Sonia Bolduc
J’espère que tu vas bien.
J’espère que tu vas bien.

L’Autre

CHRONIQUE / Salut! J’espère que tu vas bien, que ton moral tient le coup, que tu manques de rien, que tu fais attention à toi, aux tiens, que t’as trouvé tes façons de créer et d’occuper tes espaces, même s’ils sont tout petits, que tu laisses toujours un peu de place pour le vide aussi, juste au cas où tu te surprendrais à trouver quelque chose de nouveau que tu pourrais découvrir et aimer.

J’espère que tu te casses pas trop la tête pour les apprentissages des enfants. Tu sais, ils peuvent survivre une couple de mois sans comprendre l’accord des participes passés, surtout si les parents en profitent pour lui apprendre à faire des spaghettis, à danser le continental, à confectionner des costumes, à se plonger dans un livre, à écrire une histoire, à bâtir des cabanes à oiseaux ou à faire pousser des carottes pis des aubergines.

J’espère que t’es prudent.e si tu vas travailler sur le terrain, que tu es en mesure de te protéger, toi pis tes proches, que vous faites attention, les patrons, les employés, les clients, les patients pour que toute la volonté reste bonne, que les risques restent bas.

J’espère que t’as un toit, que t’es au chaud, que t’as de quoi bien manger pis que t’es en sécurité. J’espère que si c’est pas le cas, ou pas tout à fait, tu vas faire un signe, même petit, ou que tu vas lâcher un cri, le même cri peut-être que tu lâches depuis une éternité, mais que là, parce que le temps s’est un peu arrêté, on va t’entendre, te regarder, t’aider. T’aider pour de bon, au-delà du confinement.

J’espère que la solitude te pèse pas trop, pis que si t’as besoin de jaser, tu te gênes pas pour appeler les enfants, même si tu sais qu’ils en ont plein les bras avec les kids, que t’as écrit à ta sœur à qui t’as pas parlé depuis des années, que t’as contacté le bénévole qui venait te visiter pis qui là est confiné chez lui, à son tour. 

J’espère que si t’as personne au bout du téléphone, tu vas t’en trouver une en appelant un organisme ou un groupe d’entraide, ou que depuis la fenêtre ou le balcon, tu vas saluer ton voisin que tu connais pas encore, qu’il va te retourner les salutations, t’offrir un coup de main pour tes petites commissions.

J’espère que tu prêtes l’oreille, que t’es à l’affût de l’Autre, de son bien-être, de sa santé, de son confort, de ses besoins, de ses craintes, ses peurs, ses angoisses, ses espoirs, son besoin de rire, de pleurer, d’échanger, de se rouler en boule dans un coin ou de danser complètement déchaîné.e devant la caméra de son ordi.

J’espère que tu le vois, l’Autre, ces temps-ci, pas juste dans son insouciance égocentrique qui se crisse de ce qui peut arriver au monde autour, mais dans tout ce qu’il a de beau et de grand et de généreux et de bon qui tend l’oreille, la main, les bras, l’ingéniosité, le sourire, le câlin à distance, la voix douce, le cri de ralliement, les encouragements nécessaires, le désir d’être et de faire.

J’espère que tu le vois, l’Autre, et la vie autour, comme tu ne les voyais plus, y a quelques semaines à peine, pris.e dans ta course à toi.

J’espère aussi que t’es pas juste dans le désir que la vie reprenne son cours comme avant, que t’auras envie d’autre chose, de moins fou, de moins vite, de moins fragile, de moins superficiel, de plus signifiant, de plus vrai, de plus doux, de plus beau, de plus juste.

Je sais, j’espère beaucoup. Pas juste en début de paragraphes ou en temps de crise.

J’espère tout le temps.

P.S. Si t’as personne à qui jaser, j’suis là, écris-moi.

So