Rompre avec la paranoïa

CHRONIQUE / Si vous lisez cette chronique, c’est que vous avez survécu. Survécu à quoi, me demanderez-vous ? À la première semaine de légalisation du cannabis, voyons ! Je rigole, mais n’empêche qu’à en croire les propos de certaines personnes, incluant des politiciens, notre société s’apprêterait ni plus ni moins à sombrer dans la décadence. Fuyez, pauvres âmes infortunées, car l’enfer de la drogue est à nos portes. Aux portes des succursales de la Société québécoise du cannabis (SQDC), évidemment.

Plus sérieusement, c’est surtout l’ampleur du phénomène qui me laisse dubitatif. Sauf que ce qui m’étonne le plus, ce n’est pas la popularité des produits vendus par la SQDC, mais bien le battage médiatique qui entoure la légalisation. Tout se déroule comme si le cannabis était quelque chose de nouveau et que sa légalisation représentait une véritable révolution. Or, il n’en est rien. Soyons honnêtes et réalistes une minute, les produits du cannabis n’ont effectivement pas attendu leur légalisation pour être présents sur le marché. Et le fait est que nous connaissons probablement tous au moins une personne qui consommait déjà du pot sur une base régulière, voire qui en vendait, et ce, bien avant la légalisation.

L’hypocrisie doit cesser. Maintenant qu’il a été légalisé, il serait temps d’admettre que le cannabis fait depuis longtemps partie des mœurs de nombreux Québécois et Canadiens. Ainsi, si nous souhaitons réellement que la légalisation ait des retombées positives, il faudra rapidement cesser de se comporter envers le cannabis comme s’il s’agissait toujours d’un produit illicite. Ce dont nous devons prioritairement nous préoccuper, ce sont des enjeux de santé publique. Et à ce propos, je crois que nous avons davantage besoin de campagnes de sensibilisation que de campagnes de peur. Or, tous nos efforts de sensibilisation demeureront vains tant que nous ne parviendrons pas à parler ouvertement du cannabis, sans crainte et sans tabous.

Cela dit, loin de moi l’idée de banaliser le cannabis. Après tout, il s’agit d’une drogue dont les effets peuvent être nocifs sur la santé, notamment celle des jeunes. Mais là n’est pas exactement mon point, car comme je l’ai mentionné précédemment, le marché du cannabis existait déjà bien avant sa légalisation, et sa consommation a toujours été relativement répandue dans la population. Dans ce contexte, la question n’est donc pas de savoir si nous devons ou non accepter la présence du cannabis, mais comment nous pouvons la gérer le plus efficacement possible.

Qu’à cela ne tienne, malgré l’inefficacité avérée des politiques de prohibition et de répression, il s’en trouvera toujours quelques-uns pour crier au scandale et prétendre que la légalisation du cannabis constitue un premier pas vers la déchéance. Cela frise la paranoïa, si vous voulez mon avis. Car bien que le cannabis ne soit évidemment pas un produit tout à fait inoffensif, ce n’est pas le diable non plus. Et au moins, la légalisation permettra de couper l’herbe sous le pied des revendeurs et des groupes criminalisés, tout en s’assurant que les consommateurs aient accès à des produits de qualité. Ne serait-ce que pour ces raisons, la légalisation du cannabis constitue une forme de progrès.

Mais reste que si la légalisation est une bonne chose, c’est avant tout parce qu’il s’agit d’une approche réaliste et pragmatique. En effet, je crois que ce n’est qu’en acceptant pleinement la réalité de la drogue que nous pourrons combattre efficacement les comportements à risque et la consommation excessive. Pour ce faire, il est donc impératif de rompre avec la paranoïa et l’hypocrisie qui caractérisaient la prohibition. Par ailleurs, il nous faudra aussi accepter le fait qu’il y aura toujours des abus et des dérapages. Quoi que nous fassions, en effet, ce ne sera jamais parfait. Le risque zéro n’existe pas, sauf dans les sociétés où la liberté n’existe pas – et encore.

Mais si nous misons sur l’éducation et sur l’intelligence des gens, il n’y a aucune bonne raison de penser que la légalisation du cannabis résultera à la catastrophe.