Les derniers hommes

CHRONIQUE / Dernièrement, j’ai réécouté l’excellent film Le Mirage, de Ricardo Trogi. Pour celles et ceux qui ne l’auraient pas vu, je vous le recommande vivement, notamment pour la justesse et l’actualité de son propos. Je vous avertis, cependant, c’est le genre de film qui ne laisse personne indifférent, il faut donc que vous soyez prêts à vous faire bousculer un peu. Le film, porté par un humour cinglant et cynique, pose en effet un regard critique sur la société de consommation et sur la course à la réussite. Une course dont aucun des protagonistes du film ne se sortira tout à fait indemne…

Le personnage principal, interprété par Louis Morissette, est un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Propriétaire franchisé d’une grande chaîne de magasins, banlieusard vivant dans une maison cossue, en couple avec une femme séduisante et père de deux enfants, il projette l’image de la réussite. Mais cette réussite, comme l’évoque si bien le titre du film, n’est qu’un mirage, une illusion. En réalité, rien ne va plus dans la vie de cet homme qui n’arrive plus à joindre les deux bouts et qui est en proie à une profonde crise d’identité. Je ne veux pas vous en dire plus, mais ce qui est certain, c’est qu’à travers la déchéance de ce personnage, c’est toute notre société qui est mise sur la sellette.

Selon moi, la question la plus importante que soulève le film concerne le lien entre bonheur et réussite. Jusqu’à quel point le bonheur repose-t-il sur la réussite sociale et professionnelle ? Sans surprise, le film s’attarde d’abord à nous décrire l’archétype de la réussite à travers certains attributs comme le succès professionnel, l’apparence physique et le confort matériel. Pour réussir sa vie, il faut en quelque sorte parvenir, par le biais de nos accomplissements, à faire l’envie de nos voisins et de nos amis. Cela peut sembler cliché, voire caricatural, mais en y réfléchissant bien, qui peut réellement se targuer d’échapper complètement à cette tentation ? Tout l’enjeu du film sera donc de nous montrer comment et jusqu’où un homme est prêt à risquer ce qu’il a de plus cher pour toucher à ce prétendu bonheur. Évidemment, on se doute bien que les choses vont mal tourner, mais si toutes ces difficultés aidaient finalement notre « héros » à se placer sur la voie du « vrai » bonheur ? À ce propos, la fin du film apportera une réponse qui, à défaut d’être originale, est empreinte de simplicité et d’authenticité. Il y a donc de l’espoir pour cet homme… et pour la société.

Tout cela n’est pas sans rappeler la figure du dernier homme, un concept élaboré au 19e siècle par le philosophe Friedrich Nietzsche. Le dernier homme dont nous parle Nietzsche, c’est l’homme sous sa forme la plus vile. Dénué de toute ambition propre, il ne sait plus créer ni aimer, se contentant alors de plaisirs grossiers et du confort de la conformité. Son existence est banale et sans fondement, mais il pense trouver le bonheur dans le divertissement et le consumérisme. Autrement dit, puisqu’il est incapable de supporter la réalité et d’affronter les « grandes questions », il s’enlise dans une éternelle fuite en avant.

Pour Nietzsche, le dernier homme est méprisable et c’est pourquoi il doit mourir. Cette mort est toute symbolique, évidemment, mais devrait laisser place à un nouveau type d’humanité que Nietzsche appelle le surhumain. Qu’est-ce à dire ? D’abord, il est important de comprendre que le surhumain n’est pas un concept biologique ou racial, comme l’ont prétendu certains tenants du darwinisme social (les nazis, notamment). Le surhomme n’est pas un être « tout-puissant » qui chercherait à étendre sa volonté sur les autres, voire à les écraser. Au contraire, le surhomme souhaite simplement devenir le souverain de sa propre existence. Comme l’artiste, il est libre et créateur.

Mais quel rapport avec le film, me direz-vous ? En prophétisant la mort du dernier homme et l’avènement du surhomme, Nietzsche en appelait à une forme d’élévation spirituelle. Il souhaitait que nous puissions un jour nous affranchir de toutes ces illusions qui nous éloignent de notre être véritable… et du véritable bonheur. Voilà une leçon que nous, derniers hommes, devrions méditer davantage.