Selon le mythe, Pandore aurait ouvert la boîte donnée par Zeus, et les maux de l'humanité se seraient répandus sur Terre.

Un monde sans espoir

CHRONIQUE / C’est un vieux mythe grec. Il raconte comment la première femme humaine, Pandore, a été créée et envoyée sur Terre par Zeus pour se venger des hommes pour le vol du feu par Prométhée. Les hommes, en effet, étaient devenus forts et arrogants depuis qu’ils possédaient le feu, un attribue divin qui symbolise la connaissance. Ils ont alors cru qu’ils pouvaient se mesurer aux dieux et ainsi s’élever au-dessus de leur condition. Autrement dit, les hommes ont voulu devenir eux-mêmes des dieux. Mais ils paieront très cher cette offense faite aux dieux et à la nature.

Zeus ne tardera effectivement pas à les ramener à l’ordre (à les punir, si vous préférez). Pandore, qui portait avec elle une mystérieuse boîte que Zeus lui avait interdit d’ouvrir, n’a évidemment pas pu s’empêcher d’y jeter un coup d’œil, libérant ainsi son « précieux » contenu. Et que contenait la boîte ? Tous les maux de l’humanité, comme la vieillesse, la maladie, la mort, la guerre, la famine, la misère, la folie ainsi que… l’espérance. L’espérance, oui, était considérée par les Grecs comme un mal (nous y reviendrons). Mais heureusement, Pandore a eu le temps de refermer la boîte avant que celle-ci ne puisse s’en échapper.

Mais quel est l’intérêt de vous raconter tout cela ? Comme tous les mythes, celui-ci est porteur de réflexions intéressantes sur notre monde et sur la condition humaine. Il existe forcément plusieurs interprétations à ce récit, mais la plus importante consiste, selon moi, à nous mettre en garde contre l’orgueil, le contraire de l’humilité.

Qu’est-ce à dire ? Simplement que nous devrions apprendre à accepter le réel tel qu’il est, non comme nous souhaiterions qu’il soit. L’ordre du monde ne peut être constamment assujetti à nos désirs. Il revient donc à nous d’apprendre à assujettir nos désirs à l’ordre du monde. Ce n’est malheureusement pas aussi simple.

C’est souvent plus fort que nous, lorsque nous faisons face à des épreuves comme la maladie ou la mort, nous nous révoltons intérieurement et nous aimerions pouvoir éradiquer ces maux. C’est d’ailleurs un des plus vieux fantasmes de l’être humain, qui consisterait à transcender sa propre condition, et ultimement, sa propre mort. Les Grecs appelaient cela l’hybris, qui signifie « démesure », c’est-à-dire ce désir immodéré d’en avoir toujours plus que ce que la vie a à nous offrir. Dans le mythe de Pandore, c’est précisément parce qu’ils ont commis l’hybris que les êtres humains doivent être punis. Ils devront apprendre à respecter les limites imposées par la nature, faute de quoi ils rompent l’équilibre en eux et autour d’eux.

Dans l’Antiquité grecque, ce sont les philosophes de l’école stoïcienne qui ont le mieux compris et mis en pratique cette sagesse qui consiste à distinguer ce qui dépend de nous de ce sur quoi nous n’avons aucune emprise. Dans cette perspective, s’assujettir à l’ordre du monde, ce n’est donc pas se condamner à l’impuissance, mais plutôt apprendre à choisir ses combats. Sur ces « maux » que sont la vieillesse, la maladie et la mort, par exemple, nous n’avons que très peu d’emprise puisqu’ils sont de cause naturelle. À proprement parler, ce ne sont donc pas des maux puisqu’ils font partie de l’ordre naturel (et nécessaire) des choses. En revanche, la guerre, la famine et les inégalités reposent sur des facteurs humains sur lesquels nous pouvons influer. Ce ne sont pas des fatalités de l’existence.

Bref, selon les Grecs, nous devons nous résigner à accepter la condition humaine telle qu’elle est, avec son lot de « malheurs » et de souffrance. Cette dernière fait tout simplement partie de la vie et n’a d’autre sens que celui de nous rappeler notre place dans ce monde. Mais pour la plupart d’entre nous, cela reviendrait probablement à perdre tout espoir. Or, il est bon de se rappeler que le contraire de l’espoir n’est pas forcément le désespoir, mais peut-être une sorte de « sagesse tragique » qui consiste à apprendre à accepter et même aimer la vie en dépit de ses imperfections apparentes.

Ce n’est pas comme si nous avions réellement le choix, de toute façon.