Les Bonhommes Sept Heures

CHRONIQUE / On connaît tous la légende du Bonhomme Sept Heures, ce mystérieux et inquiétant personnage qui s’en prenait aux enfants qui n’étaient pas sages ou qui se couchaient trop tard. Je parle au passé, car j’ose espérer que peu de parents utilisent encore ce stratagème pour tenter d’assagir leurs enfants. Cela dit, nul doute que ce dernier fut probablement très efficace. Il est comme ça, l’être humain, lorsqu’il a peur, il est prêt à gober à peu près n’importe quoi. Et ce qui est vrai pour les enfants l’est tout autant pour les adultes. Ce type d’argumentation basé sur la peur demeure d’ailleurs très présent à l’âge adulte. Bref, les adultes aussi ont leurs Bonhommes Sept Heures bien à eux.

Parmi ceux-ci, on retrouve évidemment des politiciens qui préfèrent s’en prendre aux idées des autres plutôt qu’exposer et défendre les leurs à l’aide d’arguments rationnels. C’est plus facile ainsi, je suppose. Qu’on me comprenne bien, je ne dis pas que les politiciens devraient s’abstenir de critiquer les idées de leurs adversaires. Cela n’aurait aucun sens. Seulement, je crois que lorsqu’ils le font, ils devraient veiller, d’une part, à ce que leur critique soit rationnelle, c’est-à-dire basée sur des faits et des raisonnements, et d’autre part à ce qu’elle soit constructive, c’est-à-dire qu’elle permette aux autres de progresser dans leur réflexion. Je sais, je sais, je rêve en couleurs.

Et avec la campagne électorale qui vient de s’amorcer, pas besoin de vous dire que les Bonhommes Sept Heures risquent d’être très actifs. Il y en a cependant un qui risque d’attirer plus particulièrement notre attention et qu’il faut s’attendre à voir « briller » parmi les étoiles : Philippe Couillard. Ce dernier, en effet, semble passé maître dans l’art de pourfendre ses adversaires à l’aide de formules-chocs qui visent davantage à faire peur qu’à faire réfléchir les électeurs. Dès le premier jour de la campagne, le chef libéral a d’ailleurs été très clair : les Québécois ont le choix « entre la stabilité et l’instabilité ». Autrement dit, il faut voter pour les libéraux, faute de quoi la province sera plongée dans le chaos. Avez-vous assez peur ?

Ne vous méprenez pas, j’ai beaucoup de respect pour Philippe Couillard et pour la fonction qu’il occupe. C’est un homme intelligent et cultivé. Un homme sympathique, aussi. Cela dit, la politique étant ce qu’elle est, même les meilleurs esprits ne sont pas à l’abri de cette fâcheuse tendance qui consiste à utiliser la peur et les raccourcis intellectuels comme outils de persuasion. Dans le cas de monsieur Couillard, j’ai remarqué qu’il était particulièrement prompt à utiliser ce stratagème lorsqu’il se trouve confronté à des sujets comme la laïcité, l’identité et la souveraineté.

À propos de la laïcité, il s’agit évidemment d’une patate chaude pour tous les chefs de parti, mais le malaise est surtout palpable dans le camp libéral. Récemment, lorsque la CAQ a réaffirmé son intention d’imposer la laïcité de l’État, monsieur Couillard n’a d’ailleurs rien trouvé de mieux à dire que François Legault prépare un « catalogue de chicanes ». Quoi qu’on en pense, la position de la CAQ n’a pourtant rien de déraisonnable et mérite qu’on s’y attarde sérieusement. Elle ressemble du reste à s’y méprendre à ce que les commissaires Bouchard et Taylor proposaient dans leur rapport. Seront-ils eux aussi accusés de « souffler sur les braises de l’intolérance » ?

Quant à l’indépendance, tout indique qu’il ne s’agira pas d’un enjeu central lors de cette élection. Qu’à cela ne tienne, même si le PQ a effectivement décidé de repousser la tenue d’un éventuel référendum à un mandat ultérieur, il y a fort à parier que monsieur Couillard trouvera le moyen de mettre les Québécois en garde contre « l’agenda caché » des péquistes. Même François Legault risque d’y passer. Après tout, lui aussi a déjà défendu cette idée « catastrophique » qu’est l’indépendance du Québec. Maintenant, avez-vous assez peur ?

Sur ce, je vous souhaite une bonne campagne électorale, mais méfiez-vous des Bonhommes Sept Heures !