Le malaise identitaire

CHRONIQUE / Voilà plus de dix ans que les Québécois débattent régulièrement de la place de la religion dans la société, et plus particulièrement du concept de laïcité, ce prétendu « mur de séparation » entre l’Église et l’État. Indirectement, ce qui est aussi en jeu lorsqu’il est question de laïcité, ce sont certains thèmes comme l’identité et l’immigration. Ces débats, on le sait, sont ardus et suscitent de profondes divisions dans la société québécoise. Je ne vais donc pas les reprendre ici, ne serait-ce que parce que j’estime que les arguments ont été suffisamment entendus et qu’il serait contre-productif de les répéter ad nauseam.

Pour autant, il peut être intéressant de se demander ce qui fait en sorte que ces enjeux suscitent autant l’émoi dans la population québécoise. Certes, ces préoccupations ne sont pas propres au Québec, mais force est de constater qu’elles ont chez nous une résonance particulière. Serait-ce que les Québécois sont xénophobes ou racistes? Je ne crois pas. Mais alors, pourquoi les questions liées à la laïcité, à l’identité et à l’immigration sont-elles si sensibles au Québec alors qu’elles ne le sont pas autant dans le reste du Canada?

Pour répondre à cette question, il convient d’adopter le regard de l’historien. Ainsi, nous verrons que l’histoire du Québec est traversée par une sorte de « malaise identitaire » qui tire ses sources d’un sentiment d’insécurité et de fragilité identitaire propre aux petites nations. Car s’il existe bel et bien une majorité québécoise composée des francophones de souche canadienne-française, il ne faut par ailleurs jamais perdre de vue que cette majorité constitue elle-même une minorité culturelle et linguistique dans l’ensemble canadien et nord-américain.

Ce n’est pas un fait anodin. À tort ou à raison, en effet, beaucoup de Québécois ont aujourd’hui encore le sentiment qu’en tant que francophones, ils doivent constamment se battre pour survivre, exactement comme leurs ancêtres avant eux. Évidemment, depuis la Révolution tranquille, certains progrès ont été accomplis afin d’assurer aux Québécois la protection et le rayonnement de leur culture et de leur langue (la Charte de la langue française, par exemple), mais il n’en demeure pas moins que ces acquis apparaissent fragiles dans un monde marqué par les constantes transformations sociales et culturelles qui s’exercent notamment sous l’effet des pressions de la mondialisation. Dans ce contexte, on comprend déjà mieux pourquoi tout ce qui touche la question identitaire passionne tant les Québécois.

Le malaise identitaire québécois est par ailleurs le fait d’un peuple habité par un fort besoin d’affirmation nationale et de reconnaissance, mais qui peine cependant toujours pour l’obtenir. Et à ce propos, la controverse des accommodements raisonnables fut particulièrement révélatrice. Nombreux sont les Québécois qui, bien maladroitement, ont ainsi cherché à expliquer aux commissaires Bouchard et Taylor qu’ils craignaient pour l’identité nationale québécoise. D’après eux, les Québécois issus de la majorité historique ont trop concédé à la diversité culturelle, au point où il devient difficile de préserver « nos valeurs » et  « notre culture ». D’aucuns y ont vu des propos racistes et xénophobes – ce qui est probablement vrai dans certains cas –, mais pour ma part, j’y ai surtout vu l’expression d’un sincère sentiment d’insécurité et d’iniquité à leur endroit. 

Finalement, si je vous dis tout cela, c’est que je crois qu’il serait temps que nous cessions de traiter tous ces gens avec mépris et condescendance. On peut évidemment estimer que les craintes exprimées par certains Québécois sont largement exagérées, mais elles n’en demeurent pas moins recevables et compréhensibles. Qui plus est, il faut bien admettre qu’en dépit des discours simplistes et moralisateurs de certains politiciens, la diversité n’est pas qu’une force, mais aussi un enjeu complexe et difficile. Et chose certaine, la vertu et les bons sentiments ne suffiront certainement pas à apaiser le malaise identitaire des Québécois, bien au contraire.