins liquide. (Non, non ! Et il se dit ingénieur. Mon Dieu que le souper sera long !)

Pierre : (Elle doit être alcoolique, c’est déjà sa deuxième bière.)

Marie : Tu es ingénieur ?

Pierre : Oui, je travaille sur des grands projets de construction.

Marie : Tu as tellement de choses palpitantes à raconter ! (Toutes ses phrases commencent par le mot « Je ». C’est une espèce d’égocentrique et plus « dull » que lui, tu meurs.)

Pierre : Il faut dire qu’on ne s’ennuie pas non plus à tes côtés. (Cette femme est tellement insipide. Vivre un an avec et c’est la mort. Elle n’arrête jamais de poser des questions. C’est une fouine !)

Le serveur apporte les steaks.

Marie regarde manger Pierre qui avale tout le contenu de son assiette en moins de 5 minutes. Il grogne légèrement en mangeant.

Marie : Ouf ! T’avais faim ! (Cibole de cochon ! Dire que je croyais rencontrer l’homme de ma vie. Si je pars du principe que l’homme mange comme il fait l’amour, adieu les orgasmes !)

Pierre : Déformation professionnelle ! Je dois toujours me dépêcher quand je mange. (Plus le souper finira tôt, plus vite je décamperai, ma belle !)

Pendant le repas, Pierre a la manie de jouer sans cesse avec les cordons du capuchon de son chandail. En tirant sur un cordon, il fait remonter l’autre bout.

Marie : Tu es nerveux ? (C’est dégueulasse. Les cordons sont noirs. J’ai envie de vomir.)

Pierre : Oh ! Je ne m’en rends pas compte.

Et ils rient tous les deux.

Après avoir servi le café et les desserts, le serveur place les deux factures au centre de la table.

Pierre : Celle-ci est la tienne et comme on dit, c’est jamais le premier soir… (Si elle pense que je vais débourser un seul sou... Elle devrait me payer pour ma présence.)

Marie : De toute façon, j’aurais refusé. (À quoi je m’attendais de ce colon ?)

Ils quittèrent le restaurant, n’eurent aucun enfant et ne se revirent jamais… sauf ici et là, sur quelques sites de rencontre.

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Évidemment, certains ont rencontré l’âme sœur sur le Web. C’est parfait ainsi ! Or, la morale de cette histoire : ne pas faire fi du hasard des jours. Les vagues de l’océan de la vie peuvent apporter des êtres charmants qui sont nasillards ou rondelets, mais qu’on aime tout de même à la folie.