L'art presque perdu de ne rien faire

CHRONIQUE /  «L’art presque perdu de ne rien faire», c’est le titre d’un essai de Dany Laferrière paru en 2011. Honnêtement, je n’ai pas lu le livre, mais je dois dire que le titre m’inspire beaucoup. C’est que de nos jours, dans un monde essentiellement rythmé par les impératifs de la production et du développement économique, il est souvent mal vu de ne « rien faire », c’est-à-dire ne pas s’adonner à une activité jugée utile ou rentable. Nous n’aimons pas les gens qui semblent au-dessus de leurs affaires, qui arrivent à se contenter de peu ou qui profitent un peu trop des petits plaisirs simples de la vie. Ces gens nous semblent manquer d’ambition, entre autres choses. Mais à mon avis, si nous ne les aimons pas, c’est peut-être aussi parce que quelque part, au fond de nous, nous les envions un petit peu.

Dans son livre que je n’ai pas lu, je sais que Laferrière parle beaucoup de la sieste, qu’il pratique lui-même assidûment. Personnellement, j’aimerais bien faire la sieste de temps en temps, mais mon travail et mes enfants s’y opposent farouchement. Qu’à cela ne tienne, les façons de ne rien faire sont nombreuses, pour peu qu’on sache faire preuve d’un peu d’imagination… et de persévérance. De persévérance, oui, car ce n’est pas une mince affaire de ne rien faire, surtout dans une société comme la nôtre. Mais au fait, c’est quoi « rien faire » ? Difficile à dire, mais aussi contradictoire que cela puisse paraître, force est de constater que rien faire, c’est quelque chose ! Je dirais même que c’est un art, justement. Un art de vivre que peu d’entre nous, hélas, semblent maîtriser.

La plupart du temps, en effet, les gens autour de nous nous poussent à faire quelque chose. Et lorsque ce ne sont pas les autres, c’est souvent nous-mêmes qui nous forçons à faire quelque chose. En son temps, Karl Marx appelait cela l’aliénation, un processus par lequel nous devenons étrangers à nous-mêmes et à nos propres intérêts. Autrement dit, nous sommes conditionnés par notre environnement social et économique, lequel nous pousse à adopter des comportements socialement utiles et acceptables aux yeux de la classe dominante. Ce n’est donc pas un hasard si des individus comme vous et moi, qui vivons dans une économie basée sur la croissance perpétuelle, se pressent dans les centres commerciaux pour consommer dès qu’ils en ont l’occasion.

Ce n’est pas un hasard non plus si nous valorisons autant la « vie active », et plus particulièrement le travail. Non seulement ce dernier nous est utile (pour ne pas dire nécessaire) pour pourvoir à nos besoins, mais plus encore, le travail est devenu pour nous une façon de se définir socialement, voire de prouver sa valeur aux yeux des autres. Pour preuve, il suffit de constater le peu d’égard que nous accordons à nos aînés. Dans notre société, en effet, lorsqu’une personne ne travaille pas ou qu’elle ne travaille plus, sa valeur tend sensiblement à diminuer (souvent même à ses propres yeux). Le message est clair : il faut faire quelque chose. Et jusqu’à l’épuisement, s’il le faut.

Mais comment ne rien faire, me demanderez-vous ? Les idées ne manquent pas. Il suffit de se laisser porter par la loi du moindre effort. Par exemple, vous pourriez refuser de faire des heures supplémentaires et ainsi passer plus de temps de qualité en famille. Ou encore, vous pourriez lâcher prise sur le ménage et aller faire une promenade en forêt ou en ville (selon votre préférence). Et finalement, vous pourriez peut-être vous accorder le droit de faire une sieste, comme Dany Laferrière !

Bref, vous l’aurez compris, rien faire est un art dont toutes les parties forment un tout cohérent et indissociable. C’est une question d’équilibre, en somme. En étant moins exigeant avec vous-même et avec les autres, ou encore en apprenant à jouir des petits plaisirs simples (et souvent gratuits) de la vie, vous aurez moins besoin de travailler, vous serez moins stressés, vos relations avec vos proches seront plus saines, etc. Bon, je sais bien que ce n’est probablement pas aussi simple que ça en a l’air, mais ça vaut tout de même le coup d’essayer, non ?