Un instant, les autrices!

Cela fait presque un an que je vous ai parlé du fabuleux retour du mot «autrice», et je ne suis pas le seul. Même Radio-Canada a jugé bon de faire un reportage sur le sujet il y a quelques semaines, On y entendait notamment l’animateur Alain Gravel lancer qu’il se fait «chicaner» chaque fois qu’il dit «auteure»  plutôt qu’«autrice».

J’ai donc eu envie de me porter à sa défense. J’ai de petites nouvelles pour la personne qui le chicane : «auteure» est toujours accepté et acceptable. Il n’est pas devenu erroné du jour au lendemain, n’en déplaise aux tenantes et tenants d’«autrice».

Ne vous méprenez pas : je ne suis pas du tout contre le fait qu’on dise maintenant «autrice», lequel est le synonyme qui aurait dû logiquement s’imposer dès le départ, comme ce fut le cas en Suisse. Mais je suis dérangé lorsque cette prise de conscience se transforme en intransigeance.

Premièrement, cela fait une quarantaine d’années que l’Office québécois de la langue française a proposé à la fois «auteure» et «autrice». Même si le deuxième était le plus logique, c’est le premier qui s’est imposé. Visiblement, les usagers n’ont pas voulu d’«autrice». Et quand on dit les usagers, cela signifie les hommes comme les femmes. Si les écrivaines avaient tout de suite aimé «autrice», je ne pense pas qu’«auteure» aurait survécu très longtemps.

Bref, ce n’est pas parce que, soudainement, une partie de la population est désormais prête à dire «autrice» qu’il faut brusquement honnir «auteure», lequel nous a très bien convenu pendant toutes ces années.

Deuxièmement, si les inconditionnels d’«autrice» sont logiques avec eux-mêmes, ils doivent également s’attaquer à tous les autres féminins illogiques. Or, j’aimerais bien voir s’ils sont tout aussi prêts à dire «une assureuse», «une défenseuse», «une entrepreneuse», «une gouverneuse», «une metteuse en scène», «une procureuse», «une réviseuse», «une superviseuse», «une vainqueuse». Parce qu’en français, lorsqu’un nom est dérivé d’un verbe, c’est la terminaison en «euse» et non en «eure» qui est logique. Préférer «assureure» ou «réviseure», c’est se ranger du même côté que ceux qui préfèrent «auteure».

Bref, dans ce débat, il vaut mieux opter pour la souplesse, du moins si on ne veut pas se faire remettre ses propres incohérences sur le nez. «Autrice» finira par s’imposer s’il plaît à la majorité. Il faut juste lui donner le temps. D’ici là, inutile de jeter l’opprobre sur ceux qui continuent de recourir à «auteure». Et consolons-nous en nous rappelant qu’en France, la plupart des gens parlent encore d’une écrivaine en disant «un auteur».

Perles de la semaine

Ils sont malades, complètement malades, cernés de rigolade...

«Je n’entends pas bien, je dois avoir des bouchons de surimi [cérumen].»

«Pour mes nausées, vous pouvez me prescrire du Volkswagen [Vogalène]?»

«C’est grave, ce virus Hezbollah [Ebola]?»

«Il faut me faire une télescopie [coloscopie].»

«Pour ma conjonctivite, je dois me laver les yeux avec du sérum philosophique [physiologique].»


Source : C’est grave docteur? Les plus belles perles entendues par votre médecin - Tome 2, Michel Guilbert, Les Éditions de l’Opportun, 2016.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Chronique qui a son pareil

CHRONIQUE / J’aimerais savoir si on dit «il n’y en a pas un pareil» ou «il n’y en a pas deux pareils». Merci à l’avance. (Christine Chaumel, Québec)

Dans ma chronique du 15 mars 2013, j’expliquais que cette faute ne vient pas d’une mauvaise compréhension du sens de « pareil », mais plutôt d’une syntaxe déficiente. On ne dit pas « il n’y en a pas un pareil », mais « il n’y en a pas de pareil ». De la même façon que l’on dit « il n’y en a pas de meilleur » et non « il n’y en a pas un meilleur ».

Vous pouvez essayer avec plusieurs autres adjectifs et locutions de comparaison, comme « pire », « tel », « semblable », « identique », « plus beau », « moins grand », etc. Vous constaterez que c’est la préposition « de » qui est appropriée, et non l’article « un ».

« Il n’y en a pas deux pareils » n’a pas tout à fait le même sens. Vous parlez alors d’une multitude d’éléments dont aucun n’est identique à un autre. « Il n’y en a pas de pareil » veut plutôt dire « il n’y a rien de pareil à cette chose-là ».

L’adjectif « pareil » peut être utilisé dans plusieurs sens. Tantôt, il est synonyme de « même » (« rendez-vous à pareille heure demain »). Tantôt, il signifie « tel » (« dans un pareil cas », « devant une pareille insistance »). La plupart du temps, il veut dire « semblable ».

Au Québec, nous avons aussi hérité d’un vieil emploi : « pareil » adverbe.

« Elle et moi pensons pareil. »

« Sans le savoir, vous vous êtes habillés pareil. »

Cet emploi se rencontre aussi dans la langue parlée en France. On en trouve des traces dans la littérature. Il est toutefois critiqué par les grammairiens. « Pareil » veut ici dire « de la même façon », « de manière identique ». On peut également utiliser le véritable adverbe dérivé de « pareil », soit « pareillement ».

« Elle et moi pensons de la même façon. »

« Sans le savoir, vous vous êtes habillés de manière identique. »

Il existe un deuxième emploi adverbial, disparu outre-mer, mais encore bien vivant chez nous : « pareil » synonyme de « quand même », « malgré tout ». Lui aussi est à proscrire dans le discours soutenu.

« Je vais y aller pareil. »

« Je sais que tu l’as déjà fait, mais refais-le pareil. »


Perles de la semaine

La saison de hockey approche, les esprits s’échauffent, et ça se lit sur le site du Sportnographe.

« Je pense que c’est un baume d’air frais. »

« Il sait comment traiter ses joueurs. Pis je pense que les joueurs y mangent son esprit pis ils jouent pour lui. »

« La deuxième finale de la NBA a eu un record d’audition au Canada avec 4,3 millions de personnes. »

« Les Hurricanes étaient accotés au pied du mur. »

« Quand qu’on va visiter des universités américaines, il y a beaucoup de bouche à bouche pour juste voir c’est quoi que quelqu’un peut nous dire sur un joueur qu’on savait pas. »

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Il happa l’appât

CHRONIQUE / Depuis quelques années, les journalistes semblent avoir découvert le verbe «happer» en pensant que c’est un synonyme de «frapper», alors que, selon Le Robert, «happer» signifie «saisir, attraper brusquement et avec violence». Ainsi, on entend régulièrement aux bulletins de nouvelles qu’une personne a été happée par une auto quand elle a manifestement été frappée. J’ai l’impression qu’on utilise «happer» plutôt que «frapper» parce que ça fait plus recherché. Qu’en pensez-vous? (Michel Truchon, Québec)

J’ai répondu à une question semblable le 9 mai 2014. Effectivement, le verbe «happer» est tellement utilisé pour parler des accidents de la circulation que beaucoup de gens croient qu’il est un parfait synonyme de «heurter». On a fini par perdre de vue le sens premier: «Saisir, attraper brusquement et avec violence.»

«Happer» vient d’une onomatopée d’origine germanique, «happ», qui évoque le bruit de mâchoires qui se referment. En néerlandais, le verbe «happen» veut dire «mordre». Voilà pourquoi la définition première de «happer» est, selon le Trésor de la langue française, «attraper brusquement quelque chose d’un coup de mâchoire, de bec». Les loups, requins et autres prédateurs ont donc happé leurs proies bien avant que les voitures les imitent.

Le mot a fini par emprunter plusieurs significations plus ou moins figurées. On peut aujourd’hui happer quelqu’un qui tente de s’enfuir, happer son trousseau de clefs sur la table en partant précipitamment, être même happé par la beauté des paysages.

Mais pour happer une personne ou une chose au sens propre, il faut soit être plus gros qu’elle, soit arriver à très grande vitesse. Une voiture peut donc happer un piéton ou un cycliste, mais plus rarement une autre voiture. Par contre, ladite voiture peut très certainement être happée par un train.

On ne peut pas non plus utiliser le verbe «frapper», comme vous le suggérez. Il s’agit d’une impropriété. «Frapper» veut dire «donner un coup», ce qui n’est pas la même chose que «heurter, entrer en collision avec quelque chose».

«Les deux voitures se sont heurtées (et non «frappées») à grande vitesse.»

«Le piéton a été happé (ou «renversé») par une déneigeuse.»

Profitons-en pour dénoncer un anglicisme très courant ici : frapper un nœud. Il s’agit d’un calque de l’anglais «to hit a snag». Et un très mauvais calque, car en anglais, «nœud» se dit «knot», alors que «snag» désigne un chicot, c’est-à-dire la partie qui reste d’un tronc ou d’une branche cassés ou coupés.

En français, il faut plutôt dire «tomber sur un os».

Perles de la semaine

Quand Monsieur Caron présente sa carte d’accoutumance-maladie...

«J’ai été opéré d’une éclosion intestinale [occlusion].»

«J’ai consulté un gastro-entéropode.»

«Ma femme fait une dépression, elle boit du noir.»

«Je suis un régime sévère, je mène une vraie vie d’Aztèque [ascète].»

«J’aimerais faire changer mon stérilet. Si je suis ménopausée? Oui, depuis trois ans, pourquoi?»

Source : «C’est grave, docteur? : les plus belles perles entendues par votre médecin», Michel Guilbert, Éditions de l’Opportun, 2014.

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Séance d'orthographe

Des chiffres et des lettres muettes

CHRONIQUE / Souvent, on entend qu’il va faire «si» degrés et non «sisse» degrés. Il en va de même avec «di» et non pas «disse». Est-ce que mes oreilles ont raison de «siller»? (Robert Beauregard, Québec)

Désolé pour vos oreilles, répondais-je le 8 juin 2007, mais les personnes qui prononcent ainsi ont été à bonne école : quand le mot qui suit «cinq», «six», «huit» et «dix» commence par une consonne, la consonne finale du chiffre devient muette.


«Le naufrage a fait [si] morts et [ui] blessés. [Di] personnes manquent à l’appel.»

«J’arrive dans [sin] minutes!»


Ce serait trop beau si c’était aussi simple. Mais il y a des exceptions : dans les dates (quand le mois commence par une consonne), devant «pour cent» et lorsque le numéral est utilisé comme nom ou comme pronom. Dans les deux premiers cas, les deux prononciations sont possibles, et dans les deux autres, il faut prononcer le son final.


«Votre rendez-vous est fixé au [sisse ou si] juillet prochain.»

«J’ai eu 98 [uite ou ui] pour cent à l’examen!»

«Je joue mon [sink] de cœur maintenant (numéral utilisé comme nom).»

«J’ai demandé 12 paires de chaussettes, pas 22! J’en ai 10 [disse] de trop (numéral utilisé comme pronom, remplaçant le mot «paires»).»


Dans les dates, la consonne finale de «cinq» se prononce pratiquement toujours. Avec «pour cent», elle est très souvent muette quand «cinq» fait partie d’un autre nombre («cinq [sink] pour cent et vingt-cinq [sin] pour cent»).

Qu’en est-il pour «sept» et «neuf»? Les prononciations [sè] et [ne] sont considérées comme vieillies, mais on les entend encore (comme dans «1700» et «1900» [«milsèsan, milnesan»]).

Mais «neuf» a une particularité : devant les mots «ans», «autres», «heures» et «hommes», la liaison se fait avec le son [v].


«L’équipe est formée de neuf hommes [nevom]. Ils s’entraînent les lundis à 9 h [neveur].»

«Donnez-moi neuf avocats [nefavoca]. Oh et puis donnez-m’en neuf autres [neuvôtre].»

«Tu as seulement 9 ans [nevan], il te reste encore neuf années [nefané] avant d’être majeur.»


                                                                                          ***


«Dans mon journal ce matin, le journaliste conjugue "renforcer" comme s’il était du second groupe : il renforcit.» (Jean-Marc Pagé, Saguenay)


J’ai répondu à cette question le 7 janvier 2005, mais l’article de la Banque de dépannage linguistique m’apparaît plus complet et plus nuancé. Le voici.

«Sorti de l’usage en France, le verbe «renforcir» au sens de «rendre plus fort» a résisté plus longtemps au Québec à son concurrent «renforcer». «Renforcir» a été usuel en français jusqu’au XVIe siècle, avant d’être évincé par la forme «renforcer». Il s’est alors réfugié dans la langue populaire [...]. Au Québec, «renforcir», courant à l’époque de la colonisation en Nouvelle-France, s’est conservé jusqu’à aujourd’hui, mais son emploi est en recul. Si l’on ne peut considérer son emploi comme fautif, on peut juger préférable, selon les besoins du contexte, de recourir à des équivalents plus actuels, de registre neutre ou soutenu, comme «renforcer» ou «fortifier», mais aussi à des expressions comme «reprendre des forces»; «devenir plus fort», «plus costaud»; «raffermir», «tonifier», «développer ses muscles» ou «muscler» (son ventre, etc.).

Par ailleurs, dans le sens de «rendre plus solide», au propre comme au figuré, «renforcir» pourrait être remplacé par «renforcer», mais aussi par des équivalents comme «consolider», «étayer», «soutenir», «stabiliser». 

De la même manière, le substantif «renforcissement», dérivé de «renforcir», peut être remplacé par l’équivalent «renforcement» ou d’autres plus appropriés, selon le contexte.»

Bref, «renforcir» n’est pas foncièrement mauvais, mais pour l’écriture journalistique, qui doit être de niveau un peu plus soutenu, il vaut mieux l’éviter.

J’ajouterai que le verbe «forcir», bien que rarement utilisé, est correct. Attention toutefois, car il n’est pas synonyme de «forcer», mais plutôt de «se renforcer». Par exemple, on dira d’un enfant qu’il a forci s’il a grandi, s’il est devenu plus fort ou plus massif.

Le Petit Robert note aussi que le vent peut forcir, dans le sens de «fraîchir».


Perles de la semaine

Ces étudiants manquent un peu de culture bio…


«Le système urinaire comprend deux haricots en forme de reins.»

«L’air descend dans les poumons par la tranchée arrière.»

«Les veines du cou sont les veines jugulées.»

«La bile est produite par la vésiculaire binaire.»

«Les rotules sont de petits rots très légers.»


Source : «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.


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Séance d'orthographe

113 ans de week-ends

CHRONIQUE / «J’aimerais avoir votre opinion sur l’expression "bon week-end". Nous avons pourtant déjà une belle expression en français : bonne fin de semaine.» (Denise Tremblay, Québec)

Le 6 janvier 2006, je souhaitais un bon anniversaire au mot «week-end», à l’occasion du centenaire de l’entrée de cet anglicisme dans la langue française. Ce mot est en effet accepté depuis 1906.

Il y a treize ans, plusieurs lecteurs auraient aimé que La Tribune bannisse tout mot à consonance anglaise. «Week-end» était le premier cité, mais d’autres comme «leader», «stop» et «interview» figuraient dans leur liste noire. Parce qu’à force de se faire dire qu’il faut éviter les anglicismes dans notre langue, on en est venu à penser qu’un anglicisme est automatiquement mauvais.

Mais un anglicisme, c’est simplement un emprunt à l’anglais. Et il y a des emprunts plus justifiés que d’autres, parce qu’ils comblent un vide lexical ou apportent un synonyme lorsqu’il n’y a qu’un seul terme pour nommer une réalité donnée.

Les anglicismes moins louables sont ceux qui s’imposent lorsque nous avons déjà dans notre langue tous les mots nécessaires pour exprimer la même réalité. Par exemple, l’anglicisme «initier» parasite depuis plusieurs années les verbes «instaurer», «entreprendre», «instiguer», «amorcer», «commencer», «lancer», etc.

Évidemment, «fin de semaine» est plus français que «week-end», mais ce dernier a ses avantages : il est plus court et permet de varier le vocabulaire (avoir un deuxième mot pour nommer la même réalité). Il répond à un besoin, et ce, depuis plus de 100 ans.

Jusqu’à tout récemment au Québec, la locution «fin de semaine» était celle qui était la plus répandue dans la langue courante... et je crois bien qu’elle l’est encore. Mais avec l’explosion des communications, «week-end» a fini par s’installer ici aussi. Et comme il est accepté par tous les ouvrages de référence, on ne peut pas soulever l’argument de la faute de langage pour le faire bannir.

Sachez également que, si les anglicismes vous irritent, l’anglais, lui, est composé de 60 pour cent de mots dérivés du latin et du français. Alors que notre langue a puisé entre trois et cinq pour cent de ses mots dans l’anglais. 

Le plus drôle, c’est que plusieurs de ces emprunts venaient initialement du français et du latin. Par exemple «bougette», qui désignait au Moyen Âge un petit sac dans lequel on mettait son argent. Les Anglais nous l’ont volé, l’adaptant à leur langue, et quelques siècles plus tard, nous leur avons repris, sauf qu’il s’était transformé en «budget»!

Voici une liste de quelques anglicismes désormais bien intégrés au français, avec l’année de leur entrée. L’astérisque indique que le mot venait au départ du latin ou du français.

«puritain»* (1562)

«paquebot» (de «packet-boat», 1634)

«verdict»* (1669)

«vote»* (1702)

«redingote» (de «riding-coat», 1725)

«club» (1774)

«romantique»* (1776)

«officiel»* (1778)

«disqualifier»* (1784)

«stop» (1792)

«handicap» (1827)

«leader» (1829)

«interview»* (1880)

«klaxon» (1914)

«slogan» (1933)

«stress» (1950)

«jogging» (1974)

Vous voyez : quelle hémorragie si nous proscrivions tout mot hérité de l’anglais! Tel n’est donc pas l’objectif de la chasse aux anglicismes. Ajoutez tous les emprunts aux autres langues (italien, espagnol, allemand, arabe, turc, etc.) et le fait qu’il reste à peu près 200 mots d’origine gauloise en français, et vous comprendrez que la pureté linguistique absolue n’est pas de ce monde, loin de là.


Perles de la semaine

Vous connaissez le jeu des définitions? Eh bien... ce qui suit n’est exactement pas ça : ce sont plutôt de véritables réponses d’examen.

«Les deux faces d’une feuille de papier sont le recto et le verseau.»

«Un quotidien est un journal qui parle de la vie quotidienne.»

«Un liquide est potable lorsqu’on peut en boire un pot sans problème.»

«La pasteurisation s’appelle ainsi parce qu’elle a été inventée par des prêtres protestants.»

«Une espèce comprend tous les gens qui se reproduisent entre eux.»


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Séance d'orthographe

Dans le mauvais sens

Votre chronique m’a fait penser à un autre anglicisme que j’entends régulièrement: «Ça ne fait pas de sens.» Étant anglophone moi-même, je dis : «It makes no sense.» Mais en français, j’aurais tendance à dire : «Cela n’a pas de sens.» (Suzanne Messara, Ayer’s Cliff)

Le 23 mars 2007, j’expliquais que la locution « faire du sens » est une copie carbone de l’anglais « to make sense », et qu’elle n’a aucun bon sens en français.

Vous aurez deviné qu’il faut utiliser le verbe « avoir », et non « faire ». Il est aussi possible de dire qu’une chose est sensée, qu’elle se tient debout, qu’elle semble logique. Dans la situation contraire, au lieu de vous empêtrer dans un « cela ne fait pas de sens », hurlez plutôt: « C’est insensé! Ça ne tient pas debout! C’est à n’y rien comprendre! C’est totalement illogique! »

Notez que la locution « faire sens » existe. Elle veut dire « avoir un sens, être intelligible », selon le Petit Robert. L’Office québécois de la langue française précise qu’elle s’emploie notamment en philosophie et en littérature.

                                                                        ***

« Comme expression qui m’agace, il y a "se faire une tête". Il s’agit selon moi d’un anglicisme qui vient de l’expression anglaise "to make up his mind". En français, il faudrait dire "se faire une idée, une opinion". Ai-je raison? » (Roger Giguère, Québec) 

Le 15 juin 2007, je répondais que « se faire une tête » semblait en effet devenir une locution très en vogue et qu’il était un peu désolant de voir le public et les médias l’inclure dans leur vocabulaire et l’utiliser abondamment sans jamais se demander si cette nouvelle façon de dire est correcte.

Après avoir fouillé, j’en conclus que « se faire une tête » est simplement une mauvaise tournure, totalement inutile parce qu’elle ne comble aucun manque. La majorité des gens continue de se faire une idée ou une opinion, de se décider, de trancher, etc.

« Les électeurs se sont fait une idée sur le plan d’urbanisme. »

« Il serait temps que tu te décides! »

« Le premier ministre a finalement tranché la question. »

Pour l’instant, aucun ouvrage de difficultés ne relève l’erreur. Le mot anglais « mind » faisant davantage référence à l’esprit qu’à la tête, je doute que l’on puisse parler véritablement d’un anglicisme. Il s’agit plutôt d’une impropriété.

On peut se faire une tête en français, mais à l’Halloween ou lors d’un bal costumé. Quoique vieilli en se sens, le mot « tête » peut avoir comme définition : « Visage qu’on a grimé et paré pour se divertir. »

« Tu ne la reconnaîtras pas : elle s’est fait toute une tête! »

Néanmoins, Montaigne a écrit qu’il vaut mieux avoir la tête bien faite que bien pleine, c’est-à-dire qu’un esprit rigoureux et critique vaut mieux qu’une grande mémoire factuelle.

Perles de la semaine

Avec leurs rapports, ces policiers auraient saboté l’atmosphère dans « 19-2 »...

« Le trio des voleurs était composé de quatre hommes. »

« Aveugle de naissance, la femme n’avait rien vu venir... »

« Ouvrant le coffre du véhicule, nous y avons trouvé uniquement du vide. »

« L’infraction fut constatée par la brigade deux jours avant qu’elle ait lieu. »

« On ignore les raisons qui ont poussé le désespéré à se faire assassiner. »

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SÉANCE D’ORTHOGRAPHE

Salaam Aleité

CHRONIQUE / Vous pourriez parler des «ça l’a» entendus trop fréquemment, même chez des journalistes et animateurs chevronnés, et qui me font dresser les oreilles chaque fois que je les entends. (Jacques DeBlois, Québec)

Dans ma chronique du 16 mars 2007, j’évoquais une entrevue avec l’humoriste d’origine sénégalaise Boucar Diouf. Il me racontait notamment quelques chocs linguistiques lors de son arrivée au Québec.

Par exemple quand une collègue d’études lui a sorti que son dernier examen, «ça l’a mal été». Il était sûr qu’elle venait de parler en arabe.

Dans cette langue, «salaam aleikum» est une façon de saluer (que la paix soit avec vous).

Alors si vous êtes parmi ceux et celles qui emploient des «ça l’a» à profusion, le moment est venu de vous corriger si vous souhaitez être compris en français et non en arabe. Ce l apostrophe n’a absolument rien à faire là.

Il faut plutôt dire «ça a mal été» ou «ç’a mal été».

Précisons d’abord que, dans la langue soutenue, la contraction de «cela» en «ça» est à éviter, car elle est considérée comme familière. Dans les conversations informelles, évidemment, il n’y a aucun problème. Mais inutile d’empirer la chose avec «ça l’a».

Je sais: le français permet parfois d’améliorer l’euphonie à l’aide d’une lettre n’ayant aucune fonction grammaticale, mais qui est ajoutée simplement pour l’harmonie sonore des mots.

Le meilleur exemple est celui du t intercalé entre le verbe et un sujet commençant par une voyelle, à la forme interrogative.

 «Pierre a-t-il reçu mon message?»

«À quelle heure mange-t-on?»

En disant «ça l’a», on répond au besoin d’éviter la succession de deux a.

Mais c’est inutile, puisqu’il est accepté, selon l’Office québécois de la langue française, de contracter «ça a» en «ç’a».

De toute façon, l’euphonie n’est pas toujours heureuse non plus.

La prochaine fois que vous irez au resto et que vous vous demanderez s’il faut payer à la table ou à la caisse, essayez donc de demander sans rire : «Où paie-t-on?»

Perles de la semaine

Le Dr Dolittle savait comment parler avec les animaux, mais il n’aurait peut-être pas compris les propos de ces patients-là...

«Je ne veux plus de vaccin : j’ai eu une érection vaccinale.»

«Ce que je n’aime pas chez le gynécologue, c’est quand il utilise le spéculoos [spéculum].»

«Le gynécologue de ma fille lui a posé un stéréo [stérilet].»

«Mon mari a failli mourir : il a fait la fracture de la cocarde [infarctus du myocarde].»

«Le vaccin contre le sida, c’est possible? J’en ai marre des capotes.»

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Séance d'orthographe

Les mauvais « bon matin! »

CHRONIQUE / On me dit que la salutation «bon matin!» serait un anglicisme. J’aime bien cette expression joyeuse pour commencer la journée, au bureau ou à la maison. Est-ce bien vrai et, si oui, en quoi est-ce différent de «bonne soirée», «bon après-midi» ou «bonne fin de semaine»? Je n’ose donc pas vous souhaiter un bon matin, malgré mon envie... Je vous souhaite donc une bonne journée! (Gisèle Séguin, Sherbrooke)

Le 7 décembre 2012, je répondais ceci.

La Banque de dépannage linguistique de l’OQLF avance en effet qu’il s’agit d’un anglicisme, calqué sur «good morning». Mais le problème n’est pas celui que vous pensez.

Comme je l’ai déjà expliqué dans une précédente chronique, pour qu’un anglicisme soit vraiment à bannir, il ne suffit pas qu’il soit calqué sur l’anglais. Parce qu’il y a plein de choses qui se disent de la même façon en anglais et en français et on ne les bannit pas toutes.

Pourquoi donc «bon matin» serait-il mauvais? Après tout, nous pouvons très bien souhaiter une bonne journée, une bonne soirée, une bonne nuit, une bonne fin de semaine à quelqu’un, sans que cela pose problème...

La BDL nous dit même qu’il est possible de souhaiter un bon avant-midi à quelqu’un. Aux dernières nouvelles, «matin» et «avant-midi» sont de parfaits synonymes. Qu’est-ce qui achoppe?

Le problème est ailleurs. Pensez-y une seconde. À quel moment souhaiterez-vous une bonne journée, une bonne soirée, une bonne nuit à une personne? Quand vous la rencontrez ou quand vous la quittez?

Ah! Ha! Vous avez votre réponse! Le problème n’est donc pas de dire «bon matin», mais de s’en servir pour saluer!

En français, les souhaits de «bons moments» se font traditionnellement quand on quitte les personnes. Pour saluer, on utilise les mots «bonjour» et «bonsoir». 

L’anglais est moins constant dans ce domaine. Ainsi, on dit «good morning» lorsqu’on rencontre une personne le matin, mais selon mon Robert & Collins, il fut une époque où on pouvait également s’en servir comme synonyme de «goodbye»... le matin. Cet emploi est tombé en désuétude.

«Good evening» est réservé au moment où l’on rencontre, alors que «good afternoon» et «good night» peuvent se dire aussi bien comme salutation que comme au revoir.

En somme, «bon matin» est une locution à proscrire comme salutation, pas tant parce qu’elle est un calque, mais parce qu’elle va à l’envers de la tradition francophone (on pourrait parler d’un anglicisme «culturel»). Mais on peut la dire au moment de quitter quelqu’un.

La BDL n’est pas d’accord avec moi sur ce point, elle estime qu’il faut dire «bon avant-midi». Mais je ne vois pas pourquoi «matin» et «avant-midi» cesseraient d’être de parfaits synonymes ici. Surtout qu’«avant-midi», par rapport à «matin» et «matinée», est considéré par les dictionnaires français comme un régionalisme du Québec et de la Belgique. Il m’apparaît exagéré qu’une particularité régionale ait soudainement préséance sur le mot le plus répandu...

Perles de la semaine

Toute bonne chose a une fin, y compris les perles du bac 2019. Prochain rendez-vous en 2020!

«C’est par ce moyen [la radio] que le général de Gaulle a annoncé le débarquement pour libérer la France et l’Europe de l’Ouest, occupée par l’URSS (la Russie maintenant).»

«C’est également par la radio que le Général de Gaulle va annoncer la fin de l’armistice sur les ondes de la BBC : "C’est avec le cœur serré que je vous demande de mettre fin à la guerre."»

«Radio Londres réussit à renverser le régime de Vichy et l’Allemagne nazie.»

«Nous ne connaissons pas les HDI (indices de développement humain).»

«L’Affaire Dreyfus a eu lieu en 1578.»

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Séance d'orthographe

Chronique portant sur «porter»

CHRONIQUE / Très souvent, on entend les gens dire: «Je suis allé porter mon enfant à la garderie.» Selon moi, il s’agit d’une erreur lorsqu’on fait référence à un être humain. On devrait plutôt dire, par exemple: «Je suis allé reconduire mon enfant à la garderie.» Qu’en pensez-vous? (Pierre Germain, Québec)

Voici ce que je répondais à une question semblable le 16 novembre 2007.

De savoir déjà que l’on amène et emmène généralement des personnes et que l’on apporte et emporte des choses donne un bon indice que cette façon de dire ne tourne pas rond.

On peut certes porter quelqu’un, mais cela veut dire qu’on le soutient physiquement. On peut porter un enfant dans ses bras, un champion sur ses épaules, un blessé sur son dos.

Le verbe «reconduire» est aussi employé à mauvais escient dans ce contexte. Reconduire une personne, c’est l’accompagner lorsqu’elle s’en retourne. Il est donc correct de reconduire des enfants chez leurs parents, de reconduire un visiteur à la porte quand il s’en va, de reconduire un prisonnier à sa cellule. Mais on ne peut reconduire son époux chaque matin à son travail.

Il est ainsi préférable d’utiliser des verbes comme «mener», «emmener», «déposer» et «conduire». J’ai déjà abordé la différence entre «amener» et «emmener» dans une précédente chronique (amener ici, emmener là-bas), mais en cas d’incertitude, il est bon de savoir que le verbe «conduire» peut être utilisé peu importe le contexte, même si on conduit le plus souvent quelqu’un loin du lieu de départ.


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«À entendre et à lire les gens, les problèmes ont cessé d’exister. Ce serait une excellente nouvelle si on ne les avait pas remplacés par des "problématiques". Du même souffle, les fêtes et festivals n’ont plus de thèmes mais des "thématiques". J’en perds le peu de cheveux qu’il me reste.» (Michel Bouchard, Gatineau)

Voici ma réponse du 27 mars 2009 à une question similaire et qui peut également s’appliquer aux mots «thème» et «thématique».

Nous, journalistes, adorons les problèmes. Sans eux, nous perdrions les trois quarts de nos sujets! Mais à force de nager dans les problèmes et les problématiques, il peut arriver que nous ne fassions plus la distinction.

Je rappelle donc mes collègues à l’ordre: une problématique est un ensemble de problèmes liés à un même sujet. Le réchauffement de la planète est une problématique, car il est source d’une foule de problèmes comme la montée du niveau des eaux, les sécheresses, la disparition de certaines espèces...

Quand il s’agit simplement d’une question théorique ou pratique difficile à résoudre, c’est un simple problème. Qui n’est peut-être pas simple à résoudre. Simple, non?

Dans la même veine, une thématique est un ensemble ou un système organisé de thèmes. Dans le cas des événements festifs, ce sont donc plus souvent des thèmes que des thématiques, 


Perles de la semaine

Suite des perles du bac 2019, cette fois en histoire-géo. 

«Les chrétiens, on les retrouve au Liban, ils sont appelés les macronistes [maronites].»

«Avec l’application de la chariat, les femmes n’ont pas le droit de porter le voil.»

«L’invasion du Koweït par Saddam Hussein, en 1991, eut lieu pendant la guerre de Corée.»

«L’appel du général de Gaulle permit l’augmentation considérable des résistancialistes.»

«Charles de Gaulle fait naître une nouvelle aire.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Il ne pleuvra plus en tout

CHRONIQUE / Pourquoi 90 pour cent des hommes, au lieu de dire qu’ils sont prêts et inquiets, prononcent: «Je suis [prette] et [inquiette].» Cela me crispe. D’où cela vient-il? (Jeannine Miville-Deschênes, Québec)

Voici ce que je répondais le 30 mai 2014 à un lecteur qui en avait assez d’entendre les gens prononcer le t à la fin du mot «tout» [«toutte»].

Cette particularité de rendre sonore un t final censé être muet n’est pas propre au mot «tout» ni (je vais peut-être vous surprendre) au français québécois. On retrouve, en français de France, des t finaux qui sont audibles là-bas et muets ici. C’est le cas notamment des mots «août» et «but». La différence, c’est que, comme ce sont les Français qui font les dictionnaires, ils se sont organisés pour faire accepter les deux prononciations.

Chez nous, hormis «toutte», peut-être avez-vous déjà entendu des gens dire qu’ils n’ont pas «faitte» leur «litte» après avoir passé une très mauvaise «nuitte» à cause du chant des «criquettes», et qu’ils sont totalement à «boutte» de vos histoires à dormir «deboutte», que ça les rend «inquiettes» et qu’ils vont bientôt vous attraper par le «collette». Cette prononciation, caractéristique du parler populaire, se retrouve même dans certains noms propres, comme Ouellet, Paquet, Talbot, Gaudet, Chabot... Et l’on peut penser que c’est pour cette raison que les orthographes «Ouellette», «Paquette» et «Gaudette» sont apparues.

La théorie la plus plausible, c’est que cette prononciation nous vienne des dialectes vendéens et charentais. Mais selon le site du CIRAL (Centre interdisciplinaire de recherche sur les activités langagières) de l’Université Laval, ce phénomène pourrait être aussi le prolongement d’un processus déjà observé en français standard, le même qui a donné «aoûte» et «bute» en France.

D’après le linguiste Marcel Juneau, à Paris au XVIIe siècle, une mode savante tenta de restituer le t final dans certains mots. Cette mode, qui n’est pas passée dans l’usage, pourrait aussi avoir traversé en Nouvelle-France.

Évidemment, il faut le plus possible bannir ce t sonore dans la langue soutenue, surtout avec «tout», car il peut se créer une confusion avec le féminin.

Il y a juste un mot dans lequel on peut le tolérer : «pantoute». Comme nous sommes déjà dans la langue populaire, on ne s’embarrassera pas de dire «pantout»!

«Pantoute», rappelons-le, est la contraction de «pas en tout».


Perles de la semaine

On poursuit avec les perles du bac 2019, cette fois en philosophie. Certains étudiants sembler penser que «platitude» vient de Platon...

«Un philosophe avait imaginé une caverne avec une grotte à l’intérieur.»

«Épicure inventa l’épicurisme.»

«Le bonheur n’est donc pas le fait de se sentir heureux : il faut réellement être heureux pour se sentir heureux.»

«Prenons l’exemple de la loi pour l’interruption volontaire de grossesse. Grâce à cette loi, les hommes étaient heureux.»

«Les lois sont aussi pour nous rappeler que si on ne respectons pas les règles, nous pourrions atteindre la vie d’autrie par notre irrespect de celle-ci ou même détruire des vies par notre infarction.»


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Séance d'orthographe

Un brin de laine brun

CHRONIQUE / J’aimerais savoir pourquoi les Québécois disent [ju-un] et non [ju-in]. Il y a pourtant bien un i et non un u... Pierre Bruneau est un des seuls à bien prononcer ce mot. Pour les autres, on repassera. Même à l’école, on ne s’en soucie pas. Les Français le disent correctement par contre. (Réjeanne Hélie, Shawinigan)

Voici ce que je répondais à une question similaire le 10 octobre 2014.

Effectivement, dans le Petit Robert, la transcription phonétique du mot juin correspond bien au son [in]. Mais par souci de justice, il faudrait aussi expliquer aux Français que le mot brun ne se prononce pas [brin]!

Peut-être l’avez déjà remarqué, mais le son [un] est en nette voie de disparition en France. Faites le test avec un ami français et demandez-lui de répéter la phrase : « Un brin de laine brun. » Il y a de fortes chances que ça sonne comme « un brin de laine brin ». Essayez avec d’autres mots comme lundi, chacun ou parfum. Dans une chanson du groupe français Indochine, l’auteur a fait rimer parfum et main.

C’est même devenu une blague courante avec mon copain breton. Une fois sur deux, lorsqu’il commande du pain brun ici, il se retrouve avec du pain blanc. Il a beau appuyer : « Du pain brin! — Vous avez bien dit du pain blanc, n’est-ce pas? »

Au Québec, nos voyelles nasales [an, in, on, un] sont très affirmées. Plusieurs trouvent d’ailleurs que le français québécois se parle beaucoup du nez. Ce n’est pas notre faute, c’est un héritage de nos ancêtres, importé ici au XVIIe siècle.

Mais en France, la différence entre les voyelles nasales s’est érodée, surtout entre le [un] et le [in]. Du moins, par rapport à nous, car dans l’oreille d’un Français, les deux sont encore bien distincts.

En revanche, étant donné que notre son [in] est beaucoup plus pointu ici (comparez un Québécois et un Français qui disent le mot pain), notre [an] a pris une sonorité qui rappelle davantage le [in] en France. Ce qui est une autre source de confusion, et j’y ai goûté quelques fois : « On va s’asseoir sur ce banc? — Mais de quel bain parles-tu? »

Bref, je ne crois pas qu’il faille reprendre les gens qui disent [ju-un], car les différences phonétiques font souvent partie des accents. Et elles créent de si gentils quiproquos...

Alors, chéri, tes toasts, ce matin? Du pain brin ou du pain blinc?

Perles de la semaine

Enfin, les perles du bac 2019 sont arrivées! Voici quelques réponses aux examens de littérature et d’histoire du XXe siècle.


Dans « Britannicus », Néron a eu un coup de foutre sur Junie

La radio est devenue la presse écrite à l’oral.

Mitterrand a fait la déprivatisation des radios privées qui deviennent publiquement déprivatisées

Les vers de Charles T. de Verlaine ont été utilisés pour parler du débarquement de Normandie.

Après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 20, un nouveau média apparaît : internet.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Actualité

Séance d’orthographe : message aux nouveaux lecteurs

CHRONIQUE / Abonnés de La Tribune, permettez-moi aujourd’hui de m’adresser particulièrement à mes nouveaux lecteurs, car depuis le début de juin, «Séance d’orthographe» est publiée, en version numérique, dans tout le Groupe Capitales Médias. Autrement dit, des gens de Québec, Saguenay, Trois-Rivières, Granby, Gatineau et de leurs régions respectives se sont joints à nous, découvrant cette nouvelle chronique... sans savoir qu’elle existe depuis 2003.

Résultat : depuis quelques semaines, j’ai reçu plusieurs questions de la part de ces amateurs de langue française additionnels. Des questions très pertinentes, mais auxquelles, vous vous en doutez un peu, j’ai déjà répondu, parfois il y a belle lurette.

J’ai donc décidé, contrairement à mon habitude de suspendre la chronique pendant l’été (ce qui, convenons-en, serait assez décevant pour ceux et celles qui viennent de la découvrir), de faire comme nos chaînes de télé et de vous proposer des «reprises» pour la belle saison. Ce choix m’apparaît d’autant plus pertinent que, dans certains cas, les réponses à certaines de ces interrogations datent de plus de dix ans. Et comme les règles du français n’évoluent pas très vite…

Quant aux questions inédites, j’espère que les personnes qui me les ont posées sauront patienter jusqu’à l’automne. C’est avec grand plaisir que je reprendrai alors la publication de chroniques originales. À tous et toutes, je souhaite un superbe été!

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«Dans certaines traductions de livres, on retrouve cette formulation: "Je sais ce QU’IL s’est passé." Ou alors: "Je sais ce QU’IL est arrivé." Ne devrait-on pas plutôt écrire "je sais ce QUI s’est passé" ou "ce QUI est arrivé"?» (Louise Angers, Québec)

Voici ma réponse du 29 septembre 2006.

Quand certains verbes peuvent être utilisés autant à la forme personnelle qu’impersonnelle, les deux tournures s’emploient indifféremment.

La forme impersonnelle, c’est lorsque le sujet est «il» et que ce «il» ne remplace personne. Le verbe impersonnel le plus connu est «falloir». Dans «il faut», rien ni personne ne pose l’action en tant que sujet.

Ainsi, les verbes «se passer» et «arriver» peuvent être utilisés à la forme impersonnelle.

«Il s’est passé bien des choses depuis ton départ.»

«Il arrive qu’on se trompe quand on va trop vite.»

Ici, le sujet «il» ne représente rien ni personne. Tournées autrement, ces phrases pourraient se lire ainsi.

«Voici ce qu’il s’est passé depuis ton départ [il s’est passé cela].»

«Voilà ce qu’il arrive quand on va trop vite [il arrive cela].»

Mais l’autre orthographe est aussi plausible, parce que ces deux verbes se conjuguent le plus souvent avec un sujet personnel. Les phrases de départ pourraient être les suivantes.

«Bien des choses se sont passées depuis ton départ.»

«Les erreurs arrivent quand on va trop vite.»

Modifions légèrement les phrases et cela pourrait donner:

«Voici ce qui s’est passé depuis ton départ [«ce» est le sujet de «s’est passé» et remplace «bien des choses»].»

«Voilà ce qui arrive quand on va trop vite [«ce» est le sujet de «arrive» et remplace «les erreurs»].»

Si le verbe ne s’emploie jamais à la forme impersonnelle, on écrira obligatoirement «ce qui». Mais si le verbe n’existe qu’à la forme impersonnelle, vous n’avez pas le choix d’écrire «ce qu’il».

«Les erreurs bêtes, c’est ce qui gâche tout.»

«Les erreurs bêtes, c’est ce qu’il faut surtout éviter.»

Perles de la semaine

Les perles du bac 2019 ne devraient pas tarder. En attendant, continuons de revisiter les «meilleurs» coups des dernières années, cette fois avec les examens de philosophie.

«Pour se connaître, il faut se faire s’enfoncer profondément en soi.»

«Dans une première partie, nous verrons les avantages. Dans une deuxième partie, nous verrons les désinconvénients.»

«On peut comparer Descartes à un philosophe.»

«Se connaître soi-même nécessite une bonne connaissance de soi.»

«Pour vivre dans la joie et l’allée graisse, il faut faire des sacrifices.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Chronique

Qu’est-ce que y a?

CHRONIQUE / J’entends dire à répétition, lors d’entrevues à Radio-Canada : «Je pense que y a beaucoup de problèmes.» Ne devrait-on pas dire : «Je pense qu’il y a»? (Danielle Picard, Québec)

Vous avez évidemment raison, mais il y a une différence à faire entre, d’une part, journalistes et animateurs, qui sont tenus à une langue plus policée, et, d’autre part, les personnes interviewées, qui ne sont pas toujours des communicateurs professionnels, qui utilisent parfois une langue de tous les jours et ne peuvent se mettre à gommer leur parlure du jour au lendemain. Il faut un entraînement pour ça, que dispensent d’ailleurs la plupart des programmes de journalisme et de communication.

Mais n’oubliez pas qu’on ne parle pas de la même façon que l’on écrit, et ce, dans la plupart des langues occidentales. L’oral est généralement plus relâché, alors que la langue écrite est tenue à plus de rigueur, car elle nécessite un code commun entre les locuteurs.

Faites le test : qui autour de vous prononce vraiment «il»? Il y a de fortes chances que la majorité de votre entourage dise «i’» — et il n’y a aucun mal à ça dans les conversations informelles. La plupart des gens disent donc «y a» plutôt qu’«il y a». Cette tournure familière est tellement répandue qu’elle s’est infiltrée à l’écrit. Pensez au succès de Charles Trenet «Y a de la joie» ou à l’émission de télé «Y a du monde à ‘ messe».

Maintenant, pourquoi les gens sont-ils portés à dire «que y a» et non «qu’y a»? C’est que le y est une «semi-voyelle» en français. On le considère tantôt comme un i, tantôt comme un «hi» où le h serait aspiré (donc comme une consonne). C’est pour cette raison qu’on dit le yogourt (et non l’yogourt), le yéti, le yoyo, la yourte…

Il y a juste une petite chose qui me dérange : la plupart des gens écrivent «y’a» avec une apostrophe, parce qu’ils pensent que ce signe marque la liaison. Mais l’apostrophe exprime plutôt l’élision d’une lettre, tel le e ou le a dans «l’». Mais dans «y a», aucune lettre ne manque à l’appel.



***



«Que pensez-vous des « avec pas » que nous entendons même à Radio-Canada (une rue avec pas d’arbres)? Le "sans" a-t-il disparu?» (Nelson Gosselin, Thetford Mines)


La première fois que j’ai entendu cette expression, c’était le fameux «avec pas d’casque» dans une liste de perles attribuées à Jean Perron (les légendaires «perronismes»). Était-ce vraiment de lui? Il a souvent servi de bouc émissaire pour les bourdes de langage commises par tous les commentateurs sportifs et athlètes…

Indépendamment de cela, «avec pas» m’apparaît comme une traduction littérale du «with no» anglais (pensez à la chanson «A Horse with No Name»), totalement accepté dans cette langue. Je suis surpris toutefois que vous entendiez cette erreur à la société d’État, et j’espère que ceux qui la commettent sont rapidement repris. Parce qu’autour de moi, on l’utilise surtout ironiquement. Et ceux qui osent échapper un véritable «avec pas» le font à leurs risques et périls de devenir la tête de Turc du jour.


PERLES DE LA SEMAINE

En attendant les perles du bac 2019, revisitons les palmarès des années précédentes… Commençons par les sciences économiques et sociales.


«La concurrence est un phénomène naturel entre les hommes. C’est pourquoi il existe des femmes plutôt jolies et des femmes plutôt moches.»

«La solidarité sociale a poussé l’État français à construire des H & M.»

«Les frites, qui sont belges, ont marqué le début de la mondialisation.»

«Le solde migratoire est la somme que l’on donne aux émigrés pour repartir chez eux.»

«Les commandites sont une pratique très intéressante pour faire connaître les entreprises, particulièrement lors d’évènements sportifs pour handicapés mentaux et physiques, tels que la coupe de monde de football.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Chronique

Séance d’orthographe : que le «le» ou que le «ne»?

CHRONIQUE / Doit-on dire que «l’algèbre est moins difficile qu’on ne prétend»? Ou «qu’on le prétend»? Ou alors «qu’on ne le prétend»? À moins que ce soit simplement «qu’on prétend»? Ces quatre phrases différentes disent-elles toutes la même chose et sont-elles toutes correctes? (Louis Lemieux, Sherbrooke)

Doit-on dire que «l’algèbre est moins difficile qu’on ne prétend»? Ou «qu’on le prétend»? Ou alors «qu’on ne le prétend»? À moins que ce soit simplement «qu’on prétend»? Ces quatre phrases différentes disent-elles toutes la même chose et sont-elles toutes correctes? (Louis Lemieux, Sherbrooke)

Réglons d’abord le cas du «ne», car c’est un sujet que j’ai déjà abordé dans cette chronique. Le «ne» explétif est une négation qui n’a aucune fonction grammaticale ni même euphonique. Son seul but : faire du remplissage (le verbe latin «explere» veut d’ailleurs dire «remplir»).

Il existe d’autres mots explétifs en français (par exemple le «moi» dans «regarde-moi ça»), mais le «ne» explétif est le plus courant de tous. On le retrouve notamment dans les phrases comportant une conjonction de comparaison («plus que», «moins que», «davantage que», «moindre que», «meilleure que», «mieux que», «pire que», «autant que», «aussi que»…).

Lorsque l’on retire le «ne» explétif, la phrase ne passe pas du négatif au positif.

«L’algèbre est moins difficile qu’on ne le prétend.»

«L’algèbre est moins difficile qu’on le prétend.»

Si le «ne» avait vraiment une valeur négative dans la première phrase, celle-ci voudrait dire : «L’algèbre est moins difficile qu’on ne le prétend pas.» Ce qui n’aurait aucun sens.

Au tour du «le» maintenant. Pour savoir comment l’utiliser, encore faut-il connaître sa nature.

Dans ce cas-ci, «le» est ce qu’on appelle un pronom neutre. Il ne remplace pas un nom en particulier, mais plutôt un groupe de mots, un participe passé, un verbe à l’infinitif, voire une phrase entière. Il ne porte aucune indication de genre ni de nombre. Voici des exemples.

«Elle est fatiguée et son amie l’est aussi [«le» remplace «fatiguée»].»

«Si elle est en colère? Tu peux parier qu’elle le sera [«le» remplace «en colère»]!»

«Je croyais qu’il voulait sortir, mais je doute qu’il le veuille toujours [«le» remplace «sortir»].»

«Le magasin va fermer, je le lis à l’instant dans le journal [«le» remplace «le magasin va fermer»].»

Maintenant, la plupart des ouvrages de difficultés du français indiquent que ce «le» neutre devient facultatif dans certains cas. Notamment... dans les propositions comparatives introduites par «que».

«Il est plus malin que je ne pensais [ou «que je ne le pensais»].»

«Elle ne pouvait en dire autant qu’elle le voulait [ou «qu’elle voulait»].»

Un seul ouvrage, «Pièges et difficultés de la langue française» de Bordas, est plus à cheval sur les principes et estime que ce «le» pronom neutre est fortement recommandé, voire indispensable lorsque «plus», «moins», «autant», etc., sont suivis d’un adjectif. Ce qui est le cas dans votre exemple, car «moins» est suivi de «difficile».

Mais si on se fie à la majorité, «le» est facultatif dans cette situation. Donc les quatre phrases que vous proposez sont valables.

Maintenant, dans la pratique, il y en a probablement certaines qui vous sembleront plus harmonieuses à l’oreille. Je suis sûr que «qu’on le prétend» vous paraîtra plus élégant que «qu’on ne prétend».

Faites aussi l’exercice de remplacer «prétendre» par «dire». Seriez-vous vraiment tenté d’écrire : «L’algèbre est moins difficile qu’on dit»?

PERLES DE LA SEMAINE

Le «Protégez-vous» ne nous protège pas des perles de traduction... Heureusement!

«Open here»

Ouvrez-vous ici

«Ladies thermal underwear»

Sous-vêtements pour femmes thermiques

«Hair powder [poudre pour cheveux]»

Cheveux en poudre

«Safe for dog’s teeth [sans danger pour les dents des chiens]»

Coffre-fort pour les dents du chien

«Wrinkle proof, stain release, machine washable [infroissable, à l’épreuve des taches, lavable à la machine].»

Preuve de ride, libération de tache, machine lavable.


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Séance d’orthographe

Chronique au poil

CHRONIQUE / Discussion au salon de coiffure. Le coiffeur applique la teinture et l’on attend 35 minutes. Doit-on écrire «35 minutes de temps de pause» ou «35 minutes de temps de pose»? Merci de nous éclairer sur le sujet. Merci aussi pour vos chroniques que je parcours assidûment. (Louise Roy, Sherbrooke)

C’est fou comment une question d’apparence banale peut parfois nous conduire à nous arracher les cheveux. Même si je n’y connais rien en coiffure, j’étais persuadé de pouvoir vous répondre en criant ciseau.

En fait, oui, je pourrais couper court, car le Grand Dictionnaire terminologique nous dit qu’en cosmétologie, le temps de pause est le «temps fixé pour chaque opération sur le cheveu». Le GDT tire cette information du Conseil international de la langue française. L’équivalent anglais est «waiting time». Je pourrais donc arrêter ma chronique ici sans couper les cheveux en quatre.

Mais quand on tape «teinture» dans Google avec «temps de pause», puis «temps de pose», on s’aperçoit que le deuxième ressort beaucoup plus souvent. Évidemment, ça ne veut pas dire que l’usage prépondérant l’emporte et que «temps de pose» s’en trouve cautionné. Mais pourquoi une vaste majorité est-elle tentée d’écrire «temps de pose»?

Parce qu’il me semble qu’on ne pose pas une teinture. Certes, le verbe «poser» ne se limite pas qu’aux objets concrets et est souvent utilisé au sens figuré. On peut poser une question, poser un regard, une situation peut poser un problème... Mais le verbe «appliquer», auquel vous avez d’ailleurs recouru, me semble tomber pile-poil sur le sens recherché. Le Petit Robert lui donne comme définition : «Mettre (une chose) sur (une autre) de manière à faire toucher, recouvrir, faire adhérer ou laisser une empreinte.»

L’attrait pour «temps de pose» pourrait venir d’une analogie qui peut paraître tirée par les cheveux: en photographie, la pose, c’est «l’exposition de la surface sensible d’une pellicule à l’action des rayons», et le temps de pose, c’est la «durée nécessaire à la formation d’une image correcte». L’expression est tantôt synonyme de «durée d’exposition», tantôt de «vitesse d’obturation», explique le GDT.

On pourrait ainsi dresser un parallèle entre cette durée nécessaire pour que l’image se forme correctement et cette autre durée nécessaire pour que la teinture fasse effet, pénètre le cheveu et le colore convenablement. Du moins, c’est peut-être de cette façon que les gens qui écrivent «temps de pose» le perçoivent.

Tout ça, évidemment, n’est que suppositions de ma part, la source la plus fiable nous assurant que «temps de pause» est la bonne orthographe. Mais cette petite recherche nous permet de constater que «temps de pose» est loin d’être dénué de sens et ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe.

D’ici à ce qu’un dictionnaire accepte les deux, vous saurez quoi écrire et quoi répondre. Sans friser le ridicule.

PERLES DE LA SEMAINE

Un examen sur les vaches. Les élèves n’avaient pas droit à leur «caillé» de notes.


«La vache a toute sa force dans les pattes de devant, c’est une traction avant.»

«La vache française la plus courante est la hollandaise.»

«Le petit de la vache est le vacherin.»

«Heureusement qu’on tue les vaches pour les manger, sinon il y aurait plus de vaches que de brins d’herbe.»

«Le lait stérilisé est le lait des vaches qui n’ont pas eu d’enfants.»


Source : «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.


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SÉANCE D’ORTHOGRAPHE

Les raies au menu

CHRONIQUE / J’aimerais avoir votre opinion sur l’utilisation du «si» dans «si j’avais» et «si j’aurais» (Jean Lecours, Québec).

En quinze ans de chronique sur la langue française, vous vous doutez bien que cette question m’est adressée régulièrement. Mais comme je n’en ai pas parlé depuis 2010, ce ne sera pas une perte de temps d’y revenir.

Nous avons donc presque tous appris à l’école que les «si» mangent les «rais». Une façon imagée de nous faire retirer rapidement les «si j’aurais» et compagnie de notre vocabulaire. Malheureusement, on ne nous dit pas vraiment pourquoi.

La semaine dernière, je vous parlais des différentes «valeurs temporelles» des temps, lesquelles expliquent pourquoi des temps du futur peuvent être utilisés au passé, des temps du passé utilisés au présent, etc. Mais les temps ont aussi différentes valeurs «modales» : ils sont propres à exprimer différentes situations (la condition, la concession, l’hypothétique, la conséquence, etc.). 

Ce qui nous amène aux valeurs modales de ces temps qu’on nomme conditionnel présent et conditionnel passé. Parce que, oui, le conditionnel, qui a longtemps été considéré comme un mode (du moins, c’est ce qu’on m’a enseigné), a été «rétrogradé» au statut de temps de l’indicatif par la plupart des grammairiens et linguistes, indique la Banque de dépannage linguistique.

Or, malgré son nom, le conditionnel ne sert jamais à exprimer la condition en tant que telle, mais la CONSÉQUENCE de cette condition. C’est plutôt l’imparfait qui a la valeur modale d’exprimer «une action possible qui est la condition d’une conséquence», explique la BDL. De là, les «si» qui mangent les «rais».


«Si j’avais plus d’argent, je partirais en voyage.»

«Si j’avais su, je ne serais pas venu.»


Maintenant, quand votre enseignant vous a dit que les «si» mangeaient les «rais», il n’a pas osé vous avouer qu’il y a des exceptions.

C’est le cas de l’interrogation indirecte, c’est-à-dire une question insérée dans une autre phrase. Sa particularité est qu’elle s’écrit toujours sans point d’interrogation. Le conditionnel n’est pas obligatoire après le «si» (d’autres temps comme le futur sont possibles), mais il est permis. En voici deux exemples. Essayez de mettre le verbe qui suit le «si» à l’imparfait et vous verrez que le sens ne sera pas le même.


«Je veux savoir si elle aimerait ce livre.» 

«Je me suis demandé si elle serait là.»


Il y a de plus les «même si», qui peuvent exprimer la condition, mais aussi la concession, en quel cas le conditionnel est également permis. «Même si» est alors synonyme de «bien que», «quoique». Si on mettait le verbe à l’imparfait, la phrase ne tiendrait plus debout.


«Même si je préférerais partir, je vais rester.»


Il y a d’autres exceptions qui existent dans la langue littéraire, que je n’évoquerai pas ici étant donné qu’elles sont beaucoup plus rares. L’important est que vous sachiez désormais qu’il n’y a pas toujours de la raie au menu des «si».

Perles de la semaine

Un examen sur les animaux, probablement donné dans la même classe que l’élève qui a répondu que «la peau de la vache sert à garder la vache ensemble».


«Le lapin a de grandes oreilles, car elles lui servent pour voir en hauteur.»

«Quand un oiseau se met à voler, ça veut dire qu’il a coupé les moteurs.»

«Le cochon est très utile, car il est entièrement fait de nourriture.»

«Les félins ont des pattes rétractiles qui leur rentrent dans le corps quand ils marchent.»

«Si on veut acheter un caméléon, on peut choisir sa couleur sur catalogue.»


Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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Séance d'orthographe

Le temps est imparfait

CHRONIQUE / Pourquoi plusieurs serveurs dans les restaurants ou vendeurs dans les magasins nous abordent-ils à l’imparfait? Voici un exemple : «Est-ce que ça allait?» On dirait qu’ils utilisent ce temps de verbe comme signe de politesse. Je sursaute chaque fois. Font-ils une erreur? (Steeve Godin, Sherbrooke)

Étant donné que l’imparfait est un temps du passé, on peut avoir l’impression qu’il y a faute lorsqu’il est utilisé dans un contexte où le présent aurait très bien fait l’affaire. Dans le cas que vous citez, effectivement, l’employé pourrait tout aussi bien demander : «Est-ce que ça va?»

Mais quand on regarde de près, on se rend compte que les temps ont des usages beaucoup plus étendus que ceux auxquels ils devraient strictement se limiter. On dit qu’ils ont plusieurs «valeurs temporelles».

Par exemple, je veux vous raconter le naufrage du Titanic et je commence ainsi : «Nous sommes le 15 avril 1912.» Pourquoi n’ai-je pas dit «c’était le 15 avril 1912», puisque je vous parle d’un fait passé? L’utilisation du présent, ici, crée un effet dramatique qui rapproche les événements de nous.

Plus loin dans mon histoire, je vous raconte que le navire a fini de sombrer vers 2h20 et qu’il faudra attendre encore une heure avant qu’arrivent les premiers secours. Pourquoi ai-je employé le futur («il faudra» plutôt qu’«il a fallu»)? Il s’agit ici d’un «futur historique dans un contexte narratif au passé, c’est-à-dire pour évoquer un événement passé postérieur à un autre événement du passé», explique la Banque de dépannage linguistique.

Examinons donc le cas que vous soumettez. En fait, vous n’avez pas tort lorsque vous parlez d’un signe de politesse. Il existe en effet un imparfait que certains grammairiens qualifient «d’atténuation». Le locuteur rejette le fait dans le passé pour ne pas brusquer l’interlocuteur, explique le «Bon usage». Voici des exemples.

«Avant de commencer, je voulais vous demander deux choses [au lieu de "je veux"].»

«Je venais te dire que je m’en vais [au lieu de "je viens¨].»

Maintenant, indépendamment de cela, d’autres grammairiens estiment que, dans ce contexte, on se retrouve quand même devant un fait passé. Parfois passé de quelques secondes à peine, juste avant que l’on commence à parler (l’imparfait d’atténuation est d’ailleurs plus courant à l’oral qu’à l’écrit), mais passé quand même, ce qui légitime le recours à l’imparfait. Dans la première phrase, l’action de vouloir a débuté juste avant celle de demander, et dans la deuxième phrase, celle de venir précède de très peu celle de dire.

C’est le même genre d’imparfait, mélange de passé très récent et de politesse, que l’on peut percevoir dans la situation que vous évoquez. En disant «est-ce que ça allait», l’employé sous-entend «juste avant que je vous le demande». Il utilise une formule beaucoup moins brusque qu’«est-ce que ça va?», laquelle pourrait être perçue comme trop familière, voire impolie.

Perles de la semaine

Pas besoin que les Canadiens fassent les séries pour que nos commentateurs sportifs en échappent de solides... Voici un court florilège du «Sportnographe» des dernières semaines.

«Tout va à la vitesse grand G.»

«C’est des joueurs qui parlent en anglais, faudrait que je traduisse après.»

«C’est une amateuse de golf autant que moi, sinon plus.»

«Y avait pu de réservoir dans la tank à essence.»

«Vous connaissez l’histoire La petite chèvre à Madame Séguin?»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Rare médium

CHRONIQUE / Après avoir exploré la semaine dernière les différents anglicismes associés au mot «médium», nous avions terminé sur une question de vie ou de mort : peut-on commander un steak médium saignant? Réponse rapide : non, car demander que la cuisson d’un steak soit médium est un anglicisme. L’expression correcte est «à point».

Mais vous me connaissez suffisamment pour savoir que ce ne sera pas aussi simple...

Voyez-vous, explique le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), la différence entre l’Amérique du Nord et la France dans la terminologie de cuisson de la viande rouge n’est pas qu’une affaire de choix de mots, mais aussi de conception. En effet, une viande à point en France correspond davantage à ce qu’on appellerait ici «médium saignant».

«La raison est qu’en France, on mange toujours la viande rouge à un degré moins cuit qu’en Amérique du Nord. Donc lorsqu’on commande une entrecôte à point à Paris, elle sera moins cuite que l’"à point" de Montréal et correspondra bien davantage à notre médium saignant», explique le GDT dans sa fiche (qui date quand même, je le souligne, de 1983).

Autre exemple de différence culturelle : plusieurs Français aiment bien leur steak à peine saisi des deux côtés et cru à l’intérieur. C’est ce qu’on appelle un steak bleu. Et l’équivalent anglais... n’existe tout simplement pas, parce que les peuples d’origine anglo-saxonne n’ont jamais été très friands de la viande crue. La seule traduction possible serait «raw» («cru»).

En résumé, nous avons, d’un côté, les termes «bleu», «saignant», «à point» et «bien cuit», et de l’autre, «rare», «medium rare», «medium» et «well done». Comment traduire alors correctement «médium», sachant que cela correspond à une viande «medium rare» en France?

Le GDT propose de traduire «medium rare» par «mi-saignant» et de continuer de traduire «medium» par «à point», quitte à ce qu’il y ait toujours une différence de conception de chaque côté de l’océan. Car on ne peut quand même pas demander à un côté de l’Atlantique de cuire plus ou moins sa viande rouge pour s’adapter à l’autre côté.

Au moins, la prochaine fois que vous commanderez une bavette à l’ombre de la tour Eiffel, vous saurez à quoi vous attendre.

Perles de la semaine

Des examens sur la guerre guère réussis...

«Après avoir gagné, les soldats allemands étaient inoccupés, alors ils ont fait l’Occupation.»

«De nombreux François sont entrés dans la clandestinité, ils ont pris le marquis.»

«De Gaulle a cherché de l’aide en Afrique, dans les colonies de vacances de la France.»

«À cause de leur tenue, les partisans de Mussolini étaient appelés les Chemises à fleurs.»

«À Yalta se sont réunis Churchill, Staline et Reagan.»

Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

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Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca

Séance d'orthographe

Médium saignant... les oreilles

CHRONIQUE / « J’ai remarqué, dans un article, que vous aviez recouru au terme "technique" pour désigner les types de peinture (huile, acrylique, etc.) utilisés par un artiste. Le mot "médium" est-il incorrect? » (Paul Côté, Sherbrooke)

Les mots d’origine latine qui sont restés tels quels en anglais et en français peuvent nous laisser une impression de passe-partout. Parce qu’ils s’écrivent de la même façon (à un accent aigu près dans le cas de «médium»), on peut croire, à tort, qu’ils sont acceptés dans les deux langues avec des définitions identiques.

Mais un anglicisme, ce n’est pas uniquement la transcription littérale d’un mot anglais en français, tel le verbe «to cancel» que beaucoup de Québécois francisent erronément en «canceller» au lieu d’«annuler»: c’est également lorsqu’on donne à un mot français une définition qu’il n’a qu’en anglais. C’est le cas de «condominium», qui n’est toujours pas accepté par le Grand Dictionnaire terminologique. Et c’est le cas, aussi, de «médium» («milieu» en latin) dans ce contexte-ci.

Voyez-vous, avant d’être employé au Québec comme synonyme de «technique», «moyen d’expression», «art», «matériel» ou «matériau», le mot «médium» avait déjà fait son entrée dans le vocabulaire de la peinture pour désigner autre chose. C’est donc pour éviter une confusion si l’Office québécois de la langue française le déconseille lorsque l’on veut parler de différents moyens d’expression (peinture, sculpture, gravure), matériaux (le bois, le marbre, le granit en sculpture; le fusain, le pastel ou le graphite en dessin; etc.), techniques (le haut-relief, le bas-relief, la ronde-bosse en sculpture...) et ainsi de suite. 

Et c’est quoi, la véritable définition de «médium» en peinture?

Imaginez-vous donc que le Petit Robert et l’OQLF ne s’entendent pas. Pour le premier, le médium, c’est le «liquide servant à détremper les couleurs», par exemple l’eau dans l’aquarelle ou l’huile dans la peinture à l’huile. Mais selon le Grand Dictionnaire terminologique, ça, c’est le «liant» («substances qu’on mélange aux pigments broyés pour produire la peinture»). Pour le GDT, un médium est une substance qu’on ajoute à la peinture pour «en modifier certaines caractéristiques comme la brillance, la fluidité, la texture ou le temps de séchage».

Leur désaccord n’enlève rien au fait que «médium» soit un anglicisme dans ce contexte. Toutefois, il sera très difficile de renverser la vapeur, «médium» étant malheureusement très implanté ici dans le domaine des arts visuels.

Il y a une autre erreur qui persiste en français avec «médium». Vous savez peut-être déjà qu’en latin, le pluriel de «medium» est «media». Plusieurs personnes continuent donc de croire que, lorsqu’elles parlent d’un moyen de communication ou de transmission d’informations telles la radio, la télévision ou la presse écrite, elles doivent dire «un médium» et «des médias».

Mais non! Soucieux de ne pas créer une nouvelle exception, les linguistes ont décidé qu’ils ne garderaient que la forme «média» dans ce contexte et que le pluriel se ferait comme la majorité des mots français : avec un s. On dit donc correctement «un média  et «des médias».

Quels sont alors les bons usages de «médium» en français? Primo, quand on parle d’une personne soi-disant capable de communiquer avec les esprits. Secundo, pour désigner le registre moyen d’une voix.

Et maintenant, vous vous demandez : «Est-ce que je peux aussi continuer de commander mon steak médium saignant»? 

Alors là, vous ouvrez une boîte de Pandore. Je vous en reparle la semaine prochaine.

PERLES DE LA SEMAINE

Sujet de l’examen : Adolf Hitler. J’ai l’impression que nous allons faire un petit voyage en nazi.

«Lors de cet attentat contre Hitler, la bombe a explosé sous la table. Non seulement Hitler n’était pas mort, mais il était encore en vie.»

«Pour Hitler, il n’y avait qu’une seule race valable : les lézariens.»

«Hitler a attaqué la Pologne pour faire croire aux Allemands qu’il les conduisait à la paix.»

«Le Führer s’amusait parfois à imiter Charlie Chaplin.»

«Hitler avait étudié les arts. La peinture était son violon d’Inde.»

Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

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Séance d'orthographe

Complète, Yves!

«Depuis quelques semaines, une publicité de fromage attire mon attention. On peut lire : "Je vérifie qu’ils sont d’ici." Il me semble que cette formulation a quelque chose de bizarre, mais je n’arrive pas à savoir pourquoi. Ne devrait-on pas dire : "Je m’assure qu’ils sont d’ici"? Ou encore : "Je vérifie s’ils sont d’ici."» (Guy Gagnon, Sherbrooke)

Dans vos cours de grammaire à l’école, il y a de fortes chances que, lorsque vous avez fait de l’analyse de phrases, on vous ait appris à chercher un substantif (ou si vous préférez, un nom) quand on vous demandait de trouver le complément. Exemple : dans la phrase «Luc mange une pomme», quel est le complément? Réponse : pomme.

Maintenant, lorsqu’on étudie la grammaire de façon plus avancée (remarquez, peut-être que cela s’enseigne au secondaire de nos jours, mais moi, je ne me souviens pas d’en avoir entendu parler avant l’université), on apprend qu’une phrase peut aussi avoir comme complément… une autre phrase! Et que cette phrase peut être complément d’objet direct ou complément d’objet indirect.

C’est ce qu’on appelle une subordonnée complétive et c’est le cas que vous soumettez. «Qu’ils sont d’ici» est la subordonnée complétive de «je vérifie». Il s’agit, plus précisément, d’une subordonnée complétive complément direct.

Maintenant, pour être certain que la phrase est correcte, il faut se demander si le verbe «vérifier» peut être suivi d’un complément d’objet direct. Voyons voir… Peut-on dire «je vérifie la pression des pneus» ou «les médecins ont vérifié son pouls»? Tout à fait! Des phrases comme «vérifie que tes clefs sont là» ou «elle vérifie que sa fille a écouté ses conseils» sont correctes, même si ce sont des formulations que l’on entend moins souvent. 

Voici des exemples de complétives compléments directs extraites du site internet d’Allô Prof. Ce dernier suggère d’ailleurs un autre truc pour s’assurer qu’il s’agit bien d’une complétive complément direct : la remplacer par «cela».


«J’ai su que vous ne seriez pas là [j’ai su cela].»

«Jean aimerait bien que tu lui donnes une chance [Jean aimerait bien cela].»

«Plusieurs étudiants souhaiteraient que ce conférencier revienne.»


Voici maintenant d’autres exemples extraits du même site où la complétive est complément d’objet indirect. Encore une fois, on peut vérifier la validité de cette analyse en remplaçant la complétive par «cela».


«Elle s’est souvenue de ce que son frère lui avait dit [elle s’est souvenue de cela].»

«Les ancêtres ont veillé à ce que leurs traditions soient respectées [les ancêtres ont veillé à cela].»


Maintenant, il existe une complétive particulière très répandue dans l’usage : la subordonnée complétive interrogative. Sa spécificité : la phrase qui joue le rôle de complément est une question. On appelle aussi cette forme «interrogation indirecte». C’est d’ailleurs une des deux solutions de remplacement que vous proposez : «Je vérifie s’ils sont d’ici.» Comme elle est très utilisée, l’interrogation indirecte peut laisser l’impression qu’elle est la seule correcte. Voici des exemples que donne Allô Prof.


«Je ne sais pas où il se trouve.»

«Ils se demandent pourquoi ils devraient partir.»

«On ignore si cet article risque de choquer.»


L’erreur la plus courante avec l’interrogation indirecte est de la terminer par un point d’interrogation. Or, pour recourir à cette ponctuation, il faut que ce soit le verbe principal de la phrase qui soit à la forme interrogative.


«Ces fromages sont-ils d’ici?»

«Je vérifie si ces fromages sont d’ici.»

Perles de la semaine

C’est quoi, tous ces cheveux sur le sol de la salle des professeurs?


«Il faut sortir de l’obscurcisme.»

«Avant on pensait que la Terre était ronde. Maintenant, on sait qu’elle est plate.»

«Le Japon est une péninsule ayant un accès aux eaux très rapide.»

«Les Chinois sont très intelligents pour compenser leurs petites tailles.»

«Il y a de nombreuses tensions en mer de Chine à cause des îles japonaises de Suzuki et Hiroshima.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Ignominieux pronominaux, suite et fin

CHRONIQUE / Après avoir appris à classer les verbes pronominaux, nous en sommes (enfin!) à l’étape de les accorder.

Nous savons déjà que les verbes essentiellement pronominaux (ceux qui n’existent que sous cette forme) s’accordent avec le sujet («elles se sont écriées»). Quant aux accidentellement pronominaux, qui se divisent en quatre sous-groupes, certains sont plus faciles à accorder que d’autres.

Ainsi, les verbes pronominaux de sens indistinct (ceux qui changent de sens à la forme pronominale) sont peut-être difficiles à identifier, mais lorsque c’est chose faite, on les accorde toujours avec le sujet. Même chose pour les pronominaux de sens passif. Voici deux exemples de chaque cas.


«Nous nous sommes aperçus de notre erreur.»

«Elles se sont doutées de quelque chose.»

«De grandes vérités se sont dites lors de ce débat.»

«La guerre s’est déclarée entre l’employeur et le syndicat.»


Vous l’aurez deviné, les deux autres sous-groupes (les pronominaux réfléchis et les pronominaux réciproques) sont plus complexes à accorder… mais ils ne le sont guère plus que dans le cas des participes passés employés avec «avoir». Du moins, si vous maîtrisez déjà bien cette règle, cela ne sera pas tellement plus chinois pour vous.

Je vous ramène d’abord à ce que je disais dans ma première chronique de cette série : la voix pronominale, c’est lorsque le sujet pose et subit l’action en même temps. On pourrait donc dire que c’est lorsque le sujet est aussi le complément.

Dans la forme pronominale, c’est le deuxième pronom, celui intercalé entre le sujet et le verbe («je ME dis», «elle SE trompe», «vous VOUS plaisez») qui représente ce complément «alias» du sujet. Comme il est toujours placé devant le verbe, on pourrait présumer que l’accord se fait obligatoirement avec lui.

Le hic, c’est qu’il n’est pas toujours complément d’objet direct (COD) : il peut aussi être complément d’objet indirect (COI). Il peut aussi arriver que le véritable COD soit ailleurs dans la phrase, avant ou après, ce qui jouera également sur l’accord.

Rien de mieux que quelques exemples pour débroussailler tout ça.


«Elle s’est lavée ce matin.»

«Ils se sont cherchés toute la journée.»


Pas trop compliqué ici. Elle a lavé qui? Elle-même (pronominal de sens réfléchi). Ce «elle-même», c’est le s apostrophe. C’est un COD et il est placé avant le verbe. On accorde. Ils ont cherché qui? L’un l’autre, ou eux-mêmes (pronominal de sens réciproque), représenté par le «se». Encore une fois, c’est un COD placé avant le verbe. L’accord se fait avec ce COD.


«Elle s’est plu à tout nous raconter.»

«Les incompétents se sont succédé à ce poste.»


Nous avons ici des COI. Elle a plu à qui? À elle-même (sens réfléchi). Les incompétents ont succédé à qui? Les uns aux autres (sens réciproque). Le participe reste invariable.


«Elle s’est coupé le doigt.»

«Elle s’est coupée au doigt.»

«Les objectifs qu’elle s’est fixés ne sont pas réalistes.»


Dans le premier cas, elle a coupé quoi? Cette fois-ci, ce n’est pas elle-même, représenté par le s apostrophe : c’est plutôt le doigt (COD placé après, donc on ne fait pas l’accord). Mais dans la deuxième phrase, elle a coupé qui? Elle-même (COD placé avant, donc accord). Elle s’est coupée où? Au doigt, qui n’est donc plus COD ici mais complément circonstanciel.

Je sais, une telle subtilité semble inutilement complexe et choquante... mais vous ne pouvez pas dire que ce n’est pas logique.

Dans la troisième phrase, le sujet «elle» n’a évidemment pas fixé elle-même. Elle a fixé quoi? Des objectifs, COD placé devant, donc accord. Elle a fixé des objectifs à qui? À elle-même. Le «s’» est donc COI.

Pas trop découragé? Disons que vous devriez avoir maintenant assez d’outils pour vous débrouiller, même s’il y a plusieurs autres écueils et exceptions dont je n’ai pas parlé. Mais avouez qu’une quatrième chronique friserait l’indécence.

Et je ne sais pas pour vous, mais ça m’a épuisé, tout ça. «Séance d’orthographe» fera donc relâche la semaine prochaine, le temps que vous assimiliez le tout. Rendez-vous le 5 mai.

Perles de la semaine

Avec les étudiants, les leçons d’anatomie tournent souvent en leçons de «t’en as trop mis»…

«Le corps de l’homme est constitué de solides, de liquides, mais aussi de gaz qui s’échappent pas l’anus.«

«Les étudiants en médecine apprennent à démonter et remonter un corps sans se tromper.»

«Les deux intestins sont le gros colomb et l’intestin grec.»

«Le foie est le siège de l’alcoolisme.»

«Les os sont constitués des os et de la moelle épineuse.»


Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Ignominieux pronominaux, la suite

CHRONIQUE / Nous avons vu la semaine dernière qu’il y avait deux groupes de verbes pronominaux : ceux qui le sont toujours et ceux qui le sont à l’occasion, selon le contexte. Les premiers sont les plus simples parce qu’ils s’accordent avec le sujet («elles se sont envolées»). Les seconds sont un peu plus démoniaques, car ils peuvent se classer parmi quatre sous-groupes, qu’il est parfois difficile de déterminer le groupe auquel ils appartiennent et qu’ils peuvent même faire partie de plus d’un groupe selon le contexte.

Cela étant dit, je m’aperçois que je vous ai peut-être causé une frayeur exagérée, car il y a des verbes pour lesquels le classement se fait assez facilement. Par exemple, si j’écris que «Jacinthe s’est levée», il est clair que le sujet exerce une action sur lui-même. C’est donc un pronominal de sens réfléchi. Si je dis que Sylvie et Renée se sont regardées, il est également évident qu’elles exercent une action l’une sur l’autre, donc que nous sommes en présence d’un verbe pronominal de sens réciproque.

Les verbes pronominaux de sens passif sont aussi faciles à identifier, car le sujet ne pose pratiquement aucune action. Il suffit de mettre le verbe à la voix passive pour le constater.


«Les maisons se sont bien vendues cette année [les maisons ont été bien vendues].»

«Ses problèmes se sont résolus [ont été résolus] grâce à mon aide.»


Pour les verbes de sens indistinct (ou subjectif ou non réfléchi), c’est-à-dire ceux qui changent de sens lorsqu’ils deviennent pronominaux, c’est loin d’être toujours clair. Certains ouvrages en donnent carrément une liste pour que l’on puisse les voir venir. J’ai déjà parlé de «s’apercevoir» (s’apercevoir de quelque chose, ce n’est pas apercevoir soi-même ni apercevoir l’un l’autre), mais en voici quelques autres parmi les plus courants.


«S’attaquer (à), s’attendre (à), s’aviser (de), se défier (de), s’échapper (de), se douter (de), s’ennuyer (de), s’imaginer, se jouer (de), se plaindre (de), s’en prendre (à), se prévaloir (de), se refuser (à), se résoudre (à), se saisir (de), se servir (de), se taire.»


Faites le test : utilisez ces verbes avec puis sans le pronom «se» et vous verrez que le sens est différent. Mais attention! Il faut garder la préposition qui suit, car c’est souvent cette préposition qui fait changer le sens.

Par exemple, deux armées peuvent très bien s’attaquer l’une l’autre («elles se sont attaquées»), mais s’attaquer à quelque chose, c’est soit chercher à résoudre, soit commencer une tâche, soit entreprendre une action. Autre exemple : «servir» et «se servir» gardent le même sens lorsqu’on se sert lors d’un souper ou qu’on se sert du thé. Mais lorsqu’on se sert du balai pour faire le ménage, on veut plutôt dire «utiliser».

Parfois, on n’a pas le choix d’ouvrir un dictionnaire et de retourner à la définition du verbe pour en retrouver le sens premier, puis vérifier si c’est le même à la voix pronominale. C’est ce que j’ai fait avec «se montrer», notre exemple de la semaine dernière. 

J’espère que vous vous souvenez de notre phrase problématique («elles se sont montré(es) intéressées»). Je vous avais donné plusieurs exemples où on aurait pu rattacher le verbe aux quatre sous-groupes.

Évidemment, si on se considère que montrer, c’est «faire voir quelque chose, le mettre sous les yeux de quelqu’un», «se montrer intéressé» ne semble plus avoir le même sens. Mais montrer, nous dit le Petit Larousse, c’est aussi «laisser voir, laisser paraître», comme une jupe qui montre les genoux.

On peut donc dire que «se montrer», c’est bien «se laisser paraître», et que «se montrer intéressé», c’est bien «laisser paraître soi-même intéressé». Nous sommes donc bien en présence d’un pronominal réfléchi, puisque le sens demeure le même et que le sujet pose une action sur lui-même.

C’est bien beau, mais avec tout ça, je n’ai même pas commencé à vous dire comment faire l’accord! Eh oui! il me faudra une troisième chronique pour ça. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge!

Perles de la semaine

Si les Trois Accords sortent en pleurant du «Bureau du médecin», il y a certains médecins qui sortent de leur bureau en riant…

«J’ai peur que ce soit la maladie de Hitchcock [Hodgkin].»

«Mon physio me fait travailler les dominos [abdominaux].»

«Pour ma thyroïde, j’ai fait une sainte graphie [scintigraphie].»

«J’ai un rendez-vous pour une infusion de l’épaule [infiltration].»

«J’ai fait un dépistage pour le cancer collatéral [colorectal].»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.


Séance d'orthographe

Ignominieux pronominaux

L'accord du participe passé sous la forme pronominale est inutilement complexe. J'ai été confronté aujourd'hui à une phrase pour laquelle je n'ai pu trouver de réponse claire. Les spécialistes, sur un blogue, se critiquaient même l'un l'autre. Lequel croire? Voici la phrase en question : «Les deux dames s'étant montré(es) intéressées à combler les deux postes vacants...» Faut-il écrire «montré» ou «montrées»?

Roger Garant

Lac-Mégantic

Votre question me ramène à une de mes premières chroniques. J'avais tenté d'expliquer en 400 mots les règles d'accord du participe passé des verbes pronominaux... Une chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits.

Vous avez raison : cette règle est assurément la plus compliquée de la grammaire française et mériterait d'être simplifiée. Mais compliqué ne veut pas dire illogique. Lorsque l'on prend le temps d'examiner ces règles, on se rend compte qu'elles ne sont pas insensées.

Je suis donc prêt à faire une nouvelle tentative, mais je vous préviens tout de suite qu'il me faudra deux chroniques, peut-être même trois.

J'ai déjà expliqué qu'il y avait trois voix dans la langue française : la voix active (quand le sujet fait l'action), la voix passive (quand il la subit) et la voix pronominale (quand il pose et subit l'action en même temps). Ne perdez pas cette information de vue.

Dès le départ, les verbes pronominaux se divisent en deux : ceux qui le sont toujours (essentiellement pronominaux) et ceux qui le sont à l'occasion (accidentellement pronominaux).

Les essentiellement pronominaux, ce sont ceux que l'on aime le plus. Il suffit d'enlever le pronom personnel (me, m', te, t', se, s', nous, vous) pour vérifier si le verbe fait partie de ce groupe. Si ça ne se dit pas, c'est que le verbe est toujours pronominal et que l'accord se fait avec le sujet. Faites le test avec les exemples qui suivent.

Elle s'est absentée de son travail (on ne dit jamais j'absente, tu absentes).

Ils se sont méfiés de lui.

Julie et moi, nous nous étions goinfrées toute la soirée.

Vous vous seriez abstenus, vous aussi!

Ce sont les verbes accidentellement pronominaux qui posent problème, car ce groupe de subdivise en quatre sous-groupes : il y a ceux de sens réfléchi, ceux de sens réciproque, ceux de sens subjectif (ou indistinct ou non réfléchi) et ceux de sens passif.

Déterminer à quel groupe appartient le verbe en question n'est pas toujours évident, surtout que celui-ci peut faire partie de plus d'un groupe selon le sens et le contexte. Et c'est le cas avec se montrer : il n'est vraiment pas simple à classer.

Il peut en effet être de sens réfléchi (le sujet exerce une action sur lui-même).

Malgré sa disgrâce, elle a osé se montrer au mariage.

Il peut aussi être de sens réciproque (plusieurs sujets agissent les uns sur les autres).

Quand j'ai demandé qui avait fait ça, Samuel et Léa se sont montrés l'un l'autre.

On pourrait aussi croire qu'il est de sens subjectif ou indistinct (le verbe change de sens lorsqu'il devient pronominal, comme apercevoir [voir] et s'apercevoir [prendre conscience]). Quelqu'un pourrait raisonner en disant : montrer, c'est faire voir quelque chose, comme «montrer une photo», alors que se montrer intéressé, c'est «se laisser paraître» comme tel.

Finalement, un dernier énergumène pourrait dire : non, se montrer, c'est paraître, donc c'est un pronominal de sens passif, parce que l'action exercée par le sujet est quasi nulle (comme dans «les maisons se vendent bien»).

Pas évident, n'est-ce pas? Je compatis avec votre découragement. Et voilà que j'ai déjà plus de 600 mots d'écrits! Je n'ai pas le choix de vous laisser sur ce terrible suspense. De quel sous-groupe fait partie se montrer? C'est ce que nous saurons la semaine prochaine.

Perles de la semaine

Je suis certain que l'équipe du Sportnographe prie aussi pour que les Canadiens fassent les séries. Sinon, ils vont perdre leur poule aux yeux d'or.

«Quand M. Molson lui a donné la chance de continuer son... un autre... un rebâtiment si tu veux.»

«Ça devient extrêmement difficile, je pense que les patates vont être cuites.»

«J'adore le tennis. Et la jeune Andreescu, elle m'impressionne. Elle a du chien dans le nez.»

«C'est à ça qu'il faut s'en aller vers.»

«J'avais la langue dans les bottines.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

séance d'orthographe

Docteur en malaises

On dit d'un étudiant au doctorat qu'il est un doctorant. Cela semble bien accepté maintenant, mais est-ce que cela viendrait du nouveau verbe « doctorer » au participe présent? - René Pépin

Votre question me permet de revenir sur une chronique que j'ai publiée en avril 2013 sur un adjectif qui a fait son entrée dans notre vocabulaire vers 2005 : malaisant.

J'expliquais alors qu'en français, les adjectifs se terminant par - ant étaient majoritairement dérivés d'un verbe. La plupart d'entre eux sont en fait des participes présents qui, à force d'usage, ont fini par prendre valeur d'adjectif et à s'accorder en genre et nombre. Vivre a ainsi donné vivant, émouvoir est la source d'émouvant, monter a produit montant, etc.

Mais comme il n'existe pas de verbe malaiser en français, j'avais conclu que malaisant n'était pas acceptable et qu'il fallait utiliser d'autres mots comme embarrassant, gênant, troublant, dérangeant, irritant, contrariant...

Sauf que, par la suite, les linguistes et terminologues de l'Office québécois de la langue française se sont penchés sur la question et ont fouillé un peu plus loin. Et vous savez quoi? Ils ont découvert que le verbe malaiser avait bel et bien existé, citant le Dictionnaire Littré du XIXe siècle : « Le Berry [région du Centre] a un verbe malaiser, mettre mal à l'aise, verbe d'ailleurs usité dans l'ancienne langue. »

Voilà donc qui « requalifie » malaisant. D'autant plus que ce n'est pas un québécisme : l'adjectif a également fait surface en Europe, une dizaine d'années avant nous, pour désigner quelque chose qui crée un sentiment de malaise. Du moins, malaisant n'est plus aussi démoniaque que je l'affirmais il y a six ans, même s'il n'a pas encore officiellement fait son entrée dans les dictionnaires.

Alors, même si doctorant n'est pas un adjectif mais un nom, vous pensez bien que, quand j'ai lu votre question, je me suis empressé de fouiller pour voir si le verbe doctorer avait déjà existé... Eh bien oui! Je l'ai retrouvé dans l'ouvrage de Frédéric Godefroy, un dictionnaire « de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle » (10 volumes, 8000 pages, 160 000 entrées), publié entre 1880 et 1895. Doctorer y est défini ainsi : « Créer docteur, élever au grade de docteur. »

Bref, si je reviens à votre question, doctorer n'est pas un nouveau verbe, mais un verbe ancien, disparu de l'usage. Je ne sais où vous l'avez entendu, mais lors de mes recherches dans les archives médiatiques récentes, je ne l'ai trouvé qu'une seule fois. On ne peut donc pas parler, pour l'instant, d'un retour en force, même s'il s'avérerait légitime. Du moins, je n'ai encore jamais entendu dire d'un étudiant qu'il « doctore ».

Cela étant, le Petit Robert affirme que l'arrivée de doctorant dans la langue française (apparu en 1976 selon le dictionnaire, alors que le Grand Dictionnaire terminologique n'a créé sa fiche qu'en 2009) serait due... à l'allemand Doktorand!

Deux choses pour terminer. La BDL rappelle qu'en français, il existe plusieurs adjectifs en - ant qui ne proviennent pas d'un verbe (géant, flagrant, bruyant, constant, élégant...). L'idée qu'ils sont des dérivés de participes présents n'est pas donc absolue.

Ensuite, si malaisant semble légitime, il ne faudrait pas qu'il devienne notre unique réflexe. Si ce mot est revenu dans l'usage, c'est certes parce qu'il comblait un certain manque, mais aussi un peu à cause de la loi du moindre effort : l'esprit se borne à utiliser, voire à inventer un mot de la même famille plutôt que de chercher un peu plus loin un mot déjà existant. Et ce n'est malheureusement pas comme ça que l'on développe une richesse de vocabulaire.

Perles de la semaine

Pouvez-vous traduire? Finalement... laissez donc faire.

Spicy Turkey Breast

Turquie épicé du sein

Deep Fried Shrimp Cake

Profond A Fait Frirele De La Crevette

Lemon Crunch Pie

La tarte de craquement de citron

Please dispose of any sharps in the container provided

S'il vous plaît disposer de tout dièse dans le récipient fourni

Tumble dry on low heat

Sécher à feu doux

Source : chronique Hein? du magazine Protégez-vous.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

CESSEZ D’ÊTRE DÉDIÉS!

Je vous propose un problème à examiner : la constante traduction de «dedicated» par «dédié», alors que «dévoué» serait le terme approprié pour désigner l’action de sacrifier ses intérêts ou sa vie à quelqu’un, à quelque chose, et la disposition à servir avec abnégation (Le Robert). Je ne sais si vous avez déjà traité de cette question. Sinon, qu’en pensez-vous? (Pierre Sallenave, Sherbrooke)

Non seulement j’ai déjà abordé cet anglicisme plusieurs fois dans cette chronique, mais j’ai un peu jeté l’éponge. À force de taper et de retaper sur ce clou auprès de mes collègues, je me suis fait une tendinite. Malheureusement, rien ne semble y faire : tout le monde veut être dédié, personne ne veut être dévoué.

Mais maintenant que cette chronique est également offerte en ligne, cela vaut peut-être la peine de retenter le coup. Qui sait? Peut-être qu’à force de partages, il y aura des répercussions positives.

Donc, chers lecteurs, CESSEZ D’ÊTRE DÉDIÉS! Primo, parce que, oui, il s’agit d’un calque de l’anglais «to be dedicated to».

«C’est une personne très dévouée à la cause [et non «dédiée»].»

Secundo, parce que «dédier», lorsqu’il s’applique à une personne, appelle toujours un complément d’objet indirect (on dédie quelque chose «à» quelqu’un, on ne dédie jamais quelqu’un). Or, comme nous l’avons vu plusieurs fois, un verbe transitif indirect ne peut se mettre à la voix passive. Par exemple, si vous téléphonez «à» votre mère, votre mère n’est pas téléphonée. Si vous répondez à un ami, votre ami n’est pas répondu.

Donc, une personne ne peut jamais être dédiée, ce qui implique aussi qu’elle ne peut pas davantage SE dédier à quelque chose. Mais que veut véritablement dire le verbe «dédier»?

Petit truc : dans «dédier», il y a le mot «dieu»...

Dédier, c’est, à la base, consacrer au culte divin. Lorsqu’on scrute l’évolution de ce verbe, on s’aperçoit qu’on a commencé par dédier des temples, des autels, des églises, des chapelles, à Dieu ou à ses équivalents dans les autres religions, passées et présentes.

«Le Parthénon, sur l’Acropole, est dédié à Athéna.»

Au fil du temps, on en est venu à dédier des choses (le plus souvent des œuvres qu’on a créées) à des personnes importantes, que l’on admire ou que l’on chérit. 

«Je dédie ce premier roman à mes enfants.»

«Cette chanson est dédiée à mon défunt professeur.

Aujourd’hui, il est même permis de dédier une chose à une autre chose, le plus souvent une cause.

«Elle a dédié sa vie aux soins des enfants malades.»

«Ce député dédie vraiment ses efforts au service public [et non «se dédie au service public»].»

Mais lorsqu’il n’y a pas de notion d’hommage ni de dévouement (notamment quand on veut parler de quelque chose qui se destine à un public, un usage ou un domaine précis), il faut vraiment privilégier d’autres verbes. Pensez plutôt à «consacrer», «destiner», «réserver», «spécialiser»...

«Cette publication se destine [et non «est dédiée»] aux adolescents.»

«Notre fondation se consacre uniquement [et non «se dédie»] à la sclérose en plaques.»

«Cette aide spéciale est réservée [et non «est dédiée»] aux mères monoparentales.»

On pourrait en profiter pour remettre en vogue la locution latine «ad hoc», qui veut dire «destiné expressément à cet usage, à cette fin», et ses synonymes «idoine», «adéquat» et «approprié».

«Nous avons formé un comité ad hoc [et non «dédié»] pour cerner et régler le problème.»

Perles de la semaine

Chaque année, on commémore l’Armistice de 1918... car ce ne sont pas toutes les infos qui sont parvenues à la nouvelle génération.

«Les soldats français n’avaient pas peur, car ils étaient habitués à mourir.»

«Pour les faire sortir des tranchées, on leur lançait des bombes criminogènes.»

«Les baïonnettes servaient à sortir les boyaux des ennemis.»

«Beaucoup de soldats sont morts pour témoigner que la guerre tue des gens.»

«La guerre de 14 s’est terminée parce que les soldats en avaient assez d’être tués.»

Source : «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, éditions Points, 2006.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

Et point de virgule

Je suis professeur à l’Université de Sherbrooke et, comme vous vous en doutez, je corrige plusieurs travaux au cours d’une année. Parmi les erreurs que je peux identifier se trouve l’usage (fautif selon moi) de la virgule devant le «et» dans une énumération. De fait, voici un exemple tiré du journal Le Soleil : «Le premier épisode est calqué sur celui de l’ancienne série, qui remonte au 14 novembre 1977, et respecte l’esprit de l’œuvre originale [Richard Therrien].» Je base mon appréciation sur mes habitudes de lecteur, mais aussi sur le fait qu’en anglais, la virgule devant le «and» est requise à l’occasion dans une énumération. Mais est-il également de bon usage, voire requis, de placer une virgule devant le «et» dans une énumération? Denis Bédard, Sherbrooke

En fait, la virgule qui vous semble fautive ici n’est pas une virgule d’énumération, mais une des deux virgules qui encadrent une proposition relative explicative. Laissez-moi maintenant vous traduire ça en français.

Effectivement, vous êtes allé à bonne école si vous avez appris que, dans une énumération, on ne met pas de virgule entre les deux derniers éléments lorsqu’ils sont coordonnés par la conjonction «et». 


«Nous avons entendu les témoignages de la ministre, du sous-ministre et des procureurs.»

«Les enfants ont pris leur collation, brossé leurs dents, et souhaité une bonne nuit à leurs parents [deuxième virgule fautive].»


Maintenant, il peut arriver que l’on veuille joindre à un de ces éléments une relative explicative. Il s’agit d’un segment de phrase qui apporte une précision, une explication, une information supplémentaire à un des éléments. Je transcris ci-dessous la phrase de Richard Therrien, d’abord sans la relative, puis avec la relative.


«Le premier épisode est calqué sur celui de l’ancienne série et respecte l’esprit de l’œuvre originale.»

«Le premier épisode est calqué sur celui de l’ancienne série, qui remonte au 14 novembre 1977, et respecte l’esprit de l’œuvre originale.»


Comme vous le voyez, le bout de phrase «qui remonte au 14 novembre 1977» apporte une précision, une information supplémentaire. Un peu comme si vous faisiez une parenthèse ou une très courte digression dans votre discours. À l’oral, cela justifie une pause. Notez aussi que l’on peut très bien enlever la relative sans changer le sens de la phrase.

Maintenant, pourquoi est-il si important de placer une relative explicative entre virgules? Parce qu’il existe un autre type de relative : la relative déterminative. Celle-ci ne doit absolument pas se placer entre virgules, parce qu’elle apporte une information essentielle. Voici un autre exemple, tiré de la Banque de dépannage linguistique, pour illustrer cette différence.


«Les deux candidats qui ont réussi l’examen seront embauchés.»

«Les deux candidats, qui ont réussi l’examen, seront embauchés.»


Dans la première phrase, on comprend qu’il y avait plusieurs candidats et que seuls les deux qui ont réussi l’examen seront embauchés (dites la phrase à voix haute et vous constaterez que vous ne ressentirez pas le besoin de faire une pause), alors que, dans la deuxième phrase, on déduit qu’il n’y avait que deux candidats et qu’ils ont tous deux réussi l’examen. Autrement dit, si on enlevait la relative déterminative, on perdrait une partie du sens, les deux candidats seraient mal «déterminés».

D’après mes recherches, en anglais, la virgule devant la conjonction «and» est facultative dans une énumération, jamais obligatoire. Mais en français, il y a quand même plusieurs autres situations où la virgule est permise devant «et». En fait, «L’art de ponctuer» a besoin de quatre pages pour nous les présenter. On s’en reparle la semaine prochaine?

Perles de la semaine

Je fréquente maintenant les épiceries asiatiques juste pour les perles de français, surtout celles de traduction. Voici ma plus récente récolte au Kim Phat de Montréal.

«Spécial : cougre opo [courge]»

«Cerise de terre : 2,99 $ la boîte (produit du Colombien)»


«Pan Cake Flour Mix»

Croute mélangée de la farine


«Powdered rice»

A saupoudré du riz


«Yellow Curry Paste»

Colle de curry jaune


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca

Séance d'orthographe

Permis de virgule

CHRONIQUE / Nous avons vu la semaine dernière que, bien qu’il soit proscrit de placer une virgule devant un «et» dans une énumération, il peut arriver qu’un segment de phrase, baptisé «relative explicative», puisse se glisser à l’intérieur de cette même énumération. Comme les relatives explicatives se placent entre virgules, on peut avoir l’impression qu’il y a faute, mais il n’en est rien.

«Au bal, j’ai rencontré Jeanne, Claude et Suzanne.»

«Au bal, j’ai rencontré Jeanne, Claude, qui n’était pas accompagné, et Suzanne.»

 

Mais hormis ce cas, les virgules devant la conjonction «et» ne sont pas exceptionnelles ni diaboliques. La Banque de dépannage linguistique et «L’art de ponctuer» donnent plusieurs situations où cette virgule devient justifiée. Par exemple, lorsque l’on souhaite insister sur le dernier élément.

 

«Marlène a surpris tout le monde: ses parents, ses amis, ses collègues, et elle-même.»

 

Mais il y a des cas où cette virgule se révèle véritablement nécessaire, sinon il y aurait risque de confusion.

 

«J’y ai vu les fiancés de mes deux sœurs, et d’anciennes collègues.»

 

Dans la phrase ci-dessus, la virgule devant le «et» permet de comprendre qu’«anciennes collègues» est le complément d’objet direct d’«ai vu» («j’ai vu d’anciennes collègues») et non le complément du nom «fiancés» (ce ne sont pas «les fiancés d’anciennes collègues»).

Il arrive que la conjonction «et» unisse deux phrases (ce qu’on appelle en grammaire des propositions). La virgule peut être pertinente, surtout lorsque ces deux propositions n’ont pas le même sujet et que l’on souhaite «faire sentir la présence de deux actes de parole distincts», explique «L’art de ponctuer». Encore là, il y a souvent une notion d’insistance ou de renforcement associée à cette virgule, mais parfois aussi d’opposition.

 

«Gilles a quitté Lise, et la mère de Lise est aux oiseaux!»

«Un pas de plus, et c’en était fait de lui!»

«Ouvrez l’œil, et le bon.»

«Il est le pire, et de loin.»

«Jules s’est finalement décidé, et il compte bien rattraper le temps perdu [renforcement].»

«Tu veux que je perde du poids, et tu me dis ça en mangeant du gâteau [opposition]!»

 

Autre cas : la proximité d’un autre «et».

 

«Elle est venue hier et aujourd’hui, et elle devrait revenir demain.»

 

Il reste une situation où la BDL et «L’art de ponctuer» ne sont pas d’accord: lorsque deux «et» sont utilisés pour créer un effet stylistique. La BDL estime que la virgule est facultative quand il y a deux éléments, «L’art de ponctuer» dit qu’on n’en met pas. Tous deux s’entendent toutefois sur le fait qu’il faut recourir aux virgules à partir de trois éléments (sauf devant le premier).

 

«Elle viendra et cette semaine et la semaine prochaine.»

«Elle viendra et cette semaine, et la semaine prochaine [acceptable selon la BDL].»

«Elle viendra et cette semaine, et la semaine prochaine, et la semaine suivante.»

 

Il y a plusieurs autres cas, mais je ne vous les énumérerai pas tous ici. Je vous conseille d’aller jeter un coup d’œil aux deux sources citées dans cette chronique si vous souhaitez en savoir davantage. J’ajouterai simplement que ces règles sont également valables pour les deux autres principales conjonctions de coordination, «ou» et «ni».

 

PERLES DE LA SEMAINE

Ces mots de professeurs viennent manifestement d’un autre pays et d’un autre temps. Pas sûr que les parents d’aujourd’hui accepteraient qu’on parle ainsi de leur progéniture…

 

«Se fixe des objectifs peu ambitieux et d’ailleurs ne les atteint pas.»

«Carrière conseillée : vitrier… à voir comment il se passionne pour les fenêtres durant les cours.»

«Elle semble sans cesse épuisée par les efforts qu’elle ne fait pourtant pas.»

«Ne supporte les devoirs que quand il n’y en a pas.»

«Se plaint de nombreuses allergies, mais est sans doute simplement allergique aux études.»

 

Source: «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, éditions Points, 2006.

 

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca

 

Séance d'orthographe

À bout des tabous

CHRONIQUE / «Quand j’étais au secondaire, on nous enseignait que le mot "tabou " était invariable. On écrivait "des idées tabou, des sujets tabou ". Maintenant, je vois que le mot s’accorde. Depuis quand? (René Pépin, Sherbrooke)

À la base, le mot «tabou» est effectivement un nom. Lorsqu’il sert à qualifier un autre nom, comme dans «un sujet tabou», il entre dans la catégorie des noms épithètes. Et comme pour tous les noms épithètes, la question de l’accord est un dilemme quasi permanent.

Les noms épithètes sont donc utilisés comme adjectifs. Mais, justement, parce qu’ils n’en sont pas, ils restent généralement invariables ou ils s’accordent seulement en nombre. Jamais en genre. Par exemple, vous ne parleriez jamais de vos «chaussures sportes». 

Par contre, doit-on écrire «des chaussures sport» au singulier ou «des chaussures sports» au pluriel? Des «visites surprise» ou des «visites surprises»? Des «cafés crème» ou des «cafés crèmes»? Il y a des cas où il faut faire l’accord et d’autres, non. Comment s’y retrouver? Je n’aurai pas assez d’espace pour vous l’expliquer aujourd’hui, mais je vous conseille, à ce propos, l’article de la Banque de dépannage linguistique, très bien fait.

Revenons à nos tabous. Ce mot nous est venu de l’anglais, mais il est d’origine polynésienne («tabu», «tapu»), explique-t-on dans un intéressant article du blogue «Parler français».

L’Académie a d’abord accepté «tabou» comme nom en 1935 : «Mot d’origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages [sic], les Êtres et les choses auxquels il n’est pas permis de toucher.» Mais les archives permettent de constater qu’il était alors déjà employé depuis au moins un siècle en français et que certains auteurs faisaient déjà l’accord en nombre.

Bref, même si le mot était invariable dans votre souvenir, il semble que l’usage, lui, ait toujours été indécis. L’article de «Parler français», citant quelques célèbres grammairiens, résume en disant qu’«on a longtemps hésité sur cet accord», dixit Adolphe Thomas, ou que «l’usage reste partagé», selon André Goosse, «même si la variation semble l’emporter», constate Maurice Grevisse. 

En 1958, dans ses «Mémoires d’une jeune fille rangée», Simone de Beauvoir faisait l’accord en genre : «Malgré mon rationalisme, les choses de la chair restaient taboues pour moi.» Notez aussi que les féminins en «-oue» ne sont pas incongrus en français («floue», «bantoue», «hindoue», «mandchoue»…).  Le blogue rapporte qu’en 1978, le Grand Larousse statuait que «l’adjectif [tabou] s’accorde au féminin et au pluriel. On trouve cependant chez certains auteurs l’invariabilité ou un accord pour le nombre seulement».

Il semble donc qu’à force d’être employé comme épithète, «tabou» ait fini par être considéré d’abord comme adjectif et par laisser croire qu’il était entré dans la langue française comme tel. Bref, l’accord en genre et en nombre est largement permis aujourd’hui.

Vous serez peut-être surpris d’apprendre que les verbes «tabouer» et «tabouiser» existent, de même que le nom «tabouisation». «Tabouiser» (rendre tabou, sacré) figure d’ailleurs dans le Petit Robert. Les autres ne se retrouvent que dans des dictionnaires historiques comme le Trésor de la langue française et ne sont guère usités aujourd’hui. Dommage, car «tabouer» donne des conjugaisons très amusantes à entendre, telles que «nous tabouions» à l’imparfait, «je tabouerais» au conditionnel et (ma préférée), «ils tabouèrent» au passé simple.

Perles de la semaine

Examen d’histoire. Sujet : les croisades, comme dans «on se croise les doigts d’avoir les bonnes réponses».

«Les croisades avaient pour but de délivrer le Christ de son tombeau.»

«C’est le pape Turbin II qui a prêché la Première Croisade [Urbain II].»

«En fait, Jésus n’a jamais dit une seule fois d’aller taper sur les incroyants.»

«On jetait aux attaquants des marmites de soupe bouillante.»

«Les croisés appelaient leurs ennemis des infidèles et vice-versa. C’était dur de s’y retrouver.»

Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

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Séance d'orthographe

Le club des ex cités

CHRONIQUE / Il serait intéressant de parler de l’adjectif «excité» lorsqu’il exprime ce que nous ressentons. «Excited» et «excité» ont des significations différentes, je crois. - Stéphane Mercier, Sherbrooke

S’il y a une chose à laquelle il faut faire attention, c’est de ne pas crier à l’anglicisme dès que l’on détecte une forme syntaxique qui semble calquée sur l’anglais. Car même dans les cas où certaines tournures nous viennent de cette langue, cela ne veut pas forcément dire qu’elles sont mauvaises en français.

Je me souviens par exemple que, dans un de mes cours à l’université, «bleu pâle» était un anglicisme et il fallait dire «bleu clair», avait affirmé notre professeure, non par malveillance ni anglophobie, mais plutôt par léger excès de zèle. Dès le trimestre suivant, mon professeur de grammaire normative avait rectifié l’information.

Dans le cas qui nous préoccupe, est-ce que se dire excité par une nouvelle, un événement longtemps espéré ou une rencontre à venir est un anglicisme copié sur «to be excited by»? Après un survol des principaux ouvrages de référence, il semble que personne ne «s’excite» vraiment sur cette question. À part un journaliste du Monde, Didier Pourquery, qui, dans un article publié en 2014, passe plus de temps à nous dire pourquoi ça l’énerve plutôt que de vraiment nous expliquer les raisons de l’anglicisme. Son argument massue est: «Vous l’entendez bien, non?»

Il suffit d’aller fouiller dans les principaux dictionnaires pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Le Petit Larousse donne comme définition du verbe «exciter»: «Faire naître; provoquer; rendre plus vif; activer, stimuler.» Le Petit Robert, pour sa part, fait une distinction plus marquée entre «exciter quelque chose» et «exciter quelqu’un». Dans le deuxième cas, il parle d’«augmenter l’activité psychique, intellectuelle de quelqu’un».

La suite de synonymes suggérés nous conforte dans l’idée que l’on peut se déclarer «excité» au même titre que «passionné», «ému», «enivré», «grisé», «animé», «enflammé», «enthousiasmé», «stimulé», «ravi», etc. 

Il est aussi clair que, lorsqu’une personne dit qu’elle est excitée par quelque chose, elle le dit souvent au sens figuré. On ne s’attend pas à la voir tressauter sur sa chaise ni sautiller sur place.

N’oublions pas qu’«exciter» peut également servir aux émotions négatives, surtout quand il est utilisé à la voix active («exciter la jalousie, la douleur, une foule en colère, un taureau dans une corrida»). Il devient alors synonyme d’«énerver», «irriter», «exacerber», «exaspérer»... On peut aussi l’employer pour parler d’excitation sexuelle, auquel cas il se rapproche d’«aguiché», «émoustillé»... 

Pour la suite, j’en reviens à ce que je dis toujours: maintenant que vous savez que vous avez le droit d’être excité par quelque chose, ça ne veut pas dire qu’il faut n’avoir que cette expression à la bouche. Comme vous le voyez, les synonymes ne manquent vraiment pas. On peut aussi recourir à la forme pronominale «s’exciter (sur qqch)».

Perles de la semaine

D’autres extraits du Bêtisier 2018 d’Olivier Niquet.

«Regardez cet ananas: aussi rafraîchissant qu’une petit pino colada.»

«Il faut redorer les salaires.»

«Le système routier est aussi rempli que les leggings d’une fille de 200 livres.»

«Debbie Lynch-White, je la connais parce qu’elle jouait la Sagouine [La Bolduc].»

«Ça va nous mener à quoi si on peut pu être attiré sexuellement par le corps de la femme?

— Mais on peut pas pu.»

Veuillez prendre note que la chronique Séance d’orthographe sera désormais publiée dans La Tribune du lundi à compter du 18 février.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Émouvez-vous!

CHRONIQUE / Je sais, j’aborde aujourd’hui un sujet dont j’ai déjà parlé il y a moins d’un an. Mais que voulez-vous? Je n’en puis plus d’entendre ces personnes au bord des larmes nous dire qu’elles sont émotives alors qu’elles sont émues. Ou ces collègues nous décrivant des scènes émotives quand il s’agit de scènes émouvantes.

Malheureusement, tout le monde ne semble plus avoir que l’adjectif «émotif» dans son vocabulaire. Pourtant, la définition de ce mot n’a pas changé. Lorsqu’il s’applique à des personnes ou à des tempéraments, il signifie «qui réagit aisément, intensément aux émotions».

Une personne émotive n’est donc pas une personne émue, mais une personne qui pleure, qui rit ou qui se fâche facilement.

Donc, lorsque votre gorge se serre et que vous yeux se mouillent parce que vous êtes submergé par la peine, la colère, la peur ou la joie, vous ne devenez pas émotif : vous êtes simplement ému. Pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures.

«"Excusez-moi, je suis ému [et non «émotif»] quand j’en parle", dit-il en essuyant une larme.»

«Cela m’émeut de les voir enfin heureux [et non «cela me rend émotive»].» 

On pourrait penser qu’il y a peut-être de l’anglicisme là-dessous. Mais dans la langue de Shakespeare, le mot «emotive» ne veut pas dire «ému», mais plutôt «qui soulève les passions» («emotive issue», «subject», «question»), ce qui pourrait se traduire en français par «controversé», «épineux», «délicat».

En fait, l’adjectif anglais qui a le sens d’«ému» est plutôt «emotional». Une personne commettra donc un anglicisme lorsqu’elle dira qu’elle est émotionnelle au lieu d’être émue, mais, pour ma part, je n’ai jamais entendu ce mauvais usage dans la bouche de quelqu’un.

Cela étant dit, il y a des choses qui peuvent être émotives. On peut subir un choc émotif, souffrir de troubles émotifs, avoir une réaction émotive. Mais lorsqu’il est question de scènes, de discussions, de témoignages, de moments, de débats, de victoires ou de défaites empreints d’émotions, il faut se tourner vers d’autres mots, en commençant par se demander si on parle d’abord de quelque chose qui a fait naître des émotions chez soi ou chez les autres. C’est alors l’adjectif «émouvant» qui s’applique.

«Leurs retrouvailles ont donné droit à des scènes émouvantes [et non «émotives»].»

«Pour l’athlète, il s’agit d’une victoire émouvante, après trois tentatives.»

Si on parle plutôt de situations dans lesquelles plusieurs émotions sont engagées, les mots ne manquent pas non plus. Et, on a tendance à l’oublier, «ému» peut aussi se dire de quelque chose qui témoigne d’une émotion.

«Kevin Parent a livré un témoignage ému cette semaine [et non «émotif»].»

«Nous avons assisté à un débat très passionné ce soir.»

«Les discussions sur les immigrants sont toujours très vives, mouvementées, animées, fortes en émotions...»

Perles de la semaine

Dans son Bêtisier 2018, Olivier Niquet a récolté encore de nombreuses perles de nos politiciens, journalistes et invités des médias. En voici quelques-unes extraites des dix meilleures choisies par le public. 

«Il a bombé le torse et répondu par la bouche de son canon.»

«Il y a eu un tirage au sort pour déterminer l’arrivée des chefs. Rien n’est laissé au hasard.»

«Est-ce que c’est la cerise qui va faire déborder le vase?»

«Ils écartent la thèse d’un suicide suivi d’un meurtre.»

«J’ai la chance d’avoir des jumeaux du même âge.»

«Bombardier a pris un de ses fleurons, un joyau, un bijou de famille, la C Series...»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.