Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

La vie normale

CHRONIQUE / Voilà maintenant un peu plus d’un mois que nous sommes confinés, et déjà plusieurs d’entre nous sont impatients de revenir à la vie normale. C’est tout à fait compréhensible, car le confinement nous prive de nombreux petits plaisirs auxquels nous étions profondément attachés. Et surtout, le confinement nous empêche de vaquer à nos occupations habituelles, lesquelles constituent pour ainsi dire notre « zone de confort ». Cela dit, était-elle si bien que ça, cette vie normale dont nous nous ennuyons tant ? Était-elle aussi confortable que nous le prétendons ?

L’être humain a la fâcheuse tendance à avoir la mémoire courte, et aussi beaucoup de difficulté à voir plus loin que ses intérêts propres et immédiats. Tout cela explique probablement pourquoi, en période de crise, nous nous attachons si facilement au « bon vieux temps », c’est-à-dire à une vision idéalisée du passé, mais aussi à une certaine idée que nous nous faisons de la « vie normale », aussi imparfaite soit cette dernière. Il faudrait pourtant se souvenir qu’avant cette pandémie, les raisons de se battre et de revendiquer ne manquaient pas. Nous y reviendrons.

De nombreux observateurs s’attendent à ce que cette crise sans précédent provoque de profondes remises en question, voire une sorte de retour à l’essentiel. Je l’espère aussi, mais il ne va pas de soi du tout que les choses vont se dérouler de cette façon. Au contraire, il se pourrait bien que cette crise participe à renforcer notre attachement au monde d’hier, lequel constitue notre normalité, occultant au passage toutes les luttes sociales qui restent à mener. Autrement dit, la sortie de crise pourrait avoir pour effet pernicieux de nous amener à relativiser nos « petits problèmes » au profit d’un discours jovialiste visant à nous rappeler à quel point nous avons de la chance de vivre dans un monde si beau et si parfait.

Évidemment, loin de moi l’idée d’affirmer que tout allait mal avant le confinement et que nous vivions dans un monde merdique. Objectivement, il faut reconnaître que nous vivons à une époque extraordinaire où la plupart des gens ont accès à un niveau de vie et de confort jusque-là inespérés. Néanmoins, nous sommes encore bien loin de vivre dans le meilleur des mondes. Donc, comme je le mentionnais précédemment, les raisons de se battre et de revendiquer ne manquent pas.

À ce jour, de nombreuses inégalités sociales et économiques subsistent. Des personnes, notamment parmi nos aînés, sont laissées sans ressources et sont privées de tout soutien. D’autres subissent de la discrimination systémique. Cela est d’autant plus déplorable qu’avec un peu de bonne volonté (et une bonne dose de ressources), nous pourrions éradiquer ces fléaux.

Dans un autre ordre d’idée, n’oublions pas que le mode de vie que nous chérissons tant et qui constitue notre normalité s’avère la principale cause des dérèglements climatiques, lesquels causeront éventuellement la souffrance et la mort de millions de personnes.

Sur le plan du bien-être individuel, maintenant, souvenons-nous que la vie normale, c’est aussi la pression sociale, le stress et l’endettement. C’est le trafic tous les matins, les enfants à la garderie et à l’école, le peu de temps de qualité en famille, etc. Toutes ces choses qui, au Québec seulement, mènent des milliers de personnes à l’épuisement et à la dépression. Bref, ce temps de pause qui nous est imposé devrait nous faire réfléchir à tout cela, et surtout, à la véritable valeur des choses.

Vu de même, il peut sembler étrange ou paradoxal que nous demeurions attachés à cette « zone de confort » qui n’est finalement pas si confortable que ça. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que l’être humain a aussi une grande aversion au changement et au risque. Ainsi, aussi irrationnel cela puisse paraître, la plupart des gens préféreront généralement se vautrer dans un quotidien « moyen », mais somme toute pas si mal, plutôt que de se lancer dans l’inconnu et risquer de perdre leurs principaux repères. Autrement dit, ce qui fait que la zone de confort est confortable, ce ne sont pas tant les conditions objectives dans lesquelles nous vivons, mais le sentiment d’être en terrain connu et prévisible.

Tout cela explique notre empressement à revenir à la vie normale, mais démontre aussi pourquoi nous devrions nous méfier de tous ces discours qui nous promettent des lendemains qui chantent. À vrai dire, nous avons toutes les raisons du monde de douter que la sortie de crise mènera à la prise de conscience et aux changements positifs que certains espèrent. Du moins, cela nous demandera des efforts colossaux.

Quoi qu’il en soit, loin de moi l’idée de prôner le défaitisme et l’inertie. Je ne suis pas un prophète de malheur. Au contraire, j’espère vraiment que cette crise sera l’occasion de remettre en question certains de nos acquis et les fausses évidences. J’espère que nous comprendrons que le retour à la vie normale n’est pas vraiment souhaitable et qu’il nous faudrait plutôt procéder à une révision en profondeur de nos valeurs et de notre mode de vie. Mais pour y parvenir, nous devrons nous battre contre nous-mêmes, à commencer par notre propension à retomber facilement dans nos vieux travers.