L'art du compromis

CHRONIQUE / C’est reparti ! Sitôt élue, la Coalition avenir Québec (CAQ) a annoncé son intention de légiférer sur les signes religieux. Et comme il fallait s’y attendre, la réplique n’a pas tardé, les opposants y allant de leurs habituelles accusations de xénophobie et de racisme. Ce débat, on le constate, est malheureusement polarisé à l’extrême, au point où il est devenu très difficile d’envisager une issue favorable. Dans ces conditions, s’il souhaite véritablement régler la question une bonne fois pour toutes, le gouvernement caquiste devra faire preuve de beaucoup de détermination, mais aussi de souplesse. Or, si le passé est garant de l’avenir, ce n’est pas gagné d’avance.

Pour des raisons évidentes, je ne vais cependant pas relancer ce débat ici. Cela fait effectivement plus de dix ans que les Québécois débattent de laïcité et j’estime que les arguments ont été suffisamment entendus. L’heure n’est donc plus aux tergiversations, mais à l’action. Mais que faire ? La bonne nouvelle, c’est qu’en dépit de la polarisation que suscite cette question, un consensus est éventuellement à portée de main. Et ironiquement, la solution passe peut-être par le rapport Bouchard-Taylor, publié en 2008.

Vivement critiqué au moment de sa sortie, ce rapport n’en est pas moins le fruit d’un long processus de consultation et de réflexion. Pendant la commission, des Québécois de toutes les origines ont pris la parole, notamment pour exprimer leurs craintes identitaires ou leur attachement aux droits individuels. Dans leurs conclusions, les commissaires ont ainsi cherché à rendre compte de la complexité de la situation du Québec, tiraillé entre sa diversité et son désir de conservation culturelle. Ce dont le Québec a besoin, disaient-ils, c’est de solutions mitoyennes.

Dans le domaine des signes religieux, par exemple, les commissaires Bouchard et Taylor ont été forcés de procéder à une sorte de compromis entre les deux extrêmes. Plutôt que tout interdire, comme en France, ou ne rien interdire, comme au Canada, ils ont proposé une forme d’interdiction qui se limiterait aux employés exerçant des fonctions dites « coercitives », comme les juges et les policiers. À noter que depuis, Charles Taylor s’est distancié de cette prise de position, mais elle n’en demeure pas moins pertinente pour nous.

À priori, je vois donc d’un bon œil que le gouvernement caquiste ait décidé d’adopter une posture semblable à ce que les commissaires Bouchard et Taylor ont proposé dans leur rapport, car c’est possiblement la seule susceptible de faire consensus au Québec. Cela dit, il existe quelques différences majeures entre la proposition de la CAQ et celles du rapport Bouchard-Taylor, à commencer par l’ajout des enseignants comme catégorie d’emploi visée. À n’en point douter, cet élément fera l’objet de nombreuses discussions, tout comme la distinction entre certaines notions comme « autorité » et « coercition ». Dans tous les cas, pour réussir là où les autres ont échoué, la formation de François Legault devra se montrer davantage à l’écoute et plus encline aux compromis que ses prédécesseurs péquistes et libéraux. À ce propos, s’il y a bien un reproche que l’on peut adresser au Parti québécois de 2014, c’est son intransigeance. En effet, on se souviendra qu’en commission parlementaire, le ministre Bernard Drainville n’a en aucun cas daigné faire la moindre concession sur son projet de Charte des valeurs. 

De son côté, le bilan du Parti libéral du Québec n’est guère plus reluisant. Bien qu’ils aient été au pouvoir pendant plus de 15 ans, il semble que les libéraux n’ont jamais cru bon légiférer sérieusement sur la question, laissant ainsi le débat dégénérer allégrement. Que ce soit par principe ou par pur électoralisme, le fait est qu’ils ont manqué à leur devoir. 

Bref, la réussite du gouvernement caquiste dépendra essentiellement de sa capacité à manier l’art du compromis, par exemple en ajoutant une clause grand-père permettant aux employés actuels de continuer à porter leurs signes religieux. Et en retirant le crucifix à l’Assemblée nationale, peut-être ?