Les monstres de Frankenstein

CHRONIQUE / En tant que professeur de philosophie, j’aime bien utiliser les mythes pour susciter la réflexion chez mes étudiants. Et par déformation professionnelle, je suppose, j’admets que j’aime bien faire la même chose avec vous de temps à autre. Ainsi donc, en ce début de semaine d’Halloween, je pensais vous parler d’un des plus grands personnages mythiques de notre temps, mais aussi une figure emblématique du cinéma d’épouvante : Frankenstein.

Tout le monde connaît Frankenstein. Enfin, c’est ce que nous croyons. Mais, en réalité, ce que la plupart des gens ignorent, c’est que Frankenstein n’est pas le nom d’un monstre avec la peau verdâtre et des électrodes dans le cou, mais bien de Victor Frankenstein, un jeune scientifique obsédé par l’idée de créer la vie et d’empêcher les êtres humains de mourir. C’est ainsi qu’à partir de restes humains et d’électricité, il créera un être vivant. Nous verrons cependant que malgré ses bonnes intentions initiales, son ambition démesurée finira par le mener à sa perte, ainsi qu’à celle de sa pauvre créature.

L’histoire de Frankenstein ne date pas d’hier. En effet, bien avant d’être porté à l’écran pour la première fois en 1931 et de devenir un phénomène incontournable de la culture populaire, Frankenstein est d’abord le titre d’un roman publié en 1818 par une jeune romancière anglaise nommée Mary Shelley. Le sous-titre de l’ouvrage, le Prométhée moderne , évoque en lui-même les terribles conséquences qui attendent celui qui ose transgresser les limites imposées par la nature. Mais ce qui étonne, en parcourant le livre, c’est de constater à quel point l’intrigue est différente de l’image que nous nous en faisons généralement aujourd’hui. 

Certes, le récit raconté par Shelley contient bien quelques éléments typiques de l’horreur, mais c’est aussi et surtout une œuvre romantique. La créature de Frankenstein n’a d’ailleurs rien du monstre cruel et assoiffé de sang que nous nous imaginons. Pas au début, du moins. Au contraire, cette dernière se démarque avant tout par son intelligence et sa grande sensibilité. Sauf qu’à son grand malheur, la créature s’avère d’une apparence si terrifiante que même son créateur, déçu de sa réalisation, l’abandonnera à son triste sort.

« L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt », disait le philosophe Jean-Jacques Rousseau. Voilà une citation qui sied parfaitement à la créature de Frankenstein. Abandonnée par son « père » après sa sinistre naissance, elle cherchera tant bien que mal à connaître ses origines et à tisser des liens avec les êtres humains. Elle veut aimer et être aimé, autrement dit. Elle constatera cependant rapidement qu’en raison de sa différence, elle ne parviendra jamais à susciter la sympathie de quiconque, et qu’en dépit de ses efforts, elle sera constamment rejetée et méprisée par les autres. 

Dans un premier temps, la créature sombre dans la mélancolie. Elle trouvera bien un peu de réconfort dans la nature, mais cela s’avère insuffisant. C’est alors que dans un geste désespéré, elle demande à son créateur de l’aider, de lui créer une femme comme lui, une personne qui pourrait l’aimer en dépit de sa laideur. Mais il refuse. Ce n’est qu’ensuite que la créature entre dans sa phase de révolte et sombre dans la folie meurtrière. Poussée au désespoir et habitée par les remords, elle finira même par se suicider.

La morale de cette histoire, c’est que nous engendrons souvent nous-mêmes les monstres qui nous hantent. En effet, ce qui a fini par faire de la créature de Frankenstein un véritable « monstre », c’est le rejet et la souffrance que lui ont infligés son créateur (son père) et la société. Il s’agit d’une fiction, évidemment, mais cette dernière est très souvent rattrapée par la réalité. Toute proportion gardée, des monstres de Frankenstein, notre société en façonne tous les jours. Que ce soit les gens que nous refusons d’intégrer en raison de leur différence, ou encore les victimes d’intimidation, nombreux sont celles et ceux qui subissent la violence inhérente à notre système. Pas étonnant que plusieurs d’entre eux implosent ou explosent.