Pour une éducation libertaire

CHRONIQUE / « L’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir », disait Pierre-Joseph Proudhon. Malheureusement, la plupart des êtres humains semblent davantage obsédés par le pouvoir que par le développement intégral de la personne. Dans ce contexte, l’ordre devient alors une sorte d’impératif qui ne peut s’imposer qu’au prix du renoncement à soi-même et à sa liberté. En éducation, du moins, c’est souvent le cas. La norme, même.

Les racines d’une telle conception de l’éducation sont ancrées profondément dans notre héritage civilisationnel. Dans notre imaginaire collectif, en effet, elle remonte aussi loin que les mythes anciens, notamment à travers le récit d’Adam et Ève dans la Genèse. Que nous raconte ce mythe ? Essentiellement, que les êtres humains seraient faibles et mauvais, car ils se sont laissés tenter par le diable. Depuis lors, c’est toute l’humanité qui est entachée par le péché originel et qui doit se « laver » de cette faute, notamment par le biais du repentir et de la soumission. En somme, l’être humain doit être réformé.

Cela n’a rien d’évident à première vue, mais le fait est que la façon dont nous concevons la nature humaine y est souvent pour beaucoup dans nos choix éducatifs. Si, par exemple, vous pensez que l’être humain est naturellement mauvais ou enclin à la décadence, il est assez logique que vous considériez qu’il est important d’encadrer strictement les enfants et d’exercer sur eux une autorité forte. Pour leur bien et celui de la collectivité, il convient ainsi d’intervenir auprès des enfants afin d’éviter qu’ils ne sombrent à leur tour dans le vice en raison de leurs pulsions mortifères.

Personnellement, je ne suis pas de ceux qui pensent que les enfants sont naturellement faibles ou méchants. Au contraire, je crois plutôt que les enfants sont à l’image d’Adam et Ève avant qu’ils ne soient victimes de la tromperie échafaudée par le diable. Ils sont purs et innocents, donc bons par nature. Évidemment, cette naïveté peut être à la fois une force et une faiblesse. Une force, car elle dispose à l’amour et à la sincérité. Mais une faiblesse, car il est aisé de corrompre la bonté naturelle d’un enfant. C’est pourquoi l’éducation est si importante.

En son temps, le pédagogue Sébastien Faure disait : « l’enfant n’appartient ni à Dieu, ni à l’État, ni à sa famille, mais à lui-même ». J’aime bien cette idée, car elle signifie que l’enfant est une personne à part entière, avec des besoins et une dignité qui lui sont propres. Elle signifie aussi que les enfants sont libres et que nous devons leur faire confiance. Pour autant, cela ne signifie pas que les enfants n’aient besoin d’aucun encadrement ni d’aucune règle. L’autorité, en éducation, occupe évidemment une place importante. Seulement, comme toute forme d’autorité, l’autorité parentale ou scolaire devrait être en mesure de se justifier d’elle-même et être bienveillante, faute de quoi elle n’est pas légitime.

Or, à ce propos, le problème est que nous imposons trop souvent aux enfants des règles arbitraires qui ne sont pensées qu’en fonction des préférences des parents ou des exigences du système, non sur la base des besoins réels (naturels) de l’enfant. En ce sens, nous attendons d’eux qu’ils se plient à des règles dont ils ne comprennent même pas l’intérêt, et ce, sans possibilité de les questionner. C’est insensé. D’ailleurs, vous aimeriez ça, vous, être ainsi privé de votre liberté ? Tout cela pour votre bien, évidemment.

Qu’on me comprenne bien, je ne dis pas qu’il revient aux enfants et à eux seuls d’établir les règles. Seulement, je pense que, dans la mesure du possible, les règles communes devraient être établies sur la base d’un commun accord, en tenant compte du point de vue et des besoins de chacun. Qui plus est, ce n’est qu’en investissant les enfants dans les processus décisionnels que nous contribuerons à en faire des adultes autonomes, confiants et responsables, non en les assujettissant constamment à des règles imposées de manière unilatérale. L’éducation doit être un espace de liberté, pas une contrainte.