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Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

La grenouille et l’eau chaude

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CHRONIQUE / Vous connaissez probablement tous cette histoire. Si l’on plonge subitement une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’y échappera d’un bond ; mais si on la plonge dans l’eau froide et qu’on porte très progressivement cette eau à ébullition, alors la grenouille s’engourdit ou s’habitue à la température pour finir ébouillantée.

Ce récit est fictif, évidemment, et ne repose sur aucune base scientifique à proprement parler. Il s’agit néanmoins d’une analogie intéressante pour illustrer de notre apathie collective face à certains changements qui, bien qu’ils puissent s’avérer menaçants, suscitent bien peu d’émoi. Autrement dit, il s’agit de nous mettre en garde contre notre tendance à nous accommoder ou à banaliser une situation potentiellement grave ou dangereuse.

Cette fable est souvent utilisée par les environnementalistes pour nous alerter au sujet du réchauffement climatique, mais elle s’applique tout aussi bien à la situation du français au Québec, dont le déclin ne fait plus aucun doute. Pour bien des Québécois, pourtant, il semble que ce déclin les laisse complètement indifférents, probablement parce qu’ils n’en sont pas conscients ou ne s’en rendent pas compte. Les faits sont pourtant indiscutables; le français dégringole à une vitesse folle dans la métropole et ses périphéries. Ne pas s’inquiéter d’une telle situation relève donc, au mieux, de l’inconscience, et au pire, de l’irresponsabilité.

La triste réalité est que le sort du français n’arrive plus à émouvoir la majorité des Québécois, et plus particulièrement les Montréalais. Les uns, parce qu’ils ne se sentent pas vraiment concernés et les autres, parce qu’ils se sentent impuissants ou n’en ont tout simplement rien à faire. La défense du français est même devenue un sujet ringard, voire suspect. Par conviction ou par dépit, de plus en plus de Québécois semblent effectivement disposés à accepter l’idée que le français n’est plus qu’une langue parmi d’autres dans le paysage montréalais. Pire, s’y refuser est souvent perçu comme une forme de repli identitaire, si ce n’est carrément de racisme. « Speak White, you racist frog », nous rappelait gentiment une dame lors d’une manifestation contre la loi 101. Au nom de l’ouverture aux autres, il faudrait donc s’oublier soi-même.

Je ne suis pourtant pas du genre à dire des choses comme : « À Rome, on fait comme les Romains ». Au contraire, je crois qu’il est tout à fait normal et acceptable que les Néo-Québécois conservent un attachement fort à leur culture d’origine. Je dirais même que cette diversité est une richesse pour nous tous. Néanmoins, l’enjeu de la pérennité de la langue française au Québec et en Amérique du Nord mérite une attention particulière. C’est une question de survie, si je puis dire. Ce faisant, s’ils ne souhaitent pas participer à leur propre folklorisation, les Québécois — et plus particulièrement les Francophones — devront donc être vigilants et proactifs. Il leur faudra réaffirmer haut et fort le caractère français du Québec, et ce, afin que le français demeure la seule véritable langue commune à travers laquelle il devient possible de construire un « nous » qui saura transcender nos différences ethnoculturelles et religieuses.

Bref, le message est simple et devrait aller de soi : au Québec, c’est en français que ça se passe! Mais il ne va malheureusement plus de soi du tout. Dans les prochains mois et les prochaines années, les Québécois auront donc une lourde responsabilité à assumer, à commencer par exiger de leur gouvernement la mise en place de mesures concrètes afin de protéger et renforcer le français au Québec ainsi que favoriser la construction d’une culture publique commune. Cela devra forcément passer par une refonte de la loi 101, mais pourquoi pas aussi par l’édification d’une véritable politique sur l’interculturalisme et l’instauration d’une citoyenneté québécoise. Ces ambitieux projets rencontreraient évidemment de vives oppositions, notamment dans le Canada anglais, mais cessons d’avoir peur. Il est temps pour la grenouille de sauter hors du bocal.