Sonia Bolduc
C’est pas vraiment une histoire de pain, mais je vais vous parler de pain un peu pas mal.
C’est pas vraiment une histoire de pain, mais je vais vous parler de pain un peu pas mal.

Une petite boulange de renouance

CHRONIQUE / C’est pas vraiment une histoire de pain, mais je vais vous parler de pain un peu pas mal, donc si vous faites partie de ces gens qui n’en peuvent plus des photos et vidéos de pain et de gens qui font leur propre pain sur les réseaux sociaux depuis le début du confinement, je ne sais pas quoi dire, prenez une grande respiration ou fermez les yeux. Ou les deux.

L’autre matin, je fais un pain. 

C’t’une affaire que je fais depuis quelques années, deux fois semaine en temps normal, aux deux jours depuis le début du confinement, parce qu’au royaume du télétravail, les sandwiches aux tomates ou aux œufs sont les alliés du lunch vite fait bien fait.

Anyway.

Ma mère. Légèrement au-delà de cet âge où on te demande de rester à la maison, la santé fragile qui te convainc de pas faire ta smatte avec les directives, elle a la chance d’habiter chez elle encore, avec son chum qui se charge prudemment des courses, cet homme déjà propre de sa personne n’a jamais eu les mains aussi nettes.

Ma mère, donc, s’est mise en tête au début du confinement de faire son pain, elle a essayé trois ou quatre recettes pigées dans ces livres de recettes, puis sur internet.

Rien ne fonctionnait, ou rien ne fonctionnait « à son goût », mais en bout de ligne, ça revenait au même, le pain se retrouvait dans la mangeoire à oiseaux. 

Ç’a un peu teinté nos appels quotidiens.

Ouin, quotidiens. J’appelle ma mère tous les jours. Depuis le début du confinement. On est passé d’un appel de temps en temps, j’sais pas, aux quelques semaines, à des appels quotidiens.

« Comment ça va? »

« J’essaie de faire du pain. »

« Comment ça va? »

« J’ai raté mon pain... »

« Comment ça va? »

« Ça lève pas... »

« Comment ça va? »

« On va en acheter du sacrement de pain!... »

(J’ouvre une parenthèse ici pour préciser, si besoin est, que ma mère n’a pas de patience. Elle me l’a toute donnée... Ahah.)

Bref. Le pain nous avait lié un brin le quotidien de début de confinement, je sentais que c’était pour ajouter une distanciation boulangère à la distanciation asociale si j’en rajoutais.

Mais comment m’en empêcher.

« Meuman, je t’envoie une recette simple par Messenger, c’est celle que je fais pas mal tout le temps. Regarde ça pis quand tu seras prête, on la fera ensemble par vidéo... »

On fait pause sur la vidéo et le pain. 

On revient sur l’appel quotidien. Sur la renouance, un mot qui n’existe pas, mais que je vais utiliser pareil parce que je le trouve beau pis que je trouve qu’il se marie assez bien avec ce qu’on vit en ce moment, c’est-à-dire la renouance de plein d’affaires.

Dont la nécessité des relations signifiantes.

La renouance des relations poussées un peu plus loin qu’un appel à la fête des mères, des pères, des cocos et des lapins, des pères Noël, des visites autres que celles un peu télégraphiées d’un dimanche en passant, le deuxième du mois idéalement.

La renouance des relations et de l’envie réelle de se voir. Pas juste par devoir pis pas juste de se voir. De se parler, d’écouter, de pousser un peu la question pis l’écoute de la réponse au Comment ça va, la détection du ça va peut-être pas tant que ça, le plaisir du ça va pour vrai. 

La renouance qui permet de détecter les craintes et les peurs, de les écouter, de les respecter pis de trouver des façons de les calmer un peu.

La renouance qui permet aussi au parent ou au grand-parent à l’autre bout du fil pour l’instant, au bout de la balançoire ou du banc de parc éventuellement, de nous ramener un peu dans sa vie à lui, de s’intéresser à la nôtre aussi.

La renouance qui permet de se retisser.

Je sais. Y a un paquet de liens qui ne pourront pas se retisser. Il sera trop tard pour certaines renouances.

Mais pour d’autres, il est encore temps.

Meuman?

C’est la troisième fois que j’essaie de la joindre par vidéo, je vois bien qu’elle est en ligne.

« J’sais pas comment ça marche ton affaire de vidéo... »

On y est arrivé. Enfin presque. J’vois surtout son plafond, mais elle, elle a pu voir chaque étape de ma confection de pain.

« Aaah. Ben je vais réessayer un moment donné. »

Un moment donné, ç’a été tout de suite le lendemain matin. C’est elle qui m’a lancé un appel vidéo avec sa tablette, son plafond était magnifique. Son pain aussi.

Notre renouance se poursuit. Ce matin, j’écrivais cette chronique, j’ai eu un doute.

« Meuman. Ça t’énerve que je t’appelle chaque jour? »

« Non, je trouve ça rassurant. Pis c’est l’fun de se parler. »