Censeurs insensés

CHRONIQUE / Après l’annulation des pièces SLAV et Kanata, de Robert Lepage, nombreux sont ceux qui ont exprimé des inquiétudes quant au climat de censure qui semble vouloir s’installer au Québec. Personnellement, sans être aussi alarmiste, j’admets partager certaines de ces inquiétudes et me demander jusqu’où tout cela va nous mener. Sauf qu’à mon sens, le principal danger qui nous guette ne relève pas tant de la censure à proprement parler, mais du politiquement correct. Ce qui m’inquiète, autrement dit, c’est une forme d’autocensure qui pourrait se généraliser si le climat social et politique continue de se détériorer.

Le problème du politiquement correct, c’est qu’il tend à appauvrir considérablement nos débats publics. Pour preuve, il suffit de constater combien il est devenu quasiment impossible de parler de certains thèmes comme l’immigration, l’identité et la langue sans que cela ne provoque une quelconque polémique. Dans ce contexte, on comprend qu’il devient hautement périlleux de s’attaquer à ces enjeux, au point où certains préféreront tout simplement éviter d’en parler, ne serait-ce que pour ne pas avoir à subir l’opprobre et les grossières accusations de xénophobie et de racisme qui l’accompagnent généralement.

À ce propos, la présente campagne électorale ne fait évidemment pas exception à la règle. Déjà, en tout début de campagne, une candidate de Québec solidaire, Ève Torres, a littéralement demandé à ce que nous cessions de parler du voile. Selon elle, il ne s’agirait pas d’une question d’intérêt public, mais d’un choix personnel. Pour ma part, je conviens qu’il s’agit d’un sujet délicat et à risque de dérapages, mais pour autant cela ne m’apparaît pas une raison suffisante pour ne plus en débattre. Au contraire, je crois qu’il serait plus sain d’en parler ouvertement, faute de quoi si nous tentons « d’étouffer » ce genre de débat, cela risque de générer davantage de tensions et d’insatisfaction dans la population.

Par ailleurs, la proposition de la Coalition avenir Québec d’abaisser notre seuil d’immigration à 40 000 par année a évidemment suscité la controverse. S’il est vrai que la façon dont la formation de François Legault semble se plaire à instrumentaliser l’enjeu de l’immigration a de quoi laisser songeur, il n’en demeure pas moins que cette question est pertinente et mérite d’être débattue. Et par-delà les chiffres, c’est notre capacité et notre volonté d’intégration des nouveaux arrivants qu’il convient de questionner. J’entends par là que si nous souhaitons que l’immigration soit une expérience mutuellement enrichissante, nous devrions avant tout réfléchir à ce que nous pourrions faire pour améliorer nos mécanismes d’accueil et d’intégration.

Dans le même ordre d’idée, je comprends assez mal la levée de boucliers face à la proposition de la CAQ d’imposer un test de français et de valeurs à tous les aspirants citoyens au Québec. Certes, on peut une fois de plus critiquer l’amateurisme de monsieur Legault, mais sur le fond, sa proposition est loin d’être aussi déraisonnable et drastique que certains le laissent entendre. De nombreux États démocratiques, à commencer par le Canada, ont d’ailleurs des exigences similaires. Pour obtenir la citoyenneté canadienne, en effet, le candidat doit avoir une maîtrise suffisante d’une des deux langues officielles et réussir un test sur l’histoire, la culture et les valeurs du pays. Or, si c’est valable pour le Canada, pourquoi ne le serait-ce pas pour le Québec ?

Quoi qu’il en soit, le problème n’est évidemment pas que des gens s’opposent à ces propositions, car rien n’est plus légitime en démocratie qu’exprimer son désaccord. Le problème, c’est plutôt la propension qu’ont certaines personnes ou certains groupes à verser dans les attaques personnelles et les procès d’intention dès qu’un débat les indispose. Cette volonté plus ou moins avouée de « confisquer » le débat public pour le détourner à des fins idéologiques réduit pour ainsi dire à néant tout effort de réflexion. Et c’est bien malheureux, car pour peu qu’on s’y investisse sérieusement et de bonne foi, un débat est toujours constructif.