Tous égaux devant la mort?

CHRONIQUE / Voilà une autre proposition qui risque de faire jaser. La semaine dernière, la Coalition avenir Québec (CAQ) s’est montrée ouverte à élargir l’aide médicale à mourir à certaines personnes inaptes, notamment celles atteintes de la maladie d’Alzheimer. C’est un sujet délicat, il va sans dire, mais je verrais personnellement d’un bon oeil que le Québec, déjà un pionnier en la matière, prenne l’initiative de la réflexion sur un éventuel élargissement des critères d’admissibilité à l’aide médicale à mourir. Cela irait d’ailleurs dans le sens de l’arrêt Carter, le jugement de la Cour suprême qui a mené à la décriminalisation du suicide assisté et de l’euthanasie partout au Canada.

La bonne nouvelle, c’est que si le passé est garant de l’avenir, nous savons qu’il est possible de mener à bien cette réflexion de façon mature et au-delà de la partisanerie. Au moment de son adoption, en juin 2014, tous ont effectivement salué l’exemplarité de la démarche ayant permis l’élaboration de la Loi concernant les soins de fin de vie. Pour ma part, il m’a toujours semblé que cette loi représentait un pas dans la bonne direction, mais souffrait cependant de certaines incohérences, à commencer par le fait qu’elle n’accorde pas à tout le monde la même autonomie morale. Ce faisant, il y a lieu de se demander si nous ne pourrions pas en faire davantage pour nous assurer que chacun de nous puisse réellement « mourir dans la dignité », comme le veut la formule consacrée.

Dans son acception générale, la dignité renvoie directement à la notion de liberté, laquelle implique la capacité de déterminer par soi-même et pour soi-même ce en quoi consiste une « bonne vie », et, par la suite, la possibilité d’effectuer des choix relatifs à cette dernière. Autrement dit, tout individu devrait pouvoir vivre conformément à ses propres valeurs, dans la mesure où cela ne brime pas la liberté et les droits d’autrui. C’est sur la base de ce principe que, dans l’arrêt Carter, la Cour suprême a fait valoir que la reconnaissance d’un droit à la vie et à la sécurité ne doit pas, dans son application, conduire à une obligation de vivre contre son gré. Par conséquent, elle reconnaît que, dans certaines circonstances, il faut respecter le choix d’une personne de mettre fin à ses jours.

Dans la loi, il y a grosso modo trois grandes conditions à remplir pour obtenir l’aide médicale à mourir : avoir une maladie grave et incurable ; être en situation de fin de vie ; être en proie à des souffrances physiques et psychologiques qui ne peuvent être soulagées par les moyens normalement utilisés. 

Si, à première vue, ces critères peuvent sembler raisonnables, en y regardant de plus près, on constate qu’ils ne respectent pas tout à fait l’autonomie morale des personnes. D’abord, la souffrance étant une notion très subjective, il me semble quelque peu hasardeux d’en faire un critère incontournable. Par ailleurs, en limitant l’accès à l’aide médicale à mourir seulement aux personnes en fin de vie, nous forçons certaines personnes malades à vivre contre leur gré une vie qu’elles jugent ne plus valoir la peine d’être vécue.

Le problème, ici, c’est qu’en refusant d’accorder aux personnes qui ont une maladie grave et incurable la même autonomie morale qu’à celles qui sont en fin de vie, la loi québécoise prend manifestement parti pour une conception particulière de la vie et trace elle-même la ligne entre ce qui permet de juger qu’une vie vaut ou ne vaut plus la peine d’être vécue. Cela rompt avec le principe de neutralité de l’État, qui est pourtant fondamental dans une société libre et démocratique comme la nôtre.

Mais la question n’est pas si simple, j’en conviens, et il importe par ailleurs de se prémunir contre les risques de dérapage. Le principal enjeu, à ce point-ci, c’est donc celui du consentement libre et éclairé. J’estime cependant qu’il serait irresponsable – pour ne pas dire immoral – de laisser cette question en suspens indéfiniment, car force est de constater que pour l’instant, nous ne sommes pas tous égaux devant la mort.