«La loi du silence n’est pas une option pour améliorer notre réseau scolaire. Ce n’est pas en faisant taire les enseignants qu’on va avoir l’information nécessaire pour donner les bons services aux élèves», a affirmé le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge.

Soigne, enseigne et tais-toi

ÉDITORIAL / Le prof idéaliste devenu ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, vient de créer de grandes attentes dans le secteur public. Il veut briser la loi du silence en ajoutant dans les conventions collectives une clause pour garantir la liberté de parole des enseignants qui dénoncent des problèmes dans le réseau. Espérons que ses collègues ministres et les employeurs locaux manifesteront la même ouverture.

Reste à voir également comment le ministre réussira à concilier dans une clause de convention collective la liberté d’expression prévue dans la Charte des droits et libertés, et le devoir de loyauté du salarié à l’égard de son employeur qu’impose le Code civil. Qu’est-ce qui prévaut? La jurisprudence est partagée. Il existe aussi la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard des organismes publics.

«La loi du silence n’est pas une option pour améliorer notre réseau scolaire. Ce n’est pas en faisant taire les enseignants qu’on va avoir l’information nécessaire pour donner les bons services aux élèves», a affirmé le ministre Roberge, lundi, à La Presse.

L’entrevue faisait suite à la publication d’une chronique de Patrick Lagacé relatant le cas d’une enseignante qui fait face à une procédure de congédiement parce qu’elle a témoigné dans les médias des difficultés rencontrées dans sa profession.

Le ministre prend soin de ne pas s’immiscer dans le conflit opposant l’enseignante Kathya Dufault et son employeur, la Commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles.

Il cerne cependant bien l’enjeu. «Je veux donner une plus grande liberté de parole aux acteurs de l’éducation parce qu’il me semble que c’est nécessaire d’être capable de nommer les problèmes pour ensuite les régler.»

Logique. Or, sur le terrain — et on peut présumer qu’il en est de même dans les ministères —, il n’est pas vraiment bienvenu que des employés étalent sur la place publique des problèmes, des lacunes ou des incohérences dans l’organisation, la qualité ou la quantité de services.

Les employés s’exposent à des mesures disciplinaires, à des suspensions, voire à des congédiements. D’autres sont victimes d’ostracisme dans leur milieu de travail après avoir révélé des lacunes dans les services que devrait recevoir la population.

Il en est ainsi dans le secteur de l’éducation, mais aussi dans celui de la santé.

Une commission scolaire, une école, un hôpital, un CHSLD n’aiment pas se retrouver dans les médias. Ils supportent les dénonciations des porte-parole syndicaux, mais les témoignages du «vrai monde» les dérangent davantage.

La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Nancy Bédard, soutient que l’omerta règne aussi en santé et que la loyauté, ce n’est pas de se taire, mais bien de respecter son code de déontologie et de se soucier de la sécurité et de la santé des patients.

Son organisation veut d’ailleurs mettre sur pied un fonds de défense pour soutenir ses membres qui alertent le public sur des situations inacceptables.

Émilie Ricard, une infirmière d’un CHSLD de l’Estrie qui a livré en février un poignant témoignage sur Facebook, n’a pas eu à subir de représailles. Son cas ultra-médiatisé a même aidé la FIQ à accélérer des projets pilotes sur les ratios sécuritaires patients/infirmière.

Une infirmière auxiliaire de l’Outaouais qui a utilisé la même formule pour dénoncer le manque de personnel dans son CHSLD durant le congé de Pâques a pour sa part été suspendue 10 jours. Une leçon, une menace pour ceux et celles qui n’en peuvent plus et qui misent sur une sortie publique, non pas pour avoir leur heure de gloire dans les médias et les réseaux sociaux, mais bien parce que leur appel à l’aide auprès des supérieurs immédiats n’a rien donné.

Qui gagne à museler les employés? Certainement pas les patients et les élèves. Il est heureux qu’un ministre désire entendre ce qu’ils ont à dire et à suggérer.