La discrimination acceptable

CHRONIQUE / Récemment, l’entreprise WeWork, un géant du « cotravail » implanté à Montréal, a suscité une polémique en décidant de retirer la viande du menu de ses cafétérias et de ne plus rembourser les employés qui commanderaient de la viande lors des repas d’affaires. La décision, motivée par des raisons idéologiques, vise notamment à sensibiliser les gens à l’importance de préserver l’environnement. Bien que les intentions soient louables, on peut néanmoins se questionner sur le bien-fondé d’une approche aussi draconienne, basée sur un pouvoir discrétionnaire.

Végétarien moi-même, je dois dire que j’ai un gros malaise avec ce genre de décision qui a des allures de « dictature soft ». Que l’on veuille sensibiliser les gens à l’environnement ou à la cause animale, c’est bien, mais je suis cependant d’avis que cela devrait passer par l’éducation, non par la coercition. Dans le même ordre d’idées, je recommanderais aux militants « végé » de réviser leur approche, car ce n’est certainement pas en tentant d’imposer ainsi leur point de vue qu’ils gagneront des points dans l’opinion publique. La sensibilisation est importante, mais encore faut-il savoir utiliser et diffuser l’information avec un peu plus de bienveillance, si j’ose dire. J’entends par là que, dans la vie, même lorsque nous sommes convaincus d’avoir raison, il faut accepter que d’autres personnes puissent ne pas être d’accord avec nous ou ne pas progresser aussi rapidement que nous le souhaiterions. Pour toutes ces raisons, je suis donc d’avis qu’il sera toujours mieux de laisser les gens réfléchir (et choisir) par eux-mêmes que de leur imposer nos idées, aussi bonnes soient-elles.

Cela dit, je crois qu’il faut distinguer la décision de retirer la viande du menu de celle de ne plus rembourser les employés qui mangent de la viande lors des repas d’affaires. Imposer des menus végétariens peut sembler une mesure radicale, mais ce n’est pas forcément déraisonnable. Au pire, cela irritera certains consommateurs qui tiennent absolument à manger de la viande, mais avec quelques ajustements (faire eux-mêmes leur lunch, par exemple), ils finiront bien par s’y faire. Après tout, c’est ce que la plupart des végétariens doivent faire dans de nombreuses situations de la vie courante et ils ne s’en trouvent pas plus mal.

Refuser de rembourser les repas de certains employés, par contre, est une tout autre affaire. Le problème, ici, c’est qu’on refuse à certains employés la possibilité de se prévaloir d’un avantage fiscal qu’on accorde volontiers à d’autres, et ce, sur une base strictement idéologique. N’ayons pas peur des mots, cela ressemble drôlement à de la discrimination, ce qui est évidemment contraire à l’esprit de nos chartes des droits et libertés. À ma connaissance, il n’y a pour le moment aucune jurisprudence à ce sujet, mais parions que les choses pourraient changer prochainement. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose d’injuste à ce que les végétariens se voient imposer un fardeau additionnel en raison de leur mode de vie. Je ne vois donc pas pourquoi cela deviendrait soudainement plus juste parce que ce sont des « méchants carnivores » qui en sont victimes.

En terminant, je m’en voudrais de ne pas mentionner brièvement l’histoire de cette jeune bouchère montréalaise qui a été, à son tour, la cible d’activistes « vegans », certains d’entre eux allant même jusqu’à lui proférer des menaces de mort. Loin de moi l’idée de généraliser, mais force est tout de même de constater qu’il semble y avoir, au sein de cette communauté, une quantité non négligeable de têtes brûlées pour qui tous les moyens semblent bons pour arriver à leurs fins. Des gens pour qui la discrimination et l’intimidation deviennent acceptables lorsqu’elles sont mises au service de la « bonne cause ». C’est d’autant plus fâcheux que ceux-ci risquent davantage de nuire plutôt qu’aider la cause qu’ils prétendent servir.