Chroniques

L'art du compromis

CHRONIQUE / C’est reparti ! Sitôt élue, la Coalition avenir Québec (CAQ) a annoncé son intention de légiférer sur les signes religieux. Et comme il fallait s’y attendre, la réplique n’a pas tardé, les opposants y allant de leurs habituelles accusations de xénophobie et de racisme. Ce débat, on le constate, est malheureusement polarisé à l’extrême, au point où il est devenu très difficile d’envisager une issue favorable. Dans ces conditions, s’il souhaite véritablement régler la question une bonne fois pour toutes, le gouvernement caquiste devra faire preuve de beaucoup de détermination, mais aussi de souplesse. Or, si le passé est garant de l’avenir, ce n’est pas gagné d’avance.

Pour des raisons évidentes, je ne vais cependant pas relancer ce débat ici. Cela fait effectivement plus de dix ans que les Québécois débattent de laïcité et j’estime que les arguments ont été suffisamment entendus. L’heure n’est donc plus aux tergiversations, mais à l’action. Mais que faire ? La bonne nouvelle, c’est qu’en dépit de la polarisation que suscite cette question, un consensus est éventuellement à portée de main. Et ironiquement, la solution passe peut-être par le rapport Bouchard-Taylor, publié en 2008.

Vivement critiqué au moment de sa sortie, ce rapport n’en est pas moins le fruit d’un long processus de consultation et de réflexion. Pendant la commission, des Québécois de toutes les origines ont pris la parole, notamment pour exprimer leurs craintes identitaires ou leur attachement aux droits individuels. Dans leurs conclusions, les commissaires ont ainsi cherché à rendre compte de la complexité de la situation du Québec, tiraillé entre sa diversité et son désir de conservation culturelle. Ce dont le Québec a besoin, disaient-ils, c’est de solutions mitoyennes.

Dans le domaine des signes religieux, par exemple, les commissaires Bouchard et Taylor ont été forcés de procéder à une sorte de compromis entre les deux extrêmes. Plutôt que tout interdire, comme en France, ou ne rien interdire, comme au Canada, ils ont proposé une forme d’interdiction qui se limiterait aux employés exerçant des fonctions dites « coercitives », comme les juges et les policiers. À noter que depuis, Charles Taylor s’est distancié de cette prise de position, mais elle n’en demeure pas moins pertinente pour nous.

À priori, je vois donc d’un bon œil que le gouvernement caquiste ait décidé d’adopter une posture semblable à ce que les commissaires Bouchard et Taylor ont proposé dans leur rapport, car c’est possiblement la seule susceptible de faire consensus au Québec. Cela dit, il existe quelques différences majeures entre la proposition de la CAQ et celles du rapport Bouchard-Taylor, à commencer par l’ajout des enseignants comme catégorie d’emploi visée. À n’en point douter, cet élément fera l’objet de nombreuses discussions, tout comme la distinction entre certaines notions comme « autorité » et « coercition ». Dans tous les cas, pour réussir là où les autres ont échoué, la formation de François Legault devra se montrer davantage à l’écoute et plus encline aux compromis que ses prédécesseurs péquistes et libéraux. À ce propos, s’il y a bien un reproche que l’on peut adresser au Parti québécois de 2014, c’est son intransigeance. En effet, on se souviendra qu’en commission parlementaire, le ministre Bernard Drainville n’a en aucun cas daigné faire la moindre concession sur son projet de Charte des valeurs. 

De son côté, le bilan du Parti libéral du Québec n’est guère plus reluisant. Bien qu’ils aient été au pouvoir pendant plus de 15 ans, il semble que les libéraux n’ont jamais cru bon légiférer sérieusement sur la question, laissant ainsi le débat dégénérer allégrement. Que ce soit par principe ou par pur électoralisme, le fait est qu’ils ont manqué à leur devoir. 

Bref, la réussite du gouvernement caquiste dépendra essentiellement de sa capacité à manier l’art du compromis, par exemple en ajoutant une clause grand-père permettant aux employés actuels de continuer à porter leurs signes religieux. Et en retirant le crucifix à l’Assemblée nationale, peut-être ?

Chroniques

La religion et nous

CHRONIQUE / Dernièrement, je vous ai parlé du malaise identitaire des Québécois, notamment pour expliquer en quoi et pourquoi certains enjeux comme la laïcité, l’identité et l’immigration ont chez nous une résonance particulière. De manière générale, je souhaitais démontrer que si les Québécois ont de telles préoccupations, ce n’est pas tant parce qu’ils sont xénophobes ou racistes, mais surtout parce que le Québec constitue une « petite nation », c’est-à-dire une minorité culturelle et linguistique dans l’ensemble canadien et nord-américain. Conséquemment, il y a fort à parier que les Québécois seront toujours plus ou moins habités par un sentiment d’insécurité et de fragilité identitaire.

Aujourd’hui, j’aimerais émettre l’hypothèse que si la laïcité apparaît aussi importante aux yeux de nombreux Québécois, c’est entre autres parce que plusieurs d’entre eux entretiennent un rapport trouble avec la religion. Ainsi, bien qu’elles puissent être jugées recevables et compréhensibles, les craintes exprimées par les Québécois devraient être soumises à un examen rationnel. Par exemple, s’ils font tant de cas des signes religieux, et en particulier du voile, j’estime que ce n’est peut-être pas toujours pour les bonnes raisons. Bref, un petit examen de conscience s’impose afin d’évaluer le bien-fondé et les sources de cette défiance.

Chroniques

Le pari de la troisième voie

CHRONIQUE / Lundi soir dernier, les Québécois se sont offert un gouvernement caquiste majoritaire. Il s’agit ni plus ni moins d’une petite révolution, puisque cette victoire marque la fin de l’alternance au pouvoir entre le Parti libéral du Québec (PLQ) et le Parti québécois (PQ) qui durait depuis plus de 48 ans ! Pour autant, est-il juste de parler de changement ? La Coalition avenir Québec (CAQ) constituera-t-elle une rupture par rapport au régime libéral ? Sur le plan économique et social, rien n’est moins sûr. Ce qui va assurément changer, par contre, ce sont les relations entre Québec et Ottawa.

Car même si la CAQ s’est toujours montrée hésitante et ambivalente sur la question, il ne fait aucun doute que certaines de ses prises de position la mèneront forcément sur le terrain constitutionnel. Avant même l’assermentation de son gouvernement, François Legault a d’ailleurs fait connaître son intention de relancer le débat sur les signes religieux et de recourir à la disposition de dérogation, s’il le faut (et il le faudra, croyez-moi). Et dans certains domaines comme l’immigration et la culture, le nouveau premier ministre souhaite aussi rapatrier des pouvoirs et des fonds fédéraux.

Vaste programme, donc, surtout pour un parti qui prétend que la question nationale n’est plus vraiment pertinente, que les Québécois sont passés à autre chose. Sauf que dans les faits, on constate que la nation québécoise est toujours confrontée à son inéluctable incomplétude, et une fois de plus elle devra choisir entre la soumission et l’affirmation. Ainsi, il importe de se demander ce que fera le gouvernement caquiste lorsqu’il touchera aux limites du cadre fédéral canadien. Et comment réagira François Legault lorsqu’il se fera dire non par Ottawa ? Nul ne le sait.

Mettons certaines choses au clair. Bien qu’elle soit fédéraliste, la CAQ se définit avant tout comme un parti nationaliste. De toute évidence, l’objectif du nouveau gouvernement sera donc d’offrir au Québec davantage d’autonomie, sans pour autant chercher à rompre le lien avec le Canada. Ce faisant, la CAQ souhaite sans doute incarner la fameuse « troisième voie » dont se revendiquait la défunte Action démocratique du Québec de Mario Dumont.

Évidemment, il y a quelque chose d’astucieux à chercher une position équilibrée entre la « souveraineté à tout prix » et le « fédéralisme mou », mais on peut néanmoins se questionner sur la force et la pertinence d’un nationalisme qui refuse l’idée même que le Québec pourrait (devrait) devenir un État indépendant s’il advenait une fois de plus que le Canada refuse d’entendre ses revendications légitimes. Les libéraux nationalistes comme Robert Bourassa et Claude Ryan en sont d’ailleurs passés par là, avec les résultats – et les conséquences – que l’on connaît.

Quoi qu’il en soit, laissons la chance au coureur. A priori, les intentions de monsieur Legault semblent bonnes et on ne peut que se réjouir de voir le Québec reprendre le chemin de l’affirmation après 15 années de règne libéral et de fédéralisme béat. Bien sûr, les plus cyniques d’entre nous diront qu’on a déjà joué dans ce film et que le fédéralisme canadien est foncièrement irréformable. Possible, mais quelles autres options avons-nous ? Le statu quo ? Insatisfaisant. L’indépendance ? Encore faudrait-il que les Québécois en veuillent.

En terminant, je voudrais dire un mot sur les résultats électoraux du PLQ et du PQ. Les libéraux, à n’en point douter, devront procéder à un sérieux examen de conscience après l’une des pires défaites de leur histoire. Plus particulièrement, ils devront chercher une façon de reconnecter avec l’électorat francophone. Les péquistes, quant à eux, devront reconstruire autour de l’option souverainiste, bien que cette dernière semble de plus en plus difficile à vendre. Ironiquement, il se peut que la CAQ soit le meilleur atout du PQ, car s’il advenait que la formation de François Legault peine à imposer ses idées à Ottawa, la souveraineté pourrait gagner en crédibilité. Comme quoi le pari de la troisième voie pourrait nous entraîner vers des avenues insoupçonnées.

Sébastien Lévesque

Le malaise identitaire

CHRONIQUE / Voilà plus de dix ans que les Québécois débattent régulièrement de la place de la religion dans la société, et plus particulièrement du concept de laïcité, ce prétendu « mur de séparation » entre l’Église et l’État. Indirectement, ce qui est aussi en jeu lorsqu’il est question de laïcité, ce sont certains thèmes comme l’identité et l’immigration. Ces débats, on le sait, sont ardus et suscitent de profondes divisions dans la société québécoise. Je ne vais donc pas les reprendre ici, ne serait-ce que parce que j’estime que les arguments ont été suffisamment entendus et qu’il serait contre-productif de les répéter ad nauseam.

Pour autant, il peut être intéressant de se demander ce qui fait en sorte que ces enjeux suscitent autant l’émoi dans la population québécoise. Certes, ces préoccupations ne sont pas propres au Québec, mais force est de constater qu’elles ont chez nous une résonance particulière. Serait-ce que les Québécois sont xénophobes ou racistes? Je ne crois pas. Mais alors, pourquoi les questions liées à la laïcité, à l’identité et à l’immigration sont-elles si sensibles au Québec alors qu’elles ne le sont pas autant dans le reste du Canada?

Pour répondre à cette question, il convient d’adopter le regard de l’historien. Ainsi, nous verrons que l’histoire du Québec est traversée par une sorte de « malaise identitaire » qui tire ses sources d’un sentiment d’insécurité et de fragilité identitaire propre aux petites nations. Car s’il existe bel et bien une majorité québécoise composée des francophones de souche canadienne-française, il ne faut par ailleurs jamais perdre de vue que cette majorité constitue elle-même une minorité culturelle et linguistique dans l’ensemble canadien et nord-américain.

Ce n’est pas un fait anodin. À tort ou à raison, en effet, beaucoup de Québécois ont aujourd’hui encore le sentiment qu’en tant que francophones, ils doivent constamment se battre pour survivre, exactement comme leurs ancêtres avant eux. Évidemment, depuis la Révolution tranquille, certains progrès ont été accomplis afin d’assurer aux Québécois la protection et le rayonnement de leur culture et de leur langue (la Charte de la langue française, par exemple), mais il n’en demeure pas moins que ces acquis apparaissent fragiles dans un monde marqué par les constantes transformations sociales et culturelles qui s’exercent notamment sous l’effet des pressions de la mondialisation. Dans ce contexte, on comprend déjà mieux pourquoi tout ce qui touche la question identitaire passionne tant les Québécois.

Le malaise identitaire québécois est par ailleurs le fait d’un peuple habité par un fort besoin d’affirmation nationale et de reconnaissance, mais qui peine cependant toujours pour l’obtenir. Et à ce propos, la controverse des accommodements raisonnables fut particulièrement révélatrice. Nombreux sont les Québécois qui, bien maladroitement, ont ainsi cherché à expliquer aux commissaires Bouchard et Taylor qu’ils craignaient pour l’identité nationale québécoise. D’après eux, les Québécois issus de la majorité historique ont trop concédé à la diversité culturelle, au point où il devient difficile de préserver « nos valeurs » et  « notre culture ». D’aucuns y ont vu des propos racistes et xénophobes – ce qui est probablement vrai dans certains cas –, mais pour ma part, j’y ai surtout vu l’expression d’un sincère sentiment d’insécurité et d’iniquité à leur endroit. 

Finalement, si je vous dis tout cela, c’est que je crois qu’il serait temps que nous cessions de traiter tous ces gens avec mépris et condescendance. On peut évidemment estimer que les craintes exprimées par certains Québécois sont largement exagérées, mais elles n’en demeurent pas moins recevables et compréhensibles. Qui plus est, il faut bien admettre qu’en dépit des discours simplistes et moralisateurs de certains politiciens, la diversité n’est pas qu’une force, mais aussi un enjeu complexe et difficile. Et chose certaine, la vertu et les bons sentiments ne suffiront certainement pas à apaiser le malaise identitaire des Québécois, bien au contraire.

Sébastien Lévesque

Tous égaux devant la mort?

CHRONIQUE / Voilà une autre proposition qui risque de faire jaser. La semaine dernière, la Coalition avenir Québec (CAQ) s’est montrée ouverte à élargir l’aide médicale à mourir à certaines personnes inaptes, notamment celles atteintes de la maladie d’Alzheimer. C’est un sujet délicat, il va sans dire, mais je verrais personnellement d’un bon oeil que le Québec, déjà un pionnier en la matière, prenne l’initiative de la réflexion sur un éventuel élargissement des critères d’admissibilité à l’aide médicale à mourir. Cela irait d’ailleurs dans le sens de l’arrêt Carter, le jugement de la Cour suprême qui a mené à la décriminalisation du suicide assisté et de l’euthanasie partout au Canada.

La bonne nouvelle, c’est que si le passé est garant de l’avenir, nous savons qu’il est possible de mener à bien cette réflexion de façon mature et au-delà de la partisanerie. Au moment de son adoption, en juin 2014, tous ont effectivement salué l’exemplarité de la démarche ayant permis l’élaboration de la Loi concernant les soins de fin de vie. Pour ma part, il m’a toujours semblé que cette loi représentait un pas dans la bonne direction, mais souffrait cependant de certaines incohérences, à commencer par le fait qu’elle n’accorde pas à tout le monde la même autonomie morale. Ce faisant, il y a lieu de se demander si nous ne pourrions pas en faire davantage pour nous assurer que chacun de nous puisse réellement « mourir dans la dignité », comme le veut la formule consacrée.

Dans son acception générale, la dignité renvoie directement à la notion de liberté, laquelle implique la capacité de déterminer par soi-même et pour soi-même ce en quoi consiste une « bonne vie », et, par la suite, la possibilité d’effectuer des choix relatifs à cette dernière. Autrement dit, tout individu devrait pouvoir vivre conformément à ses propres valeurs, dans la mesure où cela ne brime pas la liberté et les droits d’autrui. C’est sur la base de ce principe que, dans l’arrêt Carter, la Cour suprême a fait valoir que la reconnaissance d’un droit à la vie et à la sécurité ne doit pas, dans son application, conduire à une obligation de vivre contre son gré. Par conséquent, elle reconnaît que, dans certaines circonstances, il faut respecter le choix d’une personne de mettre fin à ses jours.

Dans la loi, il y a grosso modo trois grandes conditions à remplir pour obtenir l’aide médicale à mourir : avoir une maladie grave et incurable ; être en situation de fin de vie ; être en proie à des souffrances physiques et psychologiques qui ne peuvent être soulagées par les moyens normalement utilisés. 

Si, à première vue, ces critères peuvent sembler raisonnables, en y regardant de plus près, on constate qu’ils ne respectent pas tout à fait l’autonomie morale des personnes. D’abord, la souffrance étant une notion très subjective, il me semble quelque peu hasardeux d’en faire un critère incontournable. Par ailleurs, en limitant l’accès à l’aide médicale à mourir seulement aux personnes en fin de vie, nous forçons certaines personnes malades à vivre contre leur gré une vie qu’elles jugent ne plus valoir la peine d’être vécue.

Le problème, ici, c’est qu’en refusant d’accorder aux personnes qui ont une maladie grave et incurable la même autonomie morale qu’à celles qui sont en fin de vie, la loi québécoise prend manifestement parti pour une conception particulière de la vie et trace elle-même la ligne entre ce qui permet de juger qu’une vie vaut ou ne vaut plus la peine d’être vécue. Cela rompt avec le principe de neutralité de l’État, qui est pourtant fondamental dans une société libre et démocratique comme la nôtre.

Mais la question n’est pas si simple, j’en conviens, et il importe par ailleurs de se prémunir contre les risques de dérapage. Le principal enjeu, à ce point-ci, c’est donc celui du consentement libre et éclairé. J’estime cependant qu’il serait irresponsable – pour ne pas dire immoral – de laisser cette question en suspens indéfiniment, car force est de constater que pour l’instant, nous ne sommes pas tous égaux devant la mort.

Sébastiens Lévesque

Censeurs insensés

CHRONIQUE / Après l’annulation des pièces SLAV et Kanata, de Robert Lepage, nombreux sont ceux qui ont exprimé des inquiétudes quant au climat de censure qui semble vouloir s’installer au Québec. Personnellement, sans être aussi alarmiste, j’admets partager certaines de ces inquiétudes et me demander jusqu’où tout cela va nous mener. Sauf qu’à mon sens, le principal danger qui nous guette ne relève pas tant de la censure à proprement parler, mais du politiquement correct. Ce qui m’inquiète, autrement dit, c’est une forme d’autocensure qui pourrait se généraliser si le climat social et politique continue de se détériorer.

Le problème du politiquement correct, c’est qu’il tend à appauvrir considérablement nos débats publics. Pour preuve, il suffit de constater combien il est devenu quasiment impossible de parler de certains thèmes comme l’immigration, l’identité et la langue sans que cela ne provoque une quelconque polémique. Dans ce contexte, on comprend qu’il devient hautement périlleux de s’attaquer à ces enjeux, au point où certains préféreront tout simplement éviter d’en parler, ne serait-ce que pour ne pas avoir à subir l’opprobre et les grossières accusations de xénophobie et de racisme qui l’accompagnent généralement.

À ce propos, la présente campagne électorale ne fait évidemment pas exception à la règle. Déjà, en tout début de campagne, une candidate de Québec solidaire, Ève Torres, a littéralement demandé à ce que nous cessions de parler du voile. Selon elle, il ne s’agirait pas d’une question d’intérêt public, mais d’un choix personnel. Pour ma part, je conviens qu’il s’agit d’un sujet délicat et à risque de dérapages, mais pour autant cela ne m’apparaît pas une raison suffisante pour ne plus en débattre. Au contraire, je crois qu’il serait plus sain d’en parler ouvertement, faute de quoi si nous tentons « d’étouffer » ce genre de débat, cela risque de générer davantage de tensions et d’insatisfaction dans la population.

Par ailleurs, la proposition de la Coalition avenir Québec d’abaisser notre seuil d’immigration à 40 000 par année a évidemment suscité la controverse. S’il est vrai que la façon dont la formation de François Legault semble se plaire à instrumentaliser l’enjeu de l’immigration a de quoi laisser songeur, il n’en demeure pas moins que cette question est pertinente et mérite d’être débattue. Et par-delà les chiffres, c’est notre capacité et notre volonté d’intégration des nouveaux arrivants qu’il convient de questionner. J’entends par là que si nous souhaitons que l’immigration soit une expérience mutuellement enrichissante, nous devrions avant tout réfléchir à ce que nous pourrions faire pour améliorer nos mécanismes d’accueil et d’intégration.

Dans le même ordre d’idée, je comprends assez mal la levée de boucliers face à la proposition de la CAQ d’imposer un test de français et de valeurs à tous les aspirants citoyens au Québec. Certes, on peut une fois de plus critiquer l’amateurisme de monsieur Legault, mais sur le fond, sa proposition est loin d’être aussi déraisonnable et drastique que certains le laissent entendre. De nombreux États démocratiques, à commencer par le Canada, ont d’ailleurs des exigences similaires. Pour obtenir la citoyenneté canadienne, en effet, le candidat doit avoir une maîtrise suffisante d’une des deux langues officielles et réussir un test sur l’histoire, la culture et les valeurs du pays. Or, si c’est valable pour le Canada, pourquoi ne le serait-ce pas pour le Québec ?

Quoi qu’il en soit, le problème n’est évidemment pas que des gens s’opposent à ces propositions, car rien n’est plus légitime en démocratie qu’exprimer son désaccord. Le problème, c’est plutôt la propension qu’ont certaines personnes ou certains groupes à verser dans les attaques personnelles et les procès d’intention dès qu’un débat les indispose. Cette volonté plus ou moins avouée de « confisquer » le débat public pour le détourner à des fins idéologiques réduit pour ainsi dire à néant tout effort de réflexion. Et c’est bien malheureux, car pour peu qu’on s’y investisse sérieusement et de bonne foi, un débat est toujours constructif.

Sébastien Lévesque

Les joyeux naufrageurs

CHRONIQUE / Cette chronique n’aura pas la prétention d’être « savante » ni même d’être originale. Je vais vous parler d’environnement et ce n’est certainement pas à titre d’expert que je peux vous en parler, car je n’en suis vraiment pas un (je laisse cela à mon excellent collègue Claude Villeneuve). Non, aujourd’hui, c’est à titre de citoyen inquiet que je souhaiterais m’adresser à vous. Et puisqu’une fois n’est pas coutume, je vais le faire sur un ton plus direct et plus personnel qu’à l’habitude.

Cela dit, je le répète, ma chronique ne sera pas très originale. Ce que je m’apprête à vous dire, il y a fort à parier que vous l’ayez déjà lu ou entendu de nombreuses fois de la part d’autres chroniqueurs qui partagent mes préoccupations. Quoi qu’il en soit, je pense qu’une fois de plus ne fera pas de mal et que certaines choses sont si importantes qu’elles méritent qu’on s’y attarde autant de fois qu’il le faudra, et ce, jusqu’à ce le message passe une bonne fois pour toutes.

Mais d’une certaine façon, ce n’est pas directement à vous que je vais m’adresser. Pas prioritairement, du moins. Ceux à qui je voudrais d’abord m’adresser, c’est à nos politiciens. Après tout, nous sommes en campagne électorale, donc je me dis qu’il est possible qu’ils soient un peu plus à l’écoute. Et si je m’adresse à eux, c’est parce qu’il me semble que nous ne les entendons pas suffisamment parler d’environnement depuis le début de cette campagne. Pourtant, s’il y a un enjeu important à l’heure actuelle, c’est bien celui-là. Je dirais même que c’est LA question vers laquelle tout devrait converger.

Mais alors, s’il s’agit d’un enjeu si important, pourquoi est-ce que la plupart des partis semblent ne pas s’y intéresser outre mesure ? Les raisons sont forcément multiples, mais pour ma part, je dirais que c’est avant tout parce que l’environnement n’est pas un sujet populaire (n’en déplaise à nos amis de Québec solidaire et à leur slogan). Qu’est-ce à dire ? Simplement que prendre des engagements clairs au sujet de la réduction des gaz à effet de serre ou sur la gestion des matières putrescibles, c’est pas mal moins sexy que de promettre une croissance économique infinie et des baisses d’impôt et de taxes.

Ajoutons à cela que la « game » politique semble plus que jamais sous le joug de la dictature de l’instantanéité. Cela n’a rien de tout à fait nouveau, vous me direz, mais force est de reconnaître que l’influence croissante des réseaux sociaux tend à accentuer le phénomène. Or, l’enjeu environnemental exige au contraire une vision à moyen et à long terme. Il exige aussi des politiciens qu’ils parviennent à s’élever au-dessus des intérêts partisans pour embrasser l’intérêt général. Bref, tout ce qui fait cruellement défaut à notre classe politique.

À ce propos, bien que je puisse être parfois sévère à l’endroit de ce parti, je me dois ici de souligner l’exception que représente Québec solidaire. En effet, il s’agit ni plus ni moins du seul parti qui semble se préoccuper sérieusement de l’environnement. Évidemment, certains diront que puisque QS n’a aucune chance de prendre le pouvoir, ils peuvent bien promettre n’importe quoi. Ce n’est pas faux, mais il n’en demeure pas moins qu’en choisissant d’utiliser les diverses tribunes qui leur sont offertes pour parler de cet enjeu, les solidaires forcent en quelque sorte leurs adversaires à se positionner à leur tour. Ne serait-ce que pour cette raison, leur apport au débat politique mérite d’être salué.

Au final, je me dis que si la plupart des politiciens ne prennent pas la question environnementale suffisamment au sérieux, c’est peut-être aussi parce que la population ne la prend pas suffisamment au sérieux. Or, je pense que les politiciens ont malgré tout la responsabilité morale d’en parler et de prendre des engagements fermes à ce propos, quitte à froisser un peu l’électorat. Mais c’est probablement trop demander à ces joyeux naufrageurs qui préfèrent s’en tenir à quémander des votes. Et c’est malheureusement ainsi qu’ils en viennent à oublier que le navire est en train de foncer tout droit sur un iceberg.

Sébastien Lévesque

La gratuité scolaire n'existe pas

CHRONIQUE / Dernièrement, je vous ai parlé de la proposition de la Coalition avenir Québec de revenir au tarif unique dans les CPE, et ce, afin de vous faire remarquer qu’un tarif modulé ne nuisait pas forcément à l’accessibilité et à l’universalité du programme, bien au contraire. Dans le même ordre d’idée, j’aimerais aujourd’hui m’attarder avec vous à la proposition de Québec solidaire (QS) d’instaurer la gratuité scolaire de la garderie jusqu’au doctorat. Non seulement cette proposition fait-elle beaucoup jaser, mais aussi les arguments avancés pour la soutenir sont de même nature que ceux qui se portent à la défense du tarif unique en CPE.

La différence, ici, c’est qu’il n’est pas question de tarif à proprement parler, mais de financement. En effet, lorsque Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois nous parlent de gratuité, ce à quoi ils aspirent, c’est ni plus ni moins à ce qu’il n’y ait aucun coût relié à l’utilisation d’un service. Ce qu’ils rejettent, c’est le principe de l’utilisateur-payeur. Pour autant, il n’est pas tout à fait exact de parler de « gratuité ». Qu’on le veuille ou non, la mise en œuvre d’un service public dépendra toujours du financement qui lui est accordé. D’une façon ou d’une autre, quelqu’un quelque part devra donc payer la facture. Mais qui ? Et combien ? Tel est le véritable enjeu qui se cache derrière cette proposition.

À la question du financement des services publics, il y a généralement trois réponses possibles. En premier lieu, on peut considérer qu’il revient à l’utilisateur de payer lui-même la totalité des coûts reliés au service qu’il souhaite utiliser. Dans un second temps, on peut avancer l’idée qu’il revient à la collectivité de prendre en charge l’entièreté de ces coûts. Finalement, il y a la position mitoyenne, laquelle consiste à affirmer qu’autant l’utilisateur que la collectivité doivent faire leur part pour assurer le financement du service en question. Personnellement, de ces trois options, la dernière me semble la plus équilibrée et en phase avec les valeurs de notre société, qui oscillent entre individualisme et collectivisme.

Prenons le cas des études supérieures, dont il est grandement question dans la proposition de QS. D’abord, parce que l’éducation peut être interprétée comme une sorte d’investissement sur soi et sur son avenir, il ne m’apparaît pas en soi déraisonnable d’exiger des étudiants qu’ils participent eux-mêmes au financement de leurs études. Après tout, ce sont eux qui vont bénéficier du service et qui devraient profiter de ses éventuelles retombées positives. Cela dit, il faut aussi reconnaître que ces dites retombées ne profiteront pas qu’aux individus, mais à la communauté tout entière. Une collectivité qui investit en éducation, c’est effectivement une collectivité qui s’enrichit (et pas qu’en termes d’impact économique).

Ainsi, puisque les risques et les bénéfices sont partagés, il me semble raisonnable d’admettre qu’autant les étudiants (les utilisateurs) que la collectivité doivent faire leur part dans le financement des études supérieures. Cependant, le débat sur les frais de scolarité demeure entier. Actuellement, les étudiants paient-ils trop cher ou pas assez cher pour leurs études ? En fait-on suffisamment pour soutenir les jeunes issus de milieux socioéconomiquement défavorisés ? Voilà des questions qui mériteraient qu’on s’y attarde davantage et dont je préférerais qu’on débatte dans les médias plutôt que parler d’une gratuité scolaire qui n’existe pas.

En terminant, si je m’oppose à la « gratuité » scolaire, ce n’est pas parce que je crois qu’elle est irréalisable ou hors de nos moyens, mais simplement parce que je crois qu’il s’agit d’une mesure malavisée qui ne correspond pas à nos valeurs. D’ailleurs, ce que les défenseurs de cette option omettent généralement de dire, c’est que dans les pays où elle est appliquée, la gratuité scolaire s’accompagne le plus souvent de mesures coercitives ou de balises qui flirtent dangereusement avec l’élitisme. Comme défense de l’accessibilité et de l’universalité des études supérieures, je crois que nous pouvons faire mieux.

Sébastien Lévesque

Les Bonhommes Sept Heures

CHRONIQUE / On connaît tous la légende du Bonhomme Sept Heures, ce mystérieux et inquiétant personnage qui s’en prenait aux enfants qui n’étaient pas sages ou qui se couchaient trop tard. Je parle au passé, car j’ose espérer que peu de parents utilisent encore ce stratagème pour tenter d’assagir leurs enfants. Cela dit, nul doute que ce dernier fut probablement très efficace. Il est comme ça, l’être humain, lorsqu’il a peur, il est prêt à gober à peu près n’importe quoi. Et ce qui est vrai pour les enfants l’est tout autant pour les adultes. Ce type d’argumentation basé sur la peur demeure d’ailleurs très présent à l’âge adulte. Bref, les adultes aussi ont leurs Bonhommes Sept Heures bien à eux.

Parmi ceux-ci, on retrouve évidemment des politiciens qui préfèrent s’en prendre aux idées des autres plutôt qu’exposer et défendre les leurs à l’aide d’arguments rationnels. C’est plus facile ainsi, je suppose. Qu’on me comprenne bien, je ne dis pas que les politiciens devraient s’abstenir de critiquer les idées de leurs adversaires. Cela n’aurait aucun sens. Seulement, je crois que lorsqu’ils le font, ils devraient veiller, d’une part, à ce que leur critique soit rationnelle, c’est-à-dire basée sur des faits et des raisonnements, et d’autre part à ce qu’elle soit constructive, c’est-à-dire qu’elle permette aux autres de progresser dans leur réflexion. Je sais, je sais, je rêve en couleurs.

Sébastien Lévesque

Une véritable universalité

CHRONIQUE / La semaine dernière, la Coalition avenir Québec (CAQ) y est allée d’une sortie pour le moins étonnante. La formation de François Legault, en effet, a annoncé qu’elle entendait revoir le coût des garderies pour revenir à un tarif unique de 8,05 $ par jour. La principale raison invoquée ? Corriger la « grave injustice » qu’aurait causée le Parti libéral du Québec en introduisant une tarification modulée en fonction des revenus des familles. De son côté, Geneviève Bélisle, directrice générale de l’Association québécoise des Centres de la petite enfance (CPE), a accueilli favorablement cette proposition de la CAQ, prétextant que « tout ce qui nous amène vers la tarification unique nous semble plus cohérent avec le souhait de départ d’offrir un programme universel ».

Personnellement, je n’ai jamais compris le lien que certains établissent entre tarif unique et universalité. Cela m’apparaît d’autant plus incompréhensible que ces mêmes personnes ne semblent généralement pas s’offusquer du fait que nous ayons des paliers d’imposition progressifs. Or, s’il est juste d’imposer les particuliers proportionnellement à leur revenu, pourquoi n’en serait-il pas de même lorsqu’il est question de la tarification des services publics ? C’est pourtant grâce à la modulation des tarifs qu’il devient possible d’offrir aux familles à faible revenu un tarif préférentiel, c’est-à-dire plus bas que le tarif unique de 8,05 $ proposé par la CAQ. Ce faisant, contrairement à la croyance populaire, la tarification modulée peut tout à fait contribuer à favoriser l’accessibilité ainsi que l’atteinte des objectifs d’égalité des chances entre les enfants et d’universalité qui animent le programme des CPE depuis son élaboration.

Dans le même ordre d’idée, je n’ai jamais compris non plus comment un programme du type « one size fits all » pouvait prétendre à l’universalité. Les réalités familiales étant de nos jours beaucoup plus complexes et diversifiées qu’elles ne l’étaient auparavant, il m’apparaît plus qu’hasardeux de prétendre que le réseau des CPE pourrait à lui seul dispenser tous les besoins que peuvent rencontrer les familles en matière d’éducation. En effet, il y a de nos jours des familles qui, pour toutes sortes de raisons, ne peuvent pas ou ne souhaitent tout simplement pas envoyer leurs enfants dans un CPE. Que fait-on de ces familles et de leurs enfants ? On les laisse tomber en marge du système ? Voilà une bien drôle de façon de promouvoir l’universalité !

Pour toutes ces raisons, j’aurais préféré voir la CAQ (ou tout autre parti) reprendre la proposition de la défunte Action démocratique du Québec (ADQ), laquelle promettait de verser 100 $ par semaine directement dans les poches des parents. Une prestation universelle – véritablement universelle – pour la garde d’enfants, autrement dit. Indépendamment de sa faisabilité économique (qui est discutable, j’en conviens), ce qui me plaît surtout dans cette mesure, c’est la latitude qu’elle offre aux parents. En bénéficiant d’une telle prestation, ces derniers pourraient effectivement jouir d’une plus grande liberté de choisir un service éducatif conforme à leurs besoins et/ou à leurs valeurs, voire de passer plus de temps à la maison avec leurs enfants, si tel est leur désir.

Ironiquement, cette proposition a toujours été décriée pour motif qu’elle serait « régressive ». Apparemment, elle inciterait les femmes à retourner à la maison, les confinant ainsi dans leurs rôles traditionnels. Il me faut bien avouer que ce sont généralement des partis conservateurs (l’ADQ avait un fort penchant conservateur) qui proposent ce genre de mesure, mais pour autant cela ne m’apparaît pas suffisant pour soutenir l’accusation. Pour ma part, il me semble au contraire qu’il n’y a rien de plus libéral (au sens philosophique du terme, on s’entend) que de respecter l’autonomie des parents, c’est-à-dire leur liberté de choisir par eux-mêmes ce qu’il y a de mieux pour eux et pour leurs enfants. Quant aux femmes, je crois qu’elles sont suffisamment fortes et fières pour assumer leurs propres décisions.