Statues d'Alexandre Le Grand et Diogène.

Le carême en 2019

CHRONIQUE / Dans une société historiquement marquée par les valeurs judéo-chrétiennes, mais somme toute de moins en moins attachée à ses traditions, il est intéressant de se pencher sur certaines d’entre elles afin d’en évaluer la pertinence et les implications dans le monde actuel. Peut-être l’ignoriez-vous, mais nous sommes actuellement en plein carême. Mais qu’est-ce que le carême et en quoi conserve-t-il – peut-être – une quelconque pertinence en 2019 ?

Évidemment, il s’agira ici du point de vue d’un non-croyant ; mon objectif ne sera donc pas de défendre la religion chrétienne et, encore moins, d’encourager les gens à retourner vers la pratique religieuse. Seulement, il me semble qu’il peut être enrichissant de réfléchir à la valeur morale de certains rites et pratiques religieuses, et ce, dans un contexte laïc. Après tout, ce n’est pas parce qu’une personne n’est pas croyante qu’elle ne peut pas entretenir une vie spirituelle féconde.

Ces précisions étant faites, venons-en au carême. À la base, le carême est un temps liturgique chrétien marqué par le jeûne et l’abstinence, un peu comme le ramadan chez les musulmans. Le carême est d’une durée de quarante jours, en référence aux quarante jours de la tentation du Christ dans le désert. Nous reviendrons sur ce point, car il est important, mais de manière générale, il suffit de comprendre que le carême symbolise une sorte de « passage à vide », une période d’approfondissement, de prière et de détachement des biens matériels.

Le carême implique donc une forme d’ascèse, c’est-à-dire une discipline du corps et de l’esprit dont l’objectif est le perfectionnement moral ou spirituel. Cette discipline passe généralement par une forme de renoncement ou d’abnégation. Chez les chrétiens, par exemple, cela consiste à se priver de ce qui est superflu, et ce, afin de se concentrer sur sa vie intérieure et de se laisser guider par l’Esprit saint. Chez les bouddhistes, quant à eux, il s’agit de se détacher des biens matériels et de l’ego afin de se libérer du cycle des renaissances – et ainsi atteindre le fameux nirvana.

Pour ma part, il y a un ascète qui m’inspire tout particulièrement et qui n’est pas issu du monde des religions. Il s’agit de Diogène de Sinope, philosophe grec du IVe siècle avant J.-C. et figure de proue du mouvement cynique. La démarche de Diogène, surtout connu pour ses scandales, n’en était pas moins sérieuse ; et son ascèse, extrêmement rigoureuse. Imaginez : le type vivait dans un tonneau et refusait de manger avec des ustensiles. Pour lui, nous ne pouvions trouver la sagesse qu’à travers un mode de vie simple, en parfaite harmonie avec la nature.

Étonnamment, je trouve qu’il y a de nombreuses similitudes entre la vie de Diogène et celle de Jésus. Puisqu’il n’accordait aucune valeur aux conventions humaines, Diogène n’hésitait pas à transgresser les tabous de son époque, un peu comme Jésus qui, en dépit des lois religieuses, n’observe pas le sabbat ou touche un lépreux. Il n’était par ailleurs pas rare de voir Diogène invectiver ses concitoyens, dont il trouvait le mode de vie ridicule et indécent. Cela n’est pas sans rappeler les « saintes colères » de Jésus à l’endroit de ses disciples ou des marchands du Temple.

Mais la plus célèbre anecdote impliquant Diogène est assurément celle de sa rencontre avec Alexandre le Grand. Alexandre, qui est évidemment un homme très riche et très puissant, demande à Diogène ce qu’il pourrait bien lui offrir comme cadeau, ce à quoi il lui répond qu’il ne souhaite rien d’autre qu’on ne lui fiche la paix. Plus que l’argent, le pouvoir ou la gloire, ce que chérit Diogène, c’est la liberté.

Cela me fait beaucoup penser à la tentation du Christ dans le désert, alors que le Diable lui offre de se prosterner devant lui afin d’obtenir le pouvoir sur tous les royaumes du monde. Ici aussi, Jésus fait le choix d’une vie simple, tournée vers les valeurs intérieures plutôt que les biens extérieurs.

Finalement, si le carême conserve toujours une certaine pertinence en 2019, c’est peut-être justement parce qu’il nous invite à repenser notre rapport au monde et aux choses, à nous recentrer sur ce qui a réellement de l’importance et à laisser tomber tout le reste.