Sébastien Lévesque

La gauche bric-à-brac

CHRONIQUE / Depuis quelques années, un peu partout dans les démocraties occidentales, on assiste à une montée de la droite conservatrice. Le dernier exemple en date est évidemment l’élection de Doug Ford, en Ontario, mais il demeure par ailleurs difficile de ne pas penser à Donald Trump, qui a su séduire l’électorat américain en jouant le rôle du « outsider » et en adoptant des positions fermes sur l’immigration. Personnellement, je n’aime pas beaucoup Donald Trump et encore moins ses idées, mais il faut à tout le moins lui reconnaître l’intelligence de savoir s’adresser aux gens sur la base d’enjeux qui les interpellent vraiment, une qualité qui se perd au sein de nos « élites » intellectuelles et politiques

Cela dit, l’influence de la droite conservatrice ne s’arrête pas là. Même lorsqu’elle n’est pas au pouvoir, le fait est qu’elle possède de plus en plus la capacité de contrôler l’agenda politique et les enjeux qui y sont débattus. Au Québec, par exemple, même si ce sont les libéraux qui sont au pouvoir depuis plus de 15 ans, il ne se passe pratiquement pas une semaine ou un mois sans que nous ne parlions de signes religieux et d’immigration. Il serait facile de dire que ces enjeux ne sont que des diversions, mais force est peut-être de reconnaître que ceux-ci revêtent une certaine importance aux yeux des citoyens.

Dans ce contexte, la bonne question à se poser n’est donc pas si nous devrions parler de ces enjeux, mais comment nous devrions en parler. Et plus fondamentalement, je crois que la gauche, si elle souhaite un jour couper l’herbe sous le pied de la droite conservatrice, devrait davantage chercher à comprendre les causes de son irrésistible ascension. Mais la gauche semble malheureusement vivre dans une bulle idéologique parfaitement hermétique. Pendant que les gens réclament une charte de la laïcité ou un resserrement des lois sur l’immigration, elle préfère nous parler de culture du viol, de racisme systémique, d’appropriation culturelle, du patriarcat et de toilettes non genrées. Plus déconnectée que ça, tu meurs !

Qu’on me comprenne bien, je ne dis pas que ces enjeux sont dénués d’intérêt, tant s’en faut, mais la réalité c’est que ce ne sont pas des enjeux qui interpellent prioritairement la population. Mais la gauche n’a cure de la réalité, ce qu’elle veut c’est avoir raison. D’ailleurs, si vous vous intéressez un peu trop au peuple, elle vous accusera probablement de populisme. Pour toutes ces raisons, j’en viens souvent à penser qu’une des principales cause de la montée de la droite, c’est la gauche. Cela ne manque pas d’ironie, évidemment. Et c’est d’autant plus navrant que la gauche devrait pourtant être la première à prendre le parti du peuple et des travailleurs, mais dans les faits elle affiche un mépris de plus en plus assumé pour tout ce que le peuple aime, et plus encore pour ce qu’il n’aime pas.

Sur l’enjeu de l’immigration, par exemple, la gauche semble ici aussi plus habile à lancer des accusations qu’à proposer des solutions concrètes. Quiconque ose aujourd’hui remettre en question nos seuils d’immigration ou la perméabilité de nos frontières est aussitôt accusé de racisme, voire de fascisme. Difficile, dans de telles conditions, d’entretenir un débat sain et constructif. C’est regrettable, car peu importe notre position sur le sujet, la sagesse élémentaire exigerait que nous nous y penchions sérieusement, ne serait-ce justement parce que c’est un enjeu qui inquiète la population. 

Finalement, en cherchant à tout prix à pousser un programme bric-à-brac complètement déconnecté des préoccupations et des priorités du commun des mortels, la gauche se tire dans le pied. Pire, elle tend aussi à diviser plutôt qu’à rassembler. C’est le grand paradoxe de cette gauche qui se dit antiraciste, mais qui sépare constamment les gens sur la base de leur race ou de leur religion. Une gauche qui se dit altermondialiste, mais qui est farouchement antinationaliste et opposée à toute forme de contrôles aux frontières. Comprenne qui pourra, mais pendant ce temps, ce sont les Doug Ford et les Donald Trump de ce monde qui en profitent.

Sébastien Lévesque

Un monde sans espoir

CHRONIQUE / C’est un vieux mythe grec. Il raconte comment la première femme humaine, Pandore, a été créée et envoyée sur Terre par Zeus pour se venger des hommes pour le vol du feu par Prométhée. Les hommes, en effet, étaient devenus forts et arrogants depuis qu’ils possédaient le feu, un attribue divin qui symbolise la connaissance. Ils ont alors cru qu’ils pouvaient se mesurer aux dieux et ainsi s’élever au-dessus de leur condition. Autrement dit, les hommes ont voulu devenir eux-mêmes des dieux. Mais ils paieront très cher cette offense faite aux dieux et à la nature.

Chroniques

Êtes-vous spéciste?

CHRONIQUE / Pendant des milliers d’années, l’espèce humaine s’est plu à croire qu’elle était unique ou spéciale dans l’univers. Dans le monde occidental plus particulièrement, le christianisme a pendant longtemps participé à entretenir chez nous l’idée selon laquelle nous ne serions rien de moins que le chef-d’œuvre de la Création, créé à l’image de Dieu, donc détenteurs d’un statut particulier ou de supériorité dans la nature. Concrètement, cela signifiait que l’être humain devait forcément avoir été placé au centre de l’univers et que nous n’étions pas des animaux comme les autres. Double prétention, double erreur.

Avec le temps et grâce à d’importantes découvertes scientifiques, nous avons progressivement pris conscience de la fausseté de ces prétentions, qui ne reposaient finalement que sur des préjugés anthropocentristes. Au 17e siècle, le mathématicien et astrophysicien Isaac Newton a mené à bien la révolution copernicienne et démontré hors de tout doute raisonnable que la Terre n’est pas le centre de l’univers et que c’est elle qui tourne autour du Soleil, et non l’inverse. Quelque deux siècles plus tard, le naturaliste Charles Darwin échafaudera quant à lui la théorie de l’évolution, laquelle établit une filiation évidente entre l’être humain et les autres espèces animales.

Sébastien Lévesque

François Legault, le fédéraliste?

CHRONIQUE / Avec les années, François Legault nous a habitués à toutes sortes de pirouettes idéologiques, au point où il nous est permis de croire que ses prises de position ont plus souvent à voir avec le calcul politique qu’avec les convictions profondes. Heureusement pour lui, le mot girouette est maintenant banni à l’Assemblée nationale, mais cela n’empêche certainement pas ses détracteurs de penser (non sans raison, selon moi) que le chef de la CAQ se cherche avant tout désespérément une « niche » qui lui permettrait de se démarquer de ses adversaires péquistes et libéraux.

Sur le terrain constitutionnel, par exemple, monsieur Legault avait jusqu’à tout récemment choisi de miser sur l’autonomisme, une forme de nationalisme qui se veut une position mitoyenne entre l’indépendantisme et le fédéralisme. Plus concrètement, l’autonomisme préconise une décentralisation importante des pouvoirs du gouvernement fédéral canadien vers le gouvernement du Québec, sans pour autant chercher à rompre le lien entre le Québec et le Canada. Mais ça, c’était bien avant que sa formation politique se retrouve bonne première dans les intentions de vote…

Probablement conscient des lacunes potentielles de sa position et de ses propres limites, monsieur Legault s’est récemment ravisé en s’adonnant à une étonnante profession de foi fédéraliste, allant même jusqu’à vanter les mérites du modèle social canadien. Cela ne manque pas d’ironie venant d’un homme politique « de droite » qui est généralement plus enclin à vanter les mérites du libre marché que ceux de l’État-providence. Plus encore, on est en droit de se demander ce que le Canada a réellement à voir avec tout ça, car le filet social dont jouissent les Québécois relève avant tout de leur propre volonté. François Legault, qui a lui-même été ministre de l’Éducation puis de la Santé et des Services sociaux, doit forcément savoir tout cela.

Mais puisque son parti s’approche de plus en plus du pouvoir, le chef de la CAQ doit forcément tempérer ses ardeurs, à commencer par ses volontés de réforme. Ainsi, bien qu’il se présente comme le candidat du changement, il fera tout en son pouvoir pour dissimuler les éventuels effets indésirables d’une « réforme Legault » qui consisterait à remettre en question nos acquis sociaux et nos services publics.

Pour ce qui est de la question nationale, monsieur Legault sait pertinemment que la souveraineté est en perte de vitesse. Et puisqu’il s’agit d’un ancien péquiste, il aura fort à faire pour dissiper le doute autour de sa personne. Philippe Couillard n’a d’ailleurs pas tardé à remettre en question la véracité des nouvelles convictions fédéralistes du chef de la CAQ. Dans ce contexte, ce dernier devra donc mettre les bouchées doubles pour convaincre les électeurs qu’il n’est maintenant habité par aucune velléité indépendantiste.

Mais pourquoi alors délaisser la voie autonomiste ? Selon moi, parce qu’il s’agit d’une position trop complexe et difficile à expliquer. On sait d’ailleurs que monsieur Legault n’est pas particulièrement reconnu pour ses talents d’orateur et de pédagogue. Aussi, il n’est pas inutile de rappeler que la défunte ADQ de Mario Dumont a autrefois défendu la position autonomiste, avec un succès plutôt mitigé. Ne serait-ce que pour ces deux raisons, les stratèges caquistes en sont probablement venus à la conclusion qu’il serait plus « payant » de définir la CAQ comme un parti fédéraliste, tout simplement.

N’empêche qu’il demeure assez difficile de croire que François Legault soit un vrai fédéraliste. Et en semant ainsi le doute (une fois de plus) sur ses véritables allégeances, le chef de la CAQ prête flanc à la critique et aux accusations. Cela pourrait donc coûter cher à la CAQ, qui peine effectivement à se démarquer de ses adversaires. Il aurait pourtant été tellement plus simple selon moi de persister dans la voie autonomiste, laquelle demeure possiblement la seule capable de raviver chez les Québécois leur flamme nationaliste d’antan. Mais cela exigerait plus d’audace que monsieur Legault en est vraisemblablement capable.

Sébastien Lévesque

La crise démocratique

CHRONIQUE / La réforme du mode de scrutin est une idée débattue depuis longtemps, tant au Québec qu’au Canada. Au début des années 2000, Benoît Pelletier, alors ministre de la Réforme des institutions démocratiques sous le gouvernement libéral de Jean Charest, avait entrepris de vastes consultations sur le sujet et avait constaté – non sans surprise – que l’idée rencontrait peu d’appuis dans la population, notamment en région. Le projet de réforme a donc été abandonné. Plus récemment, mais au Canada cette fois, c’est le gouvernement Trudeau qui n’a pas tenu sa promesse de réformer le mode de scrutin. La principale raison ? Aucun consensus ne s’est dégagé des diverses consultations menées d’un bout à l’autre du pays. Comme quoi, en dépit de ce qu’en disent certains experts ou politiciens, il ne semble pas y avoir à ce sujet une réelle volonté de changement dans la population.

Qu’à cela ne tienne, les trois partis d’opposition à Québec ont décidé de faire front commun sur cette question et ont promis de mettre en place un nouveau mode de scrutin proportionnel mixte pour les élections de 2022. Mais qu’est-ce que cela changerait, au juste ? En gros, la répartition des sièges à l’Assemblée nationale se ferait maintenant proportionnellement au nombre de voix obtenues par chacun des partis et tiendrait aussi compte des disparités régionales. Concrètement, cela voudrait dire qu’un parti comme Québec solidaire, par exemple, qui a obtenu 7,63 % des voix en 2014, remporterait huit ou neuf sièges plutôt que seulement trois. De ces sièges, les uns seraient évidemment issus des circonscriptions dans lesquelles ils ont obtenu le plus de votes, et les autres seraient distribués sur la base de divers paramètres comme les résultats à l’échelle nationale et l’équilibre entre les régions.

L’intention derrière cette volonté de réforme du mode de scrutin est très claire et fort louable : il s’agit de rétablir la confiance de la population envers les élus et les institutions démocratiques. Difficile d’être contre la vertu, certes, mais pour ma part, je suis loin d’être convaincu que cela suffit à combattre le cynisme et la désillusion des électeurs. Pire encore, je suis d’avis qu’un système électoral proportionnel favoriserait l’émergence des voix extrémistes ou marginales à l’Assemblée nationale et risquerait ainsi de créer de l’instabilité, entre autres avec la hausse des gouvernements minoritaires ou de coalition. Autrement dit, la proportionnelle accentuerait probablement le phénomène de la fragmentation politique et alimenterait encore davantage la politique partisane. 

Le mode de scrutin uninominal à un tour présente quant à lui certains avantages. Avant tout, c’est un mode de scrutin que nous connaissons et qui a fait ses preuves. Est-ce un argument suffisant pour le préserver ? Non, mais il faut tout de même être prudents avant de remettre en question nos us et coutumes politiques. Dans les faits, introduire un mode de scrutin proportionnel mixte constituerait une véritable révolution démocratique dont nous ne pouvons pas tout à fait mesurer les conséquences. Les plus cyniques d’entre nous diront que les partis politiques au pouvoir n’ont, de toute façon, aucun intérêt à procéder à une telle réforme, mais au final, on peut se questionner sur la pertinence d’offrir à la population un changement qu’elle ne semble pas réclamer.

À mon avis, la crise démocratique que nous tentons de résorber ne tient pas tant à notre mode de scrutin actuel, qui nous a généralement bien servi, plutôt qu’à une culture politique malsaine rongée par la partisanerie aveugle et l’influence démesurée des lobbys. Ce dont nous avons réellement besoin, ce n’est donc pas d’un nouveau mode de scrutin, mais bien que les élus réapprennent à travailler ensemble, pour le bien commun. Pour ce faire, il faudrait notamment revaloriser la fonction de « simple député » et le rôle de l’opposition dans l’exercice du pouvoir. Et, à ce propos, notre bon vieux mode de scrutin uninominal à un tour présente justement cet avantage qu’il peut favoriser la culture de la modération et du compromis chez les élus, d’autant que ces derniers y mettent du leur. 

Chroniques

Le prix de la liberté

CHRONIQUE / Mercredi dernier, la ministre de la Justice Stéphanie Vallée a présenté six lignes directrices visant à clarifier la nouvelle loi sur la neutralité religieuse de l’État. Entre autres choses, ces directives devraient permettre de donner des balises à celles et ceux qui auront à traiter des demandes d’accommodement. Mais comme il fallait probablement s’y attendre, l’opposition n’a pas tardé à se faire entendre, reprochant notamment à la ministre son manque de clarté et une gestion au cas par cas qui ne risque pas de faciliter la vie des personnes qui devront gérer les diverses demandes. Bien que je puisse comprendre la déception de celles et ceux qui souhaiteraient une solution « clé en main », nous allons voir que la réalité est tout autre et que si nous souhaitons réellement prendre les droits au sérieux, il nous est impossible d’imposer des balises trop strictes ou limitatives.

Mais qu’est-ce qu’un accommodement, et qui peut en bénéficier ? En gros, l’accommodement consiste en l’assouplissement d’une règle ou d’une norme institutionnelle (ou sociétale) afin de favoriser l’accès à l’égalité ou l’inclusion de certaines personnes présentant une différence. Ce qu’il faut par ailleurs savoir, c’est que cette notion est issue du droit et qu’elle découle directement de l’application de l’article 10 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, lequel stipule que nul ne doit être discriminé sur la base de son sexe, sa race, son orientation sexuelle, son handicap, sa religion, etc. 

À titre d’exemple, on accommodera un élève aux prises avec des troubles d’apprentissage (TDAH, dyslexie, etc.) en lui donnant un peu plus de temps qu’aux autres pour effectuer le même travail en classe. On pourra aussi installer un équipement spécialisé ou réaménager une classe pour accommoder un enfant lourdement handicapé, lui permettant ainsi de poursuivre son cheminement scolaire en dépit d’un contexte qui lui serait normalement défavorable. Bref, comme je l’ai évoqué plus haut, les accommodements visent essentiellement à favoriser l’égalité des chances.

Qu’à cela ne tienne, les accommodements sont souvent perçus comme des privilèges octroyés à certaines minorités au détriment de la majorité. En lui-même, ce constat n’est pas totalement faux puisque les personnes qui en bénéficient sont forcément des minorités à qui la norme générale d’application porte préjudice. Par contre, gardons aussi en tête que pour faire partie de ces « privilégiés » à qui l’on accorde un accommodement, il faut être victime d’une forme ou d’une autre de discrimination reconnue par la Charte. Comme quoi il y a des privilèges plus enviables que d’autres… 

Mais entre vous et moi, le problème n’est peut-être pas tant l’accommodement lui-même que le fait qu’il repose parfois sur des motifs religieux. Accommoder un enfant handicapé passe toujours, mais accommoder un croyant ?  Pour tout dire, j’ai souvent l’impression que les gens ne prennent pas les croyances religieuses réellement au sérieux, surtout celles venant d’ailleurs. Certes, nous pouvons trouver qu’il est ridicule ou irrationnel de croire en un dieu qui exigerait que nous portions constamment un voile ou que nous jeûnions pendant un mois, mais il n’en demeure pas moins que la liberté de religion est un droit fondamental que nous ne pouvons limiter sur la seule base du fait que nous n’aimons pas les religions.

Et à ce propos, il faut se souvenir qu’un accommodement, qu’il soit religieux ou autre, ne peut être accordé que s’il est raisonnable. Qu’est-ce à dire ? Grosse modo que l’accommodement ne doit pas entraîner de contrainte excessive par rapport au respect des droits d’autrui (ce qui inclut l’égalité homme-femme), à la santé et à la sécurité des personnes ou au bon fonctionnement de l’organisme.

Quant aux demandes elles-mêmes, elles seront toujours multiples et complexes, comme le sont les sociétés marquées par le fait du pluralisme. Ainsi, que nous le voulions ou non, elles devront toujours être gérées au cas par cas. Ça ne sera pas toujours simple, évidemment, mais c’est là le prix à payer pour vivre dans une société libre, démocratique et égalitariste.