L'échec du dialogue

CHRONIQUE / Dans ma dernière chronique, je vous avais dit que je vous parlerais de la controverse entourant le spectacle SLAV, de Robert Lepage. Je vais donc vous en parler, bien que pour être parfaitement honnête avec vous, je n’en ai plus très envie. D’abord, il me semble que presque tout ce qu’il y avait à dire sur le sujet a déjà été dit. De plus, je dois admettre que j’ai beaucoup de difficulté à me situer dans ce débat qui, avouons-le, a pris des proportions incroyables, pour ne pas dire insensées. Quoi qu’il en soit, essayons de comprendre de quoi il en retourne.

D’un côté, je comprends et je respecte les sentiments de celles et de ceux qui ont pu être affectés par la tenue de ce spectacle, et plus particulièrement par certains partis pris dans la démarche artistique de son auteur. En effet, il est pour le moins étrange qu’un spectacle portant sur l’esclavage ne mette pas en scène davantage de Noirs, ou que ces derniers n’aient pas été placés au coeur de son processus de création. De plus, dans un contexte de sous-représentativité des Noirs au théâtre et dans les milieux artistiques en général, on peut dire que cette controverse était plutôt prévisible. Bref, il apparaît assez évident que Robert Lepage et son équipe ont manqué de jugement et de sensibilité.

Cela dit, il n’en demeure pas moins que plusieurs réactions, aussi légitimes soient-elles sur le fond, ont été démesurées et mal avisées. De ce point de vue, cette controverse apparaît donc comme l’échec du dialogue. Je déplore ainsi le fait que le débat ait été littéralement pris en otage par certains militants que j’oserais qualifier d’« extrémistes ». Ces derniers, il faut le dire, semblent davantage habités par le ressentiment et les fantasmes racialistes que par un réel désir de favoriser les rapprochements intercommunautaires. Sur ce point, je suis donc d’accord avec Robert Lepage, qui s’est défendu d’avoir cherché à offenser qui que ce soit et qui a regretté que les critiques n’aient pas été un peu plus constructives. Mais pour ces militants, il semble que nous n’ayons pas droit à l’erreur.

Évidemment, l’explication de Lepage n’excuse pas tout, mais elle tend à tout le moins à relativiser les accusations d’appropriation culturelle et de racisme dont il a été l’objet. Ce dernier a par ailleurs expliqué, avec beaucoup de justesse, selon moi, que le propre du théâtre est de se glisser dans la peau de l’autre et de chercher à se reconnaître en lui. Autrement dit, l’art permet de transcender le particulier (nos différences) pour embrasser l’universel (ce que nous avons en commun). C’est en ce sens que je parle d’échec du dialogue, car il est assurément plus difficile de se comprendre et de se reconnaître les uns les autres lorsque chacun tend à se replier sur lui-même (ou sur sa communauté), plutôt que chercher à cultiver notre humanité commune.

À ce propos, il est maintenant d’usage d’affirmer que nous assistons, en Occident, à un repli identitaire de la part de la majorité blanche. Aux États-Unis, par exemple, plusieurs groupes de suprémacistes blancs ont repris du poil de la bête, surtout depuis l’élection de Donald Trump. Le repli identitaire est donc un fait difficilement contestable. C’est cependant à tort que nous croyons que cette tendance ne touche que la majorité blanche. En réalité, ce sont à peu près tous les groupes ethniques et religieux qui sont touchés par le phénomène, comme en fait foi la controverse qui nous occupe ici.

Finalement, je suis d’avis que oui, Lepage et son équipe auraient dû se montrer un peu plus attentifs aux revendications et aux besoins de la « communauté noire », notamment en impliquant davantage cette dernière dans le processus de création. Mais d’un autre côté, il est affligeant de constater à quel point notre société se montre de plus en plus incapable de parler au « nous », et que certains militants sont plus prompts à lancer des accusations qu’à tendre la main. À mes yeux, ce déficit d’empathie est assurément plus grave et dommageable pour le vivre ensemble que ne peut l’être l’erreur de Robert Lepage.