Chronique

La «démocratie» syndicale

CHRONIQUE / Mine de rien, la période estivale tire à sa fin et les partis politiques fourbissent leurs armes en prévision des élections générales qui auront lieu cet automne. De leur côté, les grandes centrales syndicales semblent fin prêtes, au point où certaines d’entre elles n’ont même pas attendu le déclenchement de la campagne électorale pour procéder à l’affichage de slogans à saveur partisane. Plus précisément, ce sont des messages anti-PLQ et anti-CAQ qui ont été aperçus, laissant notamment entendre que ces deux partis seraient « interchangeables ».

Je ne vais pas me prononcer sur le fond de la question, à savoir si le PLQ et la CAQ sont véritablement des partis interchangeables. Je ne vais pas non plus m’exprimer sur la préférence avouée des syndicats pour des partis comme le PQ et QS. Après tout, celles et ceux qui ont fait ces affiches sont tout à fait libres de leurs opinions. Ce qui me gêne, par contre, c’est que des syndicats se permettent d’utiliser les cotisations de leurs membres (formule Rand oblige) à des fins partisanes. Pour moi, c’est clair, les cotisations obligatoires des travailleurs ne devraient servir qu’à négocier leurs conditions de travail et défendre leurs intérêts en cas de litige avec l’employeur.

Pour autant, je ne dis pas que les syndicats devraient être totalement apolitiques. Je ne pense pas non plus que les dirigeants syndicaux devraient s’abstenir de conseiller leurs membres à la veille des élections, voire d’exprimer publiquement leur préférence. Après tout, il peut y avoir de bonnes raisons (des raisons objectives) de penser que l’élection d’un parti serait préférable à celle d’un autre, et ce, dans le seul objectif d’améliorer les conditions de travail des salariés représentés. N’empêche, je crois que les syndicats devraient davantage veiller au respect de l’opinion de tous leurs membres, et particulièrement de ceux qui n’adhèrent pas aux valeurs et à l’idéologie dominante dans le mouvement syndical. Ce faisant, il me semble qu’obliger les travailleurs syndiqués à financer des campagnes politiques ou idéologiques qui ne correspondent pas à leurs valeurs est une pratique irrespectueuse, pour ne pas dire carrément antidémocratique.

On me rétorquera certainement que l’ensemble des prises de position des syndicats s’appuie sur un processus de consultation parfaitement ouvert et démocratique. Sur ce point, laissez-moi d’abord douter de la parfaite transparence des syndicats. À l’ère des grandes centrales syndicales, nous sommes souvent bien loin du syndicalisme de proximité fantasmé par certains, et dans les faits il se trouve de nombreuses décisions qui sont prises par les hautes instances nationales sans qu’elles ne parviennent aux oreilles des « simples membres ». Bref, qui dit centrales dit aussi centralisation et ce sont malheureusement les luttes locales et les membres de la base qui en font les frais.

Qui plus est, dire qu’une décision serait démocratique simplement parce qu’elle s’appuie sur la volonté de la majorité me semble reposer sur une vision réductrice et appauvrie de la démocratie. À ce propos, Albert Camus ne disait-il pas justement que « la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité » ? Mais qui, au sein des hautes instances syndicales, se soucie réellement de la protection des points de vue minoritaires ? Au contraire, il n’est pas rare que les membres qui osent exprimer des opinions dissidentes soient l’objet d’un mépris à peine déguisé, voire d’intimidation.

En dépit de tout ce que je viens d’écrire, je veux être clair sur le fait que les syndicats demeureront toujours libres de solliciter leurs membres afin de mener des campagnes publicitaires sur divers sujets et enjeux de société qui les interpellent. Seulement, je suis d’avis que cela devrait se faire sur une base volontaire plutôt qu’obligatoire. La mission première des syndicats, rappelons-le, en est une de représentation. Un syndicat devrait donc prioritairement veiller à l’intérêt de tous ses membres, y compris de ceux qui n’adhèrent pas forcément au « consensus des dirigeants ». Cela passe notamment par une utilisation plus équitable des cotisations obligatoires. 

Chroniques

La discrimination acceptable

CHRONIQUE / Récemment, l’entreprise WeWork, un géant du « cotravail » implanté à Montréal, a suscité une polémique en décidant de retirer la viande du menu de ses cafétérias et de ne plus rembourser les employés qui commanderaient de la viande lors des repas d’affaires. La décision, motivée par des raisons idéologiques, vise notamment à sensibiliser les gens à l’importance de préserver l’environnement. Bien que les intentions soient louables, on peut néanmoins se questionner sur le bien-fondé d’une approche aussi draconienne, basée sur un pouvoir discrétionnaire.

Végétarien moi-même, je dois dire que j’ai un gros malaise avec ce genre de décision qui a des allures de « dictature soft ». Que l’on veuille sensibiliser les gens à l’environnement ou à la cause animale, c’est bien, mais je suis cependant d’avis que cela devrait passer par l’éducation, non par la coercition. Dans le même ordre d’idées, je recommanderais aux militants « végé » de réviser leur approche, car ce n’est certainement pas en tentant d’imposer ainsi leur point de vue qu’ils gagneront des points dans l’opinion publique. La sensibilisation est importante, mais encore faut-il savoir utiliser et diffuser l’information avec un peu plus de bienveillance, si j’ose dire. J’entends par là que, dans la vie, même lorsque nous sommes convaincus d’avoir raison, il faut accepter que d’autres personnes puissent ne pas être d’accord avec nous ou ne pas progresser aussi rapidement que nous le souhaiterions. Pour toutes ces raisons, je suis donc d’avis qu’il sera toujours mieux de laisser les gens réfléchir (et choisir) par eux-mêmes que de leur imposer nos idées, aussi bonnes soient-elles.

Sébastien Lévesque

Les derniers hommes

CHRONIQUE / Dernièrement, j’ai réécouté l’excellent film Le Mirage, de Ricardo Trogi. Pour celles et ceux qui ne l’auraient pas vu, je vous le recommande vivement, notamment pour la justesse et l’actualité de son propos. Je vous avertis, cependant, c’est le genre de film qui ne laisse personne indifférent, il faut donc que vous soyez prêts à vous faire bousculer un peu. Le film, porté par un humour cinglant et cynique, pose en effet un regard critique sur la société de consommation et sur la course à la réussite. Une course dont aucun des protagonistes du film ne se sortira tout à fait indemne…

Le personnage principal, interprété par Louis Morissette, est un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Propriétaire franchisé d’une grande chaîne de magasins, banlieusard vivant dans une maison cossue, en couple avec une femme séduisante et père de deux enfants, il projette l’image de la réussite. Mais cette réussite, comme l’évoque si bien le titre du film, n’est qu’un mirage, une illusion. En réalité, rien ne va plus dans la vie de cet homme qui n’arrive plus à joindre les deux bouts et qui est en proie à une profonde crise d’identité. Je ne veux pas vous en dire plus, mais ce qui est certain, c’est qu’à travers la déchéance de ce personnage, c’est toute notre société qui est mise sur la sellette.

Selon moi, la question la plus importante que soulève le film concerne le lien entre bonheur et réussite. Jusqu’à quel point le bonheur repose-t-il sur la réussite sociale et professionnelle ? Sans surprise, le film s’attarde d’abord à nous décrire l’archétype de la réussite à travers certains attributs comme le succès professionnel, l’apparence physique et le confort matériel. Pour réussir sa vie, il faut en quelque sorte parvenir, par le biais de nos accomplissements, à faire l’envie de nos voisins et de nos amis. Cela peut sembler cliché, voire caricatural, mais en y réfléchissant bien, qui peut réellement se targuer d’échapper complètement à cette tentation ? Tout l’enjeu du film sera donc de nous montrer comment et jusqu’où un homme est prêt à risquer ce qu’il a de plus cher pour toucher à ce prétendu bonheur. Évidemment, on se doute bien que les choses vont mal tourner, mais si toutes ces difficultés aidaient finalement notre « héros » à se placer sur la voie du « vrai » bonheur ? À ce propos, la fin du film apportera une réponse qui, à défaut d’être originale, est empreinte de simplicité et d’authenticité. Il y a donc de l’espoir pour cet homme… et pour la société.

Tout cela n’est pas sans rappeler la figure du dernier homme, un concept élaboré au 19e siècle par le philosophe Friedrich Nietzsche. Le dernier homme dont nous parle Nietzsche, c’est l’homme sous sa forme la plus vile. Dénué de toute ambition propre, il ne sait plus créer ni aimer, se contentant alors de plaisirs grossiers et du confort de la conformité. Son existence est banale et sans fondement, mais il pense trouver le bonheur dans le divertissement et le consumérisme. Autrement dit, puisqu’il est incapable de supporter la réalité et d’affronter les « grandes questions », il s’enlise dans une éternelle fuite en avant.

Pour Nietzsche, le dernier homme est méprisable et c’est pourquoi il doit mourir. Cette mort est toute symbolique, évidemment, mais devrait laisser place à un nouveau type d’humanité que Nietzsche appelle le surhumain. Qu’est-ce à dire ? D’abord, il est important de comprendre que le surhumain n’est pas un concept biologique ou racial, comme l’ont prétendu certains tenants du darwinisme social (les nazis, notamment). Le surhomme n’est pas un être « tout-puissant » qui chercherait à étendre sa volonté sur les autres, voire à les écraser. Au contraire, le surhomme souhaite simplement devenir le souverain de sa propre existence. Comme l’artiste, il est libre et créateur.

Mais quel rapport avec le film, me direz-vous ? En prophétisant la mort du dernier homme et l’avènement du surhomme, Nietzsche en appelait à une forme d’élévation spirituelle. Il souhaitait que nous puissions un jour nous affranchir de toutes ces illusions qui nous éloignent de notre être véritable… et du véritable bonheur. Voilà une leçon que nous, derniers hommes, devrions méditer davantage.

Sébastien Lévesque

Les Martiens

CHRONIQUE / La semaine dernière, une équipe de l’Agence spatiale italienne a annoncé la découverte d’un énorme lac d’eau liquide sur Mars. C’est la première fois qu’un tel volume d’eau liquide est découvert sur la planète rouge, mais il faut toutefois spécifier qu’il s’agit d’un lac souterrain et que l’eau en question y est à très haute concentration saline, ce qui réduit passablement les chances que la vie ait pu s’y développer et prospérer. N’empêche, cette découverte suffit à elle seule à relancer un débat qui, disons-le, préoccupe les êtres humains depuis toujours.

La question de savoir s’il y a ou non de la vie sur Mars, et plus largement de la vie ailleurs dans l’Univers, fait effectivement l’objet d’une grande fascination, autant dans la communauté scientifique que chez le grand public. Le cinéma hollywoodien a largement exploité ce thème avec des films à succès comme La Guerre des mondes, E.T. l’extraterrestre, Le jour de l’indépendance ou encore L’Arrivée, du réalisateur québécois Denis Villeneuve. La pérennité du genre montre bien à quel point cette question a toujours su charmer – ou troubler – un public en quête de divertissement, mais aussi de réponses.

Sébastien Lévesque

Le christianisme est un humanisme

CHRONIQUE / Cette chronique, je dois dire qu’elle me trottait dans la tête depuis un long moment. N’empêche, j’ai beaucoup hésité avant de la rédiger, et ce pour deux raisons. D’abord, la religion n’a généralement pas très bonne presse et suscite bien souvent des réactions divisées, voire la polémique. En écrivant un texte sur le christianisme, il se peut donc que je heurte la sensibilité de certains lecteurs, y compris des croyants. Par ailleurs, n’étant pas chrétien moi-même, il pourra paraître assez étrange que je consacre un texte à cette religion qui, aujourd’hui encore, occupe une place importante dans la vie de milliers de Québécois.

Quoi qu’il en soit, je me dois avant tout de spécifier que je ne compte pas m’attarder ici au christianisme en tant que religion, mais plutôt en tant que « sagesse ». J’entends par là que ce qui m’intéresse du christianisme n’est pas tant ses institutions ou ses rites, mais davantage son contenu moral. À titre de non-croyant, je n’ai d’ailleurs aucunement honte d’affirmer que Jésus représente à mes yeux un des penseurs les plus importants du monde occidental, et qui plus est, une grande source d’inspiration. Je pense aussi que bien qu’elle demeure la religion de la majorité, la religion chrétienne est de nos jours plutôt en retrait et assez mal-aimée.

Cela dit, au risque de froisser mes amis catholiques, je dirais que si le christianisme se trouve effectivement en mauvaise posture, c’est principalement à cause de l’Église catholique, laquelle s’est souvent montrée assez peu digne du message évangélique, c’est-à-dire du Christ lui-même. Aujourd’hui encore, en dépit d’un pape François qui tend à redonner un visage un peu plus humain à cette institution, force est de constater que l’Église peine à redorer son blason et à s’adapter aux problèmes de notre temps.

Cela ne manque certainement pas d’ironie, surtout lorsqu’on sait que les Évangiles sont l’une des principales sources de l’humanisme moderne et que le christianisme est une composante fondamentale de notre identité collective. D’ailleurs, une des premières choses que je dis à mes étudiants lorsque je leur parle du christianisme, c’est que la plupart d’entre eux sont probablement chrétiens sans le savoir. Inutile de vous dire qu’ils sont plutôt sceptiques et perplexes. À leurs yeux, en effet, la religion chrétienne est généralement synonyme d’oppression et d’obscurantisme (ce qui, en soi, démontre assez bien en quoi l’Église a failli à sa tâche). Il me faut alors leur démontrer que, bien qu’ils n’en soient pas conscients, une part importante de leur héritage culturel et des valeurs qui leur sont chères sont issues de la tradition chrétienne. 

Mais qu’est-ce que la morale chrétienne, au juste, et en quoi serait-elle si moderne? Pour dire les choses simplement et directement, je dirais que toutes les valeurs modernes sont inspirées d’une façon ou d’une autre des grands principes évangéliques. La philosophie des droits de l’homme, par exemple, n’est rien d’autre qu’une forme laïcisée de l’enseignement des Évangiles. « Liberté, Égalité, Fraternité », la devise de la République française, incarne à elle seule cette idée. C’est le Christ, en effet, qui le premier affirmera et mettra en œuvre l’idée selon laquelle tous les êtres humains sont libres et égaux, et également porteurs d’une dignité inaliénable. Ces principes, nous les retrouvons un peu partout dans les Évangiles, mais aussi dans nos chartes des droits et libertés.

Dans l’éthique du Christ, l’être humain occupe donc une place centrale. Le salut dont il nous parle n’est d’ailleurs pas autre chose qu’un appel à aimer son prochain et à aller vers les plus défavorisés. C’est précisément ce qui fait du christianisme un humanisme. Autrement dit, c’est dans la relation à l’autre que la morale chrétienne prend tout son sens, non dans l’accomplissement de certains rituels religieux. C’est aussi pourquoi le message du Christ n’appartient pas qu’aux chrétiens à proprement parler, mais à tous ceux qui rêvent d’un monde où l’amour et la compassion seraient au cœur des relations humaines.

Chroniques

L’école, un fardeau?

CHRONIQUE / C’est le temps des vacances et qui dit vacances, dit évidemment plaisir. Le plaisir de se la couler douce, entre autres, mais aussi de partir à la découverte de nouveaux horizons. Par ailleurs, l’été se veut une période propice aux réjouissances, où l’on aime se rassembler entre amis ou en famille pour partager un bon repas et une bonne bière autour de la piscine et du BBQ, ou encore manger quelques guimauves grillées près d’un feu de camp. Bref, l’été s’accompagne généralement d’un profond sentiment de liberté et de légèreté.

Pour les enfants, c’est un peu la même chose. L’été, c’est les vacances scolaires, une période qui leur permet de décrocher, d’oublier les devoirs et les diverses obligations qui leur incombent durant le reste de l’année. C’est très bien ainsi, mais d’un autre côté, quand on y pense bien, n’y a-t-il pas quelque chose d’étrange à ce que l’école soit le plus souvent perçue comme une « corvée » ou un « fardeau » dont on souhaite se libérer à la première occasion ? Ne l’oublions pas, pour la majorité des enfants, l’école est le principal lieu de transmission des savoirs et d’acquisition de la culture. Or, si l’école n’arrive pas à se montrer attrayante, c’est la connaissance elle-même qui s’en trouve dévaluée.

Sébastien Lévesque

Voyager sur Terre

CHRONIQUE / Pour commencer, faisons un petit jeu. Imaginez que vous êtes à bord d’un vaisseau spatial parcourant l’univers à une vitesse proche de celle de la lumière. Vous n’avez pratiquement aucune idée d’où vous êtes ni de comment vous vous êtes retrouvé là. Vous y êtes accompagné d’une poignée d’inconnus qui, tout comme vous, ignorent les raisons de votre présence sur ce vaisseau. Évidemment, chacun y va de sa petite théorie, mais personne ne peut affirmer quoi que ce soit avec certitude. Êtes-vous les derniers représentants de l’espèce humaine ? Avez-vous un but ou une mission particulièrement à accomplir ? Impossible de le savoir. Ce qui est certain, en revanche, c’est que vous êtes seuls dans les parages et que votre destin repose entièrement entre vos mains.

Et parlant de destin, imaginez alors qu’en effectuant certaines vérifications d’usage avec vos copassagers, vous vous rendez compte que vous serez bientôt à court de carburant. La situation est très sérieuse, vous devez donc vous entendre sur les actions à entreprendre pour vous sortir de ce mauvais pas. Devriez-vous chercher à coloniser la planète la plus proche ? Explorer les environs en espérant trouver une nouvelle source d’énergie ? Ou peut-être pourriez-vous simplement réduire la cadence, mais pour aller où et faire quoi ? Les avis divergent, mais vous êtes forcés de vous entendre, faute de quoi vous courrez inévitablement à la catastrophe.

À quoi bon ce petit jeu ? Une plaisanterie ? De la science-fiction ? Plus ou moins. En fait, quand on y regarde de plus près, on constate que cette mise en situation ressemble beaucoup à notre propre réalité. Notre « vaisseau », la Terre, parcourt effectivement l’espace à une vitesse d’environ 30 kilomètres par seconde. Ainsi, la Terre tourne autour du Soleil, qui lui-même tourne autour du centre de la Voie lactée (notre galaxie), à plus de 230 km/s. Et notre galaxie, pour sa part, navigue à quelque chose comme 630 km/s à travers le vide intersidéral. C’est ce qu’on appelle filer à toute allure ! Mais pour aller où ? Considérant qu’il nous est impossible de connaître les dimensions et la forme exacte de l’univers, cette question demeure forcément sans réponse.

Par ailleurs, bien que nous comprenions de mieux en mieux les mécanismes du vivant et de son évolution, nul ne saurait dire exactement comment et pourquoi la vie est apparue sur Terre, et si elle s’est répandue ailleurs dans l’univers. Il reste tant de choses à découvrir, mais plus mystérieuse encore est la question du sens de la vie. Avons-nous un but ou une mission particulière à accomplir ? Comme c’était le cas de nos voyageurs galactiques, ici aussi, chacun a sa petite (ou grande) théorie sur la question, mais personne ne peut affirmer quoi que ce soit avec certitude. Et tout comme eux, nous sommes forcés d’admettre que jusqu’à preuve du contraire, nous sommes seuls dans les parages (autant sur le plan physique que métaphysique), donc entièrement maîtres de notre destin.

Au point où nous en sommes, ce n’est plus un jeu. Nous devons, ici et maintenant, chercher de vraies solutions à nos vrais problèmes. Quels problèmes ? Ceux qui menacent notre survie. Car au rythme où vont les choses, force est de constater que nous aurons tôt fait d’épuiser notre « carburant ». Lasse de la pression que nous exerçons sur elle, la Terre commence à se fatiguer, pour ne pas dire à se rebeller. Le problème, c’est que nous ne connaissons aucune autre planète habitable. Et quand bien même nous en découvrions une, nous sommes encore bien loin de posséder les technologies nécessaires pour effectuer un voyage interstellaire.

Autrement dit, la fuite en avant n’est pas une solution, pas plus que le déni d’ailleurs. La Terre est bel et bien notre « maison commune », pour reprendre l’expression du pape François, et nous avons la responsabilité d’en prendre soin. Et cette responsabilité, nous la devons d’abord à nous-mêmes, car s’il est un fait que la Terre pourrait très bien se passer de nous, nous sommes pour notre part totalement dépendants d’elle. Mais arriverons-nous à nous entendre avant que ne survienne la catastrophe ?

Sébastien Lévesque

Les chemins du côté obscur

CHRONIQUE / Aujourd’hui, je vais prendre un grand détour pour vous faire remarquer combien il peut être tentant de commettre le mal au nom du bien. Plus particulièrement, je voudrais vous montrer comment le « côté obscur » peut facilement s’emparer de celles et ceux qui, à partir d’une noble cause, sont prêts à user de tous les moyens possibles pour arriver à leurs fins. Mais pour commencer, vous devez savoir que je suis un fan fini de Star Wars, ce qui explique pourquoi je parle ici de « côté obscur ». Et au risque de passer pour une sorte d’illuminé, je dois dire que les films Stars Wars représentent pour moi bien plus qu’un simple divertissement. À mes yeux, cette saga constitue le plus grand mythe de notre temps et peut servir de repère moral au même titre que plusieurs systèmes philosophiques ou grandes religions.

Chroniques

L'échec du dialogue

CHRONIQUE / Dans ma dernière chronique, je vous avais dit que je vous parlerais de la controverse entourant le spectacle SLAV, de Robert Lepage. Je vais donc vous en parler, bien que pour être parfaitement honnête avec vous, je n’en ai plus très envie. D’abord, il me semble que presque tout ce qu’il y avait à dire sur le sujet a déjà été dit. De plus, je dois admettre que j’ai beaucoup de difficulté à me situer dans ce débat qui, avouons-le, a pris des proportions incroyables, pour ne pas dire insensées. Quoi qu’il en soit, essayons de comprendre de quoi il en retourne.

D’un côté, je comprends et je respecte les sentiments de celles et de ceux qui ont pu être affectés par la tenue de ce spectacle, et plus particulièrement par certains partis pris dans la démarche artistique de son auteur. En effet, il est pour le moins étrange qu’un spectacle portant sur l’esclavage ne mette pas en scène davantage de Noirs, ou que ces derniers n’aient pas été placés au coeur de son processus de création. De plus, dans un contexte de sous-représentativité des Noirs au théâtre et dans les milieux artistiques en général, on peut dire que cette controverse était plutôt prévisible. Bref, il apparaît assez évident que Robert Lepage et son équipe ont manqué de jugement et de sensibilité.

Cela dit, il n’en demeure pas moins que plusieurs réactions, aussi légitimes soient-elles sur le fond, ont été démesurées et mal avisées. De ce point de vue, cette controverse apparaît donc comme l’échec du dialogue. Je déplore ainsi le fait que le débat ait été littéralement pris en otage par certains militants que j’oserais qualifier d’« extrémistes ». Ces derniers, il faut le dire, semblent davantage habités par le ressentiment et les fantasmes racialistes que par un réel désir de favoriser les rapprochements intercommunautaires. Sur ce point, je suis donc d’accord avec Robert Lepage, qui s’est défendu d’avoir cherché à offenser qui que ce soit et qui a regretté que les critiques n’aient pas été un peu plus constructives. Mais pour ces militants, il semble que nous n’ayons pas droit à l’erreur.

Évidemment, l’explication de Lepage n’excuse pas tout, mais elle tend à tout le moins à relativiser les accusations d’appropriation culturelle et de racisme dont il a été l’objet. Ce dernier a par ailleurs expliqué, avec beaucoup de justesse, selon moi, que le propre du théâtre est de se glisser dans la peau de l’autre et de chercher à se reconnaître en lui. Autrement dit, l’art permet de transcender le particulier (nos différences) pour embrasser l’universel (ce que nous avons en commun). C’est en ce sens que je parle d’échec du dialogue, car il est assurément plus difficile de se comprendre et de se reconnaître les uns les autres lorsque chacun tend à se replier sur lui-même (ou sur sa communauté), plutôt que chercher à cultiver notre humanité commune.

À ce propos, il est maintenant d’usage d’affirmer que nous assistons, en Occident, à un repli identitaire de la part de la majorité blanche. Aux États-Unis, par exemple, plusieurs groupes de suprémacistes blancs ont repris du poil de la bête, surtout depuis l’élection de Donald Trump. Le repli identitaire est donc un fait difficilement contestable. C’est cependant à tort que nous croyons que cette tendance ne touche que la majorité blanche. En réalité, ce sont à peu près tous les groupes ethniques et religieux qui sont touchés par le phénomène, comme en fait foi la controverse qui nous occupe ici.

Finalement, je suis d’avis que oui, Lepage et son équipe auraient dû se montrer un peu plus attentifs aux revendications et aux besoins de la « communauté noire », notamment en impliquant davantage cette dernière dans le processus de création. Mais d’un autre côté, il est affligeant de constater à quel point notre société se montre de plus en plus incapable de parler au « nous », et que certains militants sont plus prompts à lancer des accusations qu’à tendre la main. À mes yeux, ce déficit d’empathie est assurément plus grave et dommageable pour le vivre ensemble que ne peut l’être l’erreur de Robert Lepage.

Chroniques

Je ne suis pas un homme blanc

CHRONIQUE / La scène se déroule en France, sur un plateau de télévision. L’interviewer interpelle un des invités en lui disant « monsieur », ce à quoi ce dernier rétorque, visiblement irrité, qu’il n’est pas un homme. L’interviewer se ravise et demande alors à l’individu de lui expliquer comment il se définit exactement. Pour faire une histoire courte, il s’agit d’un « non-binaire », c’est-à-dire d’une personne qui ne s’identifie ni comme homme ni comme femme, mais peut-être quelque part entre les deux. Et encore, c’est bien plus compliqué que ça. En fait, c’est tellement compliqué que l’individu lui-même semble s’y perdre et se contente au final de nous dire qu’il existe d’innombrables identités de genre et qu’il ne peut toutes les nommer.