Voyager sur Terre

CHRONIQUE / Pour commencer, faisons un petit jeu. Imaginez que vous êtes à bord d’un vaisseau spatial parcourant l’univers à une vitesse proche de celle de la lumière. Vous n’avez pratiquement aucune idée d’où vous êtes ni de comment vous vous êtes retrouvé là. Vous y êtes accompagné d’une poignée d’inconnus qui, tout comme vous, ignorent les raisons de votre présence sur ce vaisseau. Évidemment, chacun y va de sa petite théorie, mais personne ne peut affirmer quoi que ce soit avec certitude. Êtes-vous les derniers représentants de l’espèce humaine ? Avez-vous un but ou une mission particulièrement à accomplir ? Impossible de le savoir. Ce qui est certain, en revanche, c’est que vous êtes seuls dans les parages et que votre destin repose entièrement entre vos mains.

Et parlant de destin, imaginez alors qu’en effectuant certaines vérifications d’usage avec vos copassagers, vous vous rendez compte que vous serez bientôt à court de carburant. La situation est très sérieuse, vous devez donc vous entendre sur les actions à entreprendre pour vous sortir de ce mauvais pas. Devriez-vous chercher à coloniser la planète la plus proche ? Explorer les environs en espérant trouver une nouvelle source d’énergie ? Ou peut-être pourriez-vous simplement réduire la cadence, mais pour aller où et faire quoi ? Les avis divergent, mais vous êtes forcés de vous entendre, faute de quoi vous courrez inévitablement à la catastrophe.

À quoi bon ce petit jeu ? Une plaisanterie ? De la science-fiction ? Plus ou moins. En fait, quand on y regarde de plus près, on constate que cette mise en situation ressemble beaucoup à notre propre réalité. Notre « vaisseau », la Terre, parcourt effectivement l’espace à une vitesse d’environ 30 kilomètres par seconde. Ainsi, la Terre tourne autour du Soleil, qui lui-même tourne autour du centre de la Voie lactée (notre galaxie), à plus de 230 km/s. Et notre galaxie, pour sa part, navigue à quelque chose comme 630 km/s à travers le vide intersidéral. C’est ce qu’on appelle filer à toute allure ! Mais pour aller où ? Considérant qu’il nous est impossible de connaître les dimensions et la forme exacte de l’univers, cette question demeure forcément sans réponse.

Par ailleurs, bien que nous comprenions de mieux en mieux les mécanismes du vivant et de son évolution, nul ne saurait dire exactement comment et pourquoi la vie est apparue sur Terre, et si elle s’est répandue ailleurs dans l’univers. Il reste tant de choses à découvrir, mais plus mystérieuse encore est la question du sens de la vie. Avons-nous un but ou une mission particulière à accomplir ? Comme c’était le cas de nos voyageurs galactiques, ici aussi, chacun a sa petite (ou grande) théorie sur la question, mais personne ne peut affirmer quoi que ce soit avec certitude. Et tout comme eux, nous sommes forcés d’admettre que jusqu’à preuve du contraire, nous sommes seuls dans les parages (autant sur le plan physique que métaphysique), donc entièrement maîtres de notre destin.

Au point où nous en sommes, ce n’est plus un jeu. Nous devons, ici et maintenant, chercher de vraies solutions à nos vrais problèmes. Quels problèmes ? Ceux qui menacent notre survie. Car au rythme où vont les choses, force est de constater que nous aurons tôt fait d’épuiser notre « carburant ». Lasse de la pression que nous exerçons sur elle, la Terre commence à se fatiguer, pour ne pas dire à se rebeller. Le problème, c’est que nous ne connaissons aucune autre planète habitable. Et quand bien même nous en découvrions une, nous sommes encore bien loin de posséder les technologies nécessaires pour effectuer un voyage interstellaire.

Autrement dit, la fuite en avant n’est pas une solution, pas plus que le déni d’ailleurs. La Terre est bel et bien notre « maison commune », pour reprendre l’expression du pape François, et nous avons la responsabilité d’en prendre soin. Et cette responsabilité, nous la devons d’abord à nous-mêmes, car s’il est un fait que la Terre pourrait très bien se passer de nous, nous sommes pour notre part totalement dépendants d’elle. Mais arriverons-nous à nous entendre avant que ne survienne la catastrophe ?