Le pari de la troisième voie

CHRONIQUE / Lundi soir dernier, les Québécois se sont offert un gouvernement caquiste majoritaire. Il s’agit ni plus ni moins d’une petite révolution, puisque cette victoire marque la fin de l’alternance au pouvoir entre le Parti libéral du Québec (PLQ) et le Parti québécois (PQ) qui durait depuis plus de 48 ans ! Pour autant, est-il juste de parler de changement ? La Coalition avenir Québec (CAQ) constituera-t-elle une rupture par rapport au régime libéral ? Sur le plan économique et social, rien n’est moins sûr. Ce qui va assurément changer, par contre, ce sont les relations entre Québec et Ottawa.

Car même si la CAQ s’est toujours montrée hésitante et ambivalente sur la question, il ne fait aucun doute que certaines de ses prises de position la mèneront forcément sur le terrain constitutionnel. Avant même l’assermentation de son gouvernement, François Legault a d’ailleurs fait connaître son intention de relancer le débat sur les signes religieux et de recourir à la disposition de dérogation, s’il le faut (et il le faudra, croyez-moi). Et dans certains domaines comme l’immigration et la culture, le nouveau premier ministre souhaite aussi rapatrier des pouvoirs et des fonds fédéraux.

Vaste programme, donc, surtout pour un parti qui prétend que la question nationale n’est plus vraiment pertinente, que les Québécois sont passés à autre chose. Sauf que dans les faits, on constate que la nation québécoise est toujours confrontée à son inéluctable incomplétude, et une fois de plus elle devra choisir entre la soumission et l’affirmation. Ainsi, il importe de se demander ce que fera le gouvernement caquiste lorsqu’il touchera aux limites du cadre fédéral canadien. Et comment réagira François Legault lorsqu’il se fera dire non par Ottawa ? Nul ne le sait.

Mettons certaines choses au clair. Bien qu’elle soit fédéraliste, la CAQ se définit avant tout comme un parti nationaliste. De toute évidence, l’objectif du nouveau gouvernement sera donc d’offrir au Québec davantage d’autonomie, sans pour autant chercher à rompre le lien avec le Canada. Ce faisant, la CAQ souhaite sans doute incarner la fameuse « troisième voie » dont se revendiquait la défunte Action démocratique du Québec de Mario Dumont.

Évidemment, il y a quelque chose d’astucieux à chercher une position équilibrée entre la « souveraineté à tout prix » et le « fédéralisme mou », mais on peut néanmoins se questionner sur la force et la pertinence d’un nationalisme qui refuse l’idée même que le Québec pourrait (devrait) devenir un État indépendant s’il advenait une fois de plus que le Canada refuse d’entendre ses revendications légitimes. Les libéraux nationalistes comme Robert Bourassa et Claude Ryan en sont d’ailleurs passés par là, avec les résultats – et les conséquences – que l’on connaît.

Quoi qu’il en soit, laissons la chance au coureur. A priori, les intentions de monsieur Legault semblent bonnes et on ne peut que se réjouir de voir le Québec reprendre le chemin de l’affirmation après 15 années de règne libéral et de fédéralisme béat. Bien sûr, les plus cyniques d’entre nous diront qu’on a déjà joué dans ce film et que le fédéralisme canadien est foncièrement irréformable. Possible, mais quelles autres options avons-nous ? Le statu quo ? Insatisfaisant. L’indépendance ? Encore faudrait-il que les Québécois en veuillent.

En terminant, je voudrais dire un mot sur les résultats électoraux du PLQ et du PQ. Les libéraux, à n’en point douter, devront procéder à un sérieux examen de conscience après l’une des pires défaites de leur histoire. Plus particulièrement, ils devront chercher une façon de reconnecter avec l’électorat francophone. Les péquistes, quant à eux, devront reconstruire autour de l’option souverainiste, bien que cette dernière semble de plus en plus difficile à vendre. Ironiquement, il se peut que la CAQ soit le meilleur atout du PQ, car s’il advenait que la formation de François Legault peine à imposer ses idées à Ottawa, la souveraineté pourrait gagner en crédibilité. Comme quoi le pari de la troisième voie pourrait nous entraîner vers des avenues insoupçonnées.