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Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

L’invention de la morale

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CHRONIQUE / Le 3 mai dernier, dans ma chronique intitulée Le nombril du monde, j’insistais sur l’importance de rompre avec la vision anthropocentrique de la nature, laquelle nous pousse à croire que nous sommes des êtres « exceptionnels » et que nous sommes légitimés d’exploiter la nature et les autres animaux à nos propres fins. J’y évoquais aussi la nécessité de reconnaître la profonde relation qui nous unit au « tout », une relation marquée par des rapports d’interdépendance et de réciprocité. À juste titre, certains lecteurs se sont inquiétés des implications d’une telle approche. Si l’être humain n’est qu’un animal comme les autres, est-ce à dire que tout s’équivaut? Et puis Dieu dans tout ça?

Lire aussi: Le nombril du monde

Ces préoccupations rejoignent celles de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski, lequel a consacré une bonne partie de son œuvre à combattre le nihilisme et le relativisme moral. C’est notamment à lui que nous devons la fameuse tirade : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » En effet, la tradition occidentale a longtemps fait de Dieu l’unique source de la morale. Conséquemment, si Dieu n’existe pas et que l’être humain n’est qu’un animal comme les autres, alors c’est tout un système moral qui s’écroule avec lui. Mais est-ce vraiment le cas? La morale a-t-elle forcément besoin d’une assise transcendantale?

Ces questions occupent les philosophes depuis longtemps, mais les récentes découvertes en sciences cognitives et en biologie de l’évolution sont venues jeter un éclairage nouveau sur les origines de la morale. Des expériences en philosophie expérimentale et en psychologie cognitive ont ainsi mis en lumière ce qu’il convient d’appeler des « intuitions morales ». Et ce qui est intéressant, c’est que certains résultats montrent que nos jugements moraux se forgent indépendamment de Dieu (ou d’un quelconque système moral), voire carrément contre lui.

Des chercheurs ont demandé à des enfants s’il était convenable d’aller à l’école en pyjama. Évidemment, ils ont répondu que non. Ils leur ont ensuite demandé s’il était convenable d’aller à l’école en pyjama si leur enseignant et leurs parents leur en donnaient la permission (une journée thématique, par exemple). Dans ce cas, la majorité des enfants répondaient que oui. Puis les chercheurs ont demandé aux enfants si c’était bien de tuer un autre être humain. Sans surprise, ils ont répondu que non. Mais là où ça devient vraiment intéressant, c’est lorsque les chercheurs ont demandé aux enfants si c’était bien de tuer un autre être humain si c’est Dieu lui-même qui le demande. Qu’ils soient croyants ou non, les enfants ont persisté à répondre que non.

Ce que ces résultats démontrent, c’est que les enfants arrivent à faire la distinction entre des normes conventionnelles et des valeurs morales universelles. Cela renforce l’hypothèse d’une origine naturelle de la morale, un peu comme si nous étions biologiquement « précâblés » pour devenir moraux. Pour les tenants de l’intuitionnisme moral, les êtres humains auraient effectivement un sens moral inné, tout comme ils ont un sens de goût et de l’odorat. Le sens moral serait une sorte d’algorithme dans notre cerveau qui, sur la base de nos croyances et des informations que nous avons à notre disposition, produit des jugements moraux. La variabilité de ces jugements n’aurait donc rien d’un relativisme, mais résulterait simplement des conditions différentes dans lesquels ils sont forgés.

L’origine évolutionnaire de la morale soulève malgré tout de nombreuses questions, ne serait-ce parce que notre sens moral semble aller à l’encontre des mécanismes de l’évolution – notamment la sélection naturelle et sa fameuse « lutte pour l’existence ». En fait, le problème vient probablement des limites de notre interprétation. Dans un cadre néolibéral, le concept de lutte pour l’existence semble rimer avec la « loi du plus fort », mais ce n’est pourtant pas le cas. Au contraire, les faits tendent à montrer que le succès évolutif de notre espèce tient davantage à notre capacité à coopérer les uns avec les autres. Les mécanismes de l’évolution auraient ainsi favorisé le renforcement de notre sens moral, une stratégie particulièrement adaptée dans la lutte pour l’existence (sélection de parentèle).

Tout cela peut sembler compliqué, mais ce qui est clair, c’est que contrairement à ce que nous avons longtemps cru, notre sens moral n’est absolument pas dépendant de l’existence de Dieu ni d’un quelconque système moral (qu’il soit religieux ou autre). En ce sens, notre nature animale ne nous condamne donc pas à l’errance morale. Notre sens moral est bien là, quelque part dans un recoin de notre cerveau de primate.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir ces questions, je vous recommande la lecture du livre Pourquoi notre cerveau a inventé le bien et le mal, de Stéphane Debove (Humensciences, 2021).