Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Le salut par la science

CHRONIQUE / Les réseaux sociaux ont ceci d’extraordinaire qu’ils permettent de libérer la parole et d’entrer en contact avec des gens un peu partout dans le monde. En revanche, ils permettent aussi aux discours les plus extrêmes ou farfelus de se propager à une vitesse folle. Ironiquement, il devient alors difficile d’échanger des idées à partir des réseaux sociaux, les gens préférant généralement s’enfermer dans leurs chapelles idéologiques respectives. Entre les conspirationnistes et les adeptes de la « cancel culture », par exemple, les propos mesurés et raisonnables peinent souvent à se frayer un chemin jusqu’à nous. Comment remédier à cette situation?

Il n’y a malheureusement pas de solution simple et immédiate à ce problème. En fait, il n’y a selon moi qu’une seule solution : l’éducation. Mais cette solution demande beaucoup de temps et d’énergie. Il faut éduquer sur les réseaux sociaux, d’une part, mais aussi, et surtout, dans nos écoles. Concrètement, il faudrait donc renforcer le programme de culture scientifique offert à nos jeunes. Il faudrait leur apprendre à distinguer un discours rationnel d’un discours sophistique, ou encore à comprendre les bases de la méthode scientifique.

Cela dit, en dépit du titre (un peu pompeux, j’en conviens) de cette chronique, je ne prétends pas que la science soit la réponse à tous nos problèmes. Je sais que la vie ne se résume pas qu’à la pensée rationnelle et qu’il y a bien d’autres compétences, savoir-faire et savoir-être que nous devons transmettre à nos jeunes. Cependant, je demeure convaincu qu’une bonne culture scientifique leur permettrait d’éviter les principaux écueils de la pensée, notamment ceux liés aux fake news, à la propagande et aux croyances irrationnelles. Plus encore, la science favorise la construction d’une compréhension commune du monde et de nous-mêmes. En ce sens, elle favorise donc aussi le vivre-ensemble.

À ce propos, laissez-moi vous raconter une brève histoire mettant en scène Albert Einstein. Ce dernier, d’origine allemande, a entretenu pendant la Première Guerre mondiale une correspondance avec Arthur Eddington, un astrophysicien britannique. À cette époque, les nations d’Einstein et d’Eddington étaient évidemment en guerre. Ce faisant, lorsque leur collaboration a été révélée au grand jour, ils ont tous deux été soupçonnés de trahison par leurs gouvernements respectifs. Qu’à cela ne tienne, les deux hommes ont bravé les interdits et ont ainsi mené à bien des travaux qui ont permis de démontrer la théorie d’Einstein sur la relativité générale.

Ce que nous enseigne cette histoire, c’est que la science transcendance les frontières et les allégeances politiques ou idéologiques. Contrairement à ce que prétendaient certaines personnes à l’époque (et à ce que certaines personnes prétendent malheureusement encore aujourd’hui), il n’y a pas de « science allemande » ou de « science anglaise ». Il y a la science, point. La science est une démarche d’investigation du réel qui n’appartient à personne, donc à tout le monde.

Par ailleurs, on ne le dit probablement pas assez souvent, mais la science est une discipline collective et progressive. Collective, car elle requiert la collaboration constante entre les scientifiques partout dans le monde (c’est en ce sens qu’on parle de communauté scientifique). Et progressive, car les connaissances produites par la science ne sont jamais rien de plus que des approximations que nous devons constamment remettre en question afin de les améliorer.

Ce dernier point est important, car il rompt avec un préjugé largement répandu à l’effet que la science serait élitiste et un brin dogmatique. Pourtant, la science ne prétend pas produire des connaissances certaines ni absolues, mais simplement des théories qui permettent d’expliquer au mieux le monde et les phénomènes qui nous entourent. Et ce processus est en constante évolution. En ce sens, l’autocritique fait donc partie de l’ADN de la science. Les scientifiques passent d’ailleurs leur temps à se critiquer entre eux, notamment par la mise à l’épreuve de nos connaissances actuelles. Cette méthode n’est pas sans faille, évidemment, mais c’est néanmoins la meilleure que nous possédions afin de progresser dans notre quête d’une connaissance toujours plus élaborée.

En somme, c’est parce qu’elle valorise certaines attitudes intellectuelles essentielles comme la rigueur, la prudence et l’humilité que je crois que la science constitue notre meilleure option pour combattre l’obscurantisme qui se répand de plus en plus sur les réseaux sociaux. En effet, il n’y a que par la science que nous pouvons transcender nos différences (et nos différends) pour embrasser un idéal commun, celui de la connaissance. Bref, il n’y a que la science qui puisse nous « sauver » de notre ignorance dévastatrice.