Prométhée

Notre destin prométhéen

CHRONIQUE / Ce qui est intéressant, avec les mythes, ce sont les différents niveaux de lecture et d’interprétation qu’ils nous offrent. La semaine dernière, je vous ai parlé du mythe de Frankenstein, ce scientifique obsédé par l’idée de créer la vie et d’empêcher les êtres humains de mourir. Nous avons vu que son ambition démesurée a fini par le mener à sa perte, ainsi qu’à celle de sa créature. Les thèmes de la démesure et de la transgression sont d’ailleurs assez récurrents dans la mythologie, que ce soit avec Adam et Ève dans la Genèse, ou encore Prométhée dans l’œuvre d’Hésiode (poète grec du VIIIe siècle av. J.-C.).

Dans tous les cas, il s’agit de montrer comment un individu ou un groupe est appelé à souffrir ou à se détruire s’il n’accepte pas de s’assujettir aux limites qui lui sont imposées par la nature (ou par Dieu, selon les récits ou les croyances de chacun). Dans le cas de Victor Frankenstein, on se souvient que c’est parce qu’il n’arrivait pas à se résoudre à l’idée que la mort fait partie de la vie qu’il a décidé de braver la nature en s’arrogeant le don de la vie, un pouvoir qui ne lui était évidemment pas destiné.

C’est notamment cet acte transgressif qui valut à Frankenstein d’être considéré comme le « Prométhée moderne ». Pour la petite histoire, rappelons que Prométhée est le Titan qui, ayant volé le feu sacré de l’Olympe pour le transmettre aux êtres humains, a reçu de Zeus un terrible châtiment, soit celui de se faire dévorer le foie éternellement par un oiseau de proie. Quant à Victor Frankenstein, il sera lui aussi châtié lourdement pour avoir outrepassé ses droits et poussé l’audace jusqu’à se prendre littéralement pour Dieu.

Quoi qu’il en soit, il est intéressant de noter qu’en dépit du fait qu’ils causeront finalement plus de tort que de bien, nos personnages étaient tous deux animés par de bonnes intentions. Frankenstein, on le sait, ne souhaitait rien d’autre qu’affranchir les êtres humains de la souffrance liée au vieillissement et à la mort. De son côté, Prométhée espérait libérer les êtres humains de la servitude en leur transmettant le feu, symbole de la connaissance. Pour cela, il est généralement perçu comme un bienfaiteur de l’humanité, bien qu’au final son œuvre demeure moralement ambiguë.

Et comme j’en ai fait allusion plus haut, tout l’enjeu de ces mythes est de nous mettre en garde contre l’usage débridé de la connaissance. Non pas que la connaissance serait un mal en soi, évidemment, mais elle peut cependant s’avérer dangereuse si elle tombe entre de mauvaises mains (ou des esprits malveillants, devrais-je dire) ou si nous n’en faisons pas un bon usage. En ce sens, on peut donc considérer que la connaissance est une sorte d’arme à double tranchant, qui peut tout à la fois nous servir ou se retourner contre nous.

C’est notre destin prométhéen. Depuis que nous possédons la connaissance, et qui plus est la conscience, le progrès de la science est porteur de grandes promesses, mais menace par ailleurs constamment de nous faire sombrer dans la démesure, si ce n’est de nous faire sombrer tout court. D’ailleurs, dans le mythe de Prométhée, si Zeus estime que le feu (le pouvoir de la connaissance) ne nous est pas dédié, ce n’est pas seulement parce qu’il souhaite nous garder sous son joug, mais aussi, et surtout parce qu’il craint que nous soyons incapables d’en faire bon usage.

Et le plus triste, dans tout ça, c’est que la réalité semble une fois de plus rattraper la fiction. Tout comme Victor Frankenstein, à qui sa créature échappa, il semble que le pouvoir de la connaissance soit aussi en train de nous échapper. Probablement enivrés et aveuglés par notre prétendue supériorité, nous en sommes effectivement venus à croire que nous pouvions user et abuser de la nature sans tenir compte des conséquences. Ainsi, par un étrange et ironique retournement de situation, il se pourrait bien que notre propre technologie finisse par se retourner contre nous. Et dans notre cas, il semble que ce sera le « monstre » du réchauffement climatique qui se chargera du châtiment.