Sommes-nous con-damnés?

CHRONIQUE / De tous les préjugés qui existent, celui selon lequel l’être humain serait un être exceptionnel et supérieur – par rapport aux autres animaux – est certainement le plus tenace et le plus dommageable de tous. En effet, tant et aussi longtemps que nous persisterons à croire qu’il existe une différence de nature ou de degré entre nous et les autres animaux, ou encore que la nature tout entière nous est subordonnée, toujours nous continuerons à dominer et à exploiter les animaux et les ressources naturelles comme nos biens propres.

Initialement défendues et propagées par les grandes religions, les thèses anthropocentristes, qui tendent à placer l’être humain au centre ou au sommet d’une hiérarchie naturelle, ont aussi fait de nombreux adeptes en philosophie et dans les sciences sociales, notamment de grands noms comme Aristote, René Descartes et Emmanuel Kant. De manière générale, leur discours consiste à prétendre qu’il existe un exceptionnalisme humain qui nous autorise à prendre l’ascendant sur la nature, comme si nous en étions les dépositaires et/ou des observateurs privilégiés.

Or, s’il est vrai que l’être humain apparaît comme la seule espèce capable d’élever sa conscience et la réflexion à un aussi haut degré d’abstraction, rien ne nous autorise pour autant à penser que ces attributs nous appartiennent en propre, et encore moins à prétendre que cela fait de nous des êtres supérieurs dont le rôle serait de dominer la nature. Et quand bien même notre sens moral et notre haut niveau d’intelligence faisaient de nous des animaux un peu « spéciaux », nous n’en serions pas moins contraints d’accepter le fait que les autres animaux et la nature sont des partenaires, non des antagonistes, et qu’ils sont eux aussi dignes de considération.

Déjà, depuis les travaux de Charles Darwin sur l’origine des espèces, nous avons été forcés de réviser notre conception du monde et du vivant, et qui plus est la place que nous occupons dans la « création ». Nous savons que nous sommes des animaux comme les autres, bien que nous ayons beaucoup de mal à l’accepter. Nous savons que notre destin est intimement lié à celui des autres animaux et de la nature, mais nous ne parvenons pas à en tirer les conséquences. Et nous savons que l’être humain est soumis aux mêmes contraintes naturelles que les autres êtres vivants, à savoir la sélection naturelle et l’adaptation, mais nous refusons malgré tout de changer nos habitudes de vie.

Ce dernier point est important, car c’est précisément la capacité – ou non – d’une espèce à s’intégrer à un écosystème existant qui détermine ses chances de survie. Et sa capacité à s’adapter au changement, aussi. Il n’y a donc aucune raison de croire que notre avenir est assuré du fait de notre prétendue supériorité. L’être humain est une contingence de l’évolution, ne l’oublions pas, ce qui signifie que nous aurions très bien pu ne pas exister et que nous pourrions éventuellement ne plus exister. Il n’en tient qu’à nous, en fait.

En ce moment, l’activité humaine est la principale cause du réchauffement climatique et la principale menace à l’intégrité écologique de notre planète. À lui seul, ce constat devrait suffire à nous inciter à faire preuve davantage de prudence et de respect à l’égard des animaux et de la nature en général. Et à faire preuve d’humilité, aussi, car l’être humain est le produit de l’évolution au même titre que les autres espèces. Nous ne sommes pas aussi extraordinaires et indispensables que nous aimons le croire.

Bref, il serait temps que nous prenions au sérieux les études sur la fragilité des écosystèmes, lesquelles nous renvoient à notre propre fragilité en tant qu’espèce. Et il faudra surtout en tirer toutes les conséquences, à commencer par la nécessité de nous extirper de nos préjugés anthropocentristes. Et la nécessité de changer rapidement et radicalement notre mode de vie, faute de quoi nous sommes d’ores et déjà condamnés. Damnés, car appelés à souffrir ou à disparaître, mais surtout cons, car nous aurons été les artisans de notre propre malheur.