La religion et nous

CHRONIQUE / Dernièrement, je vous ai parlé du malaise identitaire des Québécois, notamment pour expliquer en quoi et pourquoi certains enjeux comme la laïcité, l’identité et l’immigration ont chez nous une résonance particulière. De manière générale, je souhaitais démontrer que si les Québécois ont de telles préoccupations, ce n’est pas tant parce qu’ils sont xénophobes ou racistes, mais surtout parce que le Québec constitue une « petite nation », c’est-à-dire une minorité culturelle et linguistique dans l’ensemble canadien et nord-américain. Conséquemment, il y a fort à parier que les Québécois seront toujours plus ou moins habités par un sentiment d’insécurité et de fragilité identitaire.

Aujourd’hui, j’aimerais émettre l’hypothèse que si la laïcité apparaît aussi importante aux yeux de nombreux Québécois, c’est entre autres parce que plusieurs d’entre eux entretiennent un rapport trouble avec la religion. Ainsi, bien qu’elles puissent être jugées recevables et compréhensibles, les craintes exprimées par les Québécois devraient être soumises à un examen rationnel. Par exemple, s’ils font tant de cas des signes religieux, et en particulier du voile, j’estime que ce n’est peut-être pas toujours pour les bonnes raisons. Bref, un petit examen de conscience s’impose afin d’évaluer le bien-fondé et les sources de cette défiance.

Et une fois de plus, c’est en adoptant le regard de l’historien que nous pourrons possiblement y voir plus clair.

D’une certaine façon, tout a commencé avec la Révolution tranquille, car c’est à cette époque que les Québécois – on parlait alors de Canadiens français – ont pour ainsi dire tourné le dos au régime traditionaliste de Maurice Duplessis et aux liens qui unissaient jusqu’alors l’Église et l’État. Cette rupture, qu’il convient de qualifier de radicale, s’explique notamment par la nécessité de faire embarquer le Québec dans « le train de la modernité », et plus largement, par le désir d’émancipation des Québécois, qui en avaient assez de vivre sous le joug de l’Église catholique.

Au cœur des diverses transformations qui caractérisent cette époque, on constate que les Québécois ont subi une sorte de « blessure historique » dans leur rapport à la religion. Notre imaginaire collectif demeure effectivement marqué par cet amer souvenir d’une époque pas si lointaine où le clergé exerçait une irrésistible influence sur l’ensemble de la société québécoise. Sans remettre en question la légitimité de ce sentiment, on notera cependant que les Québécois n’ont malheureusement retenu que les aspects les plus négatifs de leur religion. Ceci expliquant probablement cela, ce n’est donc guère surprenant qu’ils entretiennent encore aujourd’hui une perception généralement négative à l’égard du fait religieux.

C’est bien dommage, car aussi immense que soit l’héritage de la Révolution tranquille, ce dernier ne devrait pas occulter d’autres pans importants de notre histoire, à commencer par l’apport de l’Église catholique dans la construction de l’identité canadienne-française et la pérennité du fait français en Amérique du Nord. Ce faisant, bien qu’elle méritait très certainement de se faire remettre à sa place, la religion des Québécois ne saurait être réduite à une sorte de mauvais souvenir ou à une erreur de parcours. Bref, comme le dit la formule consacrée, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Pour toutes ces raisons, sans évidemment en appeler à un retour du religieux, il me semble que ce serait une bonne chose de réhabiliter la religion dans notre imaginaire collectif. Ce serait important, car il n’y a probablement qu’ainsi que nous parviendrons à mieux accepter l’expérience religieuse de « l’autre ». Mais cela ne pourra se faire que si nous acceptons de nous réconcilier avec notre propre passé religieux, donc avec une part importante de nous-mêmes. Car oui, que cela nous plaise ou non, le catholicisme a largement contribué à façonner ce que nous sommes, à commencer par certaines de nos valeurs, comme l’entraide, l’hospitalité et l’humilité.