Je me souviens

CHRONIQUE / J’ai toujours trouvé un brin ironique que la Fête nationale du Québec et celle du Canada soient à exactement une semaine d’intervalle, surtout pour le contraste que cela nous offre. D’un côté, les Québécois aiment souligner en grande pompe leur propre fête nationale, mais démontrent par ailleurs assez peu d’enthousiasme au moment de célébrer leur appartenance au Canada. Même chez les fédéralistes « purs et durs », les festivités demeurent somme toute assez discrètes. Cela me semble révélateur du fait que bien qu’ils ne soient pas forcément indépendantistes, la majorité des Québécois demeurent fortement attachés à leur identité culturelle distincte et se définissent avant tout comme Québécois, non comme Canadiens.

D’aucuns diront qu’il n’y a pas de contradiction fondamentale entre ces deux identités, donc que nous pouvons être Québécois ET Canadiens, et ce, dans l’ordre qui nous convient. C’est vrai, mais il n’en demeure pas moins difficile de nier le caractère national du Québec et les tensions que cela génère avec une certaine idée du Canada qui s’est surtout développée depuis le rapatriement de la Constitution de 1982. Dans les faits, on constate alors que le « nation-building » canadien s’est avant tout érigé en réaction au nationalisme québécois, voire carrément contre lui. Concrètement, cela signifie que deux visions du Canada (et de la place du Québec en son sein) s’affrontent.

D’abord, chez la plupart des Québécois se perpétue la mémoire d’un Canada construit sur le pacte entre « deux peuples fondateurs », soit les Canadiens-anglais et les Canadiens-français. Dans ce contexte, le choix d’un régime fédératif ne relevait donc pas du hasard puisque ce dernier était certainement le mieux à même de satisfaire les exigences et les aspirations de la nation québécoise de l’époque (des Canadiens-français, autrement dit). Le compromis de 1867 donna ainsi naissance à un pays bâti sur le principe du fédéralisme décentralisé, c’est-à-dire sur le partage et l’équilibre des pouvoirs entre les législatures provinciales et fédérales.

Or, depuis le pacte de 1867, bien de l’eau a coulé sous les ponts et des forces centralisatrices se sont mises à l’œuvre au Canada, remettant en question le fragile équilibre qui s’était alors établi dans la fédération. L’événement qui bouleversa le plus profondément les relations entre le Québec et le Canada est sans aucun doute l’adoption de la Loi constitutionnelle de 1982 et l’enchâssement d’une charte des droits et libertés de la personne dans la Constitution canadienne, venant ainsi renforcer l’ascendant politique et juridique d’Ottawa sur les législatures provinciales, incluant le Québec. Il s’ensuivit une crise constitutionnelle et politique sans précédent qui marqua durablement les esprits, amenant même le pays au seuil de son propre effondrement.

Je ne veux évidemment pas refaire l’histoire et encore moins donner des leçons, mais j’estime tout de même que ce serait une erreur de croire que tout cela n’est que de l’histoire ancienne. Certes, il y a actuellement au Québec et au Canada bien peu d’appétit pour la réouverture du débat constitutionnel, mais ce n’est pas pour autant que la question est réglée. Il est d’ailleurs bon de rappeler qu’à ce jour, le Québec ne l’a toujours pas signé, cette fameuse Constitution. Et pourquoi donc ? Simplement parce que le Québec n’y est pas reconnu comme une nation à part entière et n’y dispose pas de tous les pouvoirs dont il aurait besoin pour assurer son plein développement. La reconnaissance qu’exigent les Québécois n’est donc pas que symbolique, mais relève au contraire de la nécessité vitale.

Ce n’est finalement qu’en prenant pleinement conscience de tout cela que nous pouvons mieux comprendre pourquoi la Fête du Canada ne soulève pas les passions au Québec, et ce, même chez les fédéralistes. Quelque part, je suppose que c’est parce que nous nous souvenons des blessures du passé et que nous craignons les difficultés à venir si nous souhaitons les surmonter. Mais qu’à cela ne tienne, il faudra bien un jour avoir le courage de reconnaître que le statu quo n’est pas une option.