Pédagogie du poisson

CHRONIQUE / C’était un 1er avril. Je me lève et, comme tous les matins, je me lance vers la machine à café pour me préparer un espresso double – car il faut ce qu’il faut, comme on dit. Je ne suis pas encore tout à fait réveillé et j’ai l’esprit légèrement embrouillé lorsque je tombe sur LA nouvelle du jour : les Nordiques sont de retour à Québec ! Gary Bettman, le commissaire de la LNH, s’apprêterait effectivement à en faire l’annonce. Soudainement, même si je n’ai pas encore bu mon café, j’ai les yeux grands ouverts et tous mes sens sont en éveil. Enfin ça, c’est ce que je crois.

C’est ce que je crois, car en vérité, je viens de me faire enfumer, de m’en faire passer une p’tite vite, comme on dit en bon québécois. D’ailleurs, en cherchant un peu partout dans les autres médias, je me rends bien compte qu’aucun ne parle du retour des Nordiques. C’est louche. J’ouvre la radio. Aucun animateur ne parle de ça, même à Québec. C’est vraiment louche. Et c’est à ce moment que tout devient clair dans mon esprit, car je comprends que j’ai été victime d’un canular. Je viens de me souvenir que nous sommes le 1er avril.

« Poisson d’avril ! », m’exclamais-je intérieurement. En effet, nous connaissons tous la vieille blague qui consiste à coller un poisson dans le dos d’un ami afin de se payer sa tête. Mais avec le temps et avec l’âge, la blague s’est raffinée, si je puis dire, et ce sont maintenant les médias sociaux qui constituent le lieu privilégié des canulars. Nous inventons des fausses nouvelles afin de tester la crédulité de nos amis et de nos connaissances. Parfois, la plaisanterie est si énorme et si invraisemblable qu’elle est immédiatement repérée. Mais d’autres fois, elle est plus subtile et crédible, donc certaines personnes se font prendre au jeu. Comme moi au sujet du retour des Nordiques (oui oui, c’était très crédible !).

Mais nous ne nous faisons généralement pas prendre plus d’une fois. En effet, lorsque nous prenons conscience que nous sommes le 1er avril, nous devenons soudainement plus alertes et plus suspicieux. Ainsi, lorsque nous tombons sur une nouvelle que nous trouvons le moindrement étonnante ou inhabituelle, ou encore sur un site Internet « douteux », nous nous mettons sur nos gardes et nous procédons à une contre-vérification. Bref, le 1er avril, nous faisons ce que nous devrions faire tous les jours, c’est-à-dire passer les nouvelles au crible de notre esprit critique avant d’y adhérer et de les partager.

On fait beaucoup état des « fake news » de ces temps-ci, mais il faut savoir que si ces fausses nouvelles et autres « rumeurs » ont la vie dure, c’est que plusieurs personnes les partagent – et qu’elles y croient, je suppose. Et souvent, contrairement aux plaisanteries habituelles, ces fausses nouvelles sont expressément pensées pour tromper leur auditoire, pour lui suggérer des idées fausses. Il n’y a malheureusement pas de recette miracle pour les déceler, mais de manière générale, il faut garder à l’esprit que si c’est trop beau pour être vrai, c’est probablement que c’est faux. Plus important encore, il importe de prendre conscience que, bien souvent, nous sommes nous-mêmes nos pires ennemis. Plus précisément, je dirais que c’est surtout de notre cerveau dont il convient de se méfier. En effet, ce dernier fait en sorte que nous sommes sujets aux biais cognitifs, c’est-à-dire des déviations systématiques et inconscientes de la pensée logique et rationnelle par rapport à la réalité. Cela signifie notamment que nous sommes plus enclins à croire une nouvelle, aussi fausse soit-elle, si cette dernière tend à conforter nos préjugés ou à satisfaire nos désirs.

Cela dit, il y a peut-être une vertu pédagogique à toutes ces rumeurs et à ces fausses nouvelles qui circulent sur Internet, car cela nous oblige à garder notre esprit critique, et qui plus est à prendre du recul par rapport à nos propres opinions et préjugés. Ce n’est pas toujours facile, évidemment, mais il s’agit là de la seule véritable manière de se prémunir contre l’erreur, surtout que les canulars n’attendent généralement pas le 1er avril pour faire de nous des « poissons ».