La fin de l’utopie diversitaire ?

CHRONIQUE / Voilà le genre de texte que j’aurais préféré ne pas avoir à écrire, mais comme on dit, il faut ce qu’il faut. Celles et ceux qui me lisent régulièrement connaissent mes idées et mes valeurs généralement « progressistes ». Vous savez que sur des questions comme la laïcité et la gestion de la diversité ethnoculturelle et religieuse, par exemple, j’ai toujours plaidé en faveur de l’ouverture et de la tolérance. Pour autant, je crois qu’il est peut-être temps que je cesse de prendre mes désirs pour des réalités et que je reconnaisse que l’utopie diversitaire a possiblement atteint sa limite.

Je n’ai aucune certitude à ce propos, cela dit, mais je souhaiterais néanmoins que nous réfléchissions ensemble à la possibilité que, passé un certain seuil, la diversité ne soit plus une richesse, mais davantage un embarras. Je sais, ce n’est pas très politiquement correct de dire ça, mais je le dis sans jugement de valeur, car au-delà des lignes idéologiques et de mes préférences personnelles, il y a aussi la réalité. Et la réalité, c’est probablement que sans valeurs communes fortes, une société est tôt ou tard appelée à se désagréger.

Et ce que je remarque, justement, c’est que notre société est de plus en plus éclatée, au point où il est maintenant très difficile de parler au « nous » et d’envisager des projets communs. Sans exagérer, je dirais même que le bien commun est en quelque sorte « pris en otage » par la multiplication des revendications particulières ou communautaires. C’est la conséquence logique de l’individualisme moderne, je suppose. Mais lorsqu’elle va trop loin, cette individualisation a un prix, à commencer par la fragilisation du tissu social. Et comme la plupart des gens semblent peu enclins à faire le moindre compromis pour y remédier, cela risque de mal finir si nous poursuivons dans la même direction.

La question que je pose est la suivante : jusqu’à quel point une société peut-elle tenir simplement sur la base de valeurs communes aussi larges et abstraites que l’ouverture et la tolérance ? Comment, en effet, bâtir une véritable solidarité avec des gens avec qui nous ne partageons presque rien, si ce n’est des droits et des libertés individuelles ? Car on a beau dire qu’il faut « vivre et laisser vivre », mais en même temps, pouvons-nous ou devons-nous réellement rester indifférents aux choix individuels de nos voisins lorsque ceux-ci nuisent au bien commun ou qu’ils heurtent nos valeurs ?

Prenons le voile, par exemple. Personnellement, je ne m’en formalise pas outre mesure. J’ai bien un certain malaise à ce que certaines femmes acceptent de se plier à une telle injonction religieuse, mais pour autant, je n’y ai jamais vu une raison suffisante pour justifier son interdiction. Cela dit, au-delà de sa dimension strictement juridique, il faut bien reconnaître que la question de la place des signes religieux dans l’espace public soulève de vrais enjeux relatifs au vivre-ensemble. Et le fait est que, pour de nombreux Québécois, la religion est tout sauf un facteur d’intégration et de cohésion.

Or, pour favoriser une cohabitation harmonieuse, nous devons être en mesure de tisser des liens les uns avec les autres et de développer un sentiment d’appartenance à la société québécoise, laquelle nous enjoint – en principe – à nous élever au-dessus des particularismes. Serait-ce possible que trop de diversité puisse nuire à l’atteinte de cet objectif ? À une époque marquée par l’hyper-individualisme et les replis identitaires, disons à tout le moins que la diversification à outrance n’est certainement pas un facteur facilitant.

Reste que dans tout ça, il convient surtout d’éviter les extrêmes. Car si, d’une part, les individus se doivent nécessairement de mettre un peu d’eau dans leur vin s’ils souhaitent préserver le lien social, cet impératif ne doit cependant pas se muter en volonté hégémonique de la part de la majorité. Et, d’autre part, bien que le droit des minorités demeure une valeur fondamentale, celle-ci ne devrait pas mener au repli identitaire et à la perte de repères communs. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cet exercice d’équilibriste n’a rien de simple et d’agréable.