Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Second en deuxième

Je suis étonnée de voir que, même parmi les journalistes, nous pouvons lire ou entendre «Deuxième Guerre mondiale» au lieu de «Seconde Guerre mondiale». Il me semble avoir déjà eu comme explication que recourir à «deuxième» veut dire qu’il y a une troisième. En disant «seconde», on exprime qu’il n’y en a pas d’autres après.

Nathalie Leduc
Gatineau

Effectivement, j’ai un vague souvenir d’avoir entendu cette règle dans mes cours de grammaire. Il semble toutefois qu’elle soit en perte de vitesse et que, désormais, on peut la plupart du temps utiliser «second» et «deuxième» indépendamment du contexte.

Du moins, la Banque de dépannage linguistique abonde dans ce sens, reconnaissant que plusieurs grammaires et dictionnaires continuent de prôner la règle que vous citez, notamment dans la langue soutenue, «par souci de précision». Mais la BDL ajoute que cette règle est «inégalement respectée dans l’usage». On aurait donné ce sens particulier au mot «second» (lequel est plus ancien que «deuxième») pour le distinguer de son concurrent, qui a fini par être prépondérant.

Ainsi, quand vous regardez dans les ouvrages de référence, vous retrouverez autant «Seconde Guerre mondiale» que «Deuxième Guerre mondiale». D’ailleurs, on peut supposer que, s’il y avait une Troisième Guerre mondiale (Dieu nous en garde!), on ne se mettrait pas à réécrire les manuels d’histoire et à remplacer tous les «Seconde Guerre» par «Deuxième Guerre».

Il y a quand même quelques usages et expressions figées propres à «second», tels «état second» ou «don de seconde vue», ainsi que le substantif «second» pour parler d’un adjoint ou d’un collaborateur.

Profitons-en pour éclaircir un autre point: pourquoi le c, dans le mot «second» (et ses dérivés comme «seconde», «seconder» ou «secondaire»), se prononce-t-il comme un g? D’autant plus qu’il vient du latin «secundus», dans lequel le c se dit bel et bien comme un k, et que, parallèlement, cela ne s’est pas produit avec l’adjectif «fécond», qui vient du latin «fecundus».

Impossible de trouver pourquoi il y a eu ce glissement sonore au fil des siècles, car il est trop ancien. Lorsque les linguistes retournent dans le passé, ils constatent simplement qu’on a un jour commencé à dire [segon] au lieu de [sekon], voire, dans certains cas, à écrire «segond». En termes phonétiques, on dit que la consonne s’est «voisée»: lorsqu’on prononce un g dur, notre bouche fait exactement le même mouvement que pour un k, mais en se servant des cordes vocales (faites le test, c’est amusant!).

Les historiens de la langue observent également qu’un phénomène similaire s’est produit avec le mot «dragon», lequel vient du latin «draco». Notons aussi qu’en espagnol, «secundus» est devenu «segundo», avec l’orthographe conséquente.

Il semble toutefois que, lors de la grande réforme de la langue française du XVIIIe siècle pour standardiser l’usage dans tout le pays, quelqu’un ait eu la plus ou moins brillante idée de retourner à l’orthographe initiale avec un c, par souci d’étymologie, même si la prononciation en [g] était répandue. Pourtant, cela ne s’est pas fait avec le mot «dragon».

Bref, c’est un des quelques cas en français où la prononciation n’est pas celle annoncée par l’orthographe. Car, comme je vous l’ai expliqué dans une ancienne chronique, ces incohérences entre orthographe et prononciation sont monnaie courante en anglais.

Une chose est certaine: impossible de revenir en arrière et de retourner au son [k]. Imaginez un commentateur sportif qui souhaite dire: «Il est arrivé second»... Tout le monde entendrait: «Il est arrivé, ce con…»

Perles de la semaine

Vous n’avez pas encore mis la main sur le deuxième tome de «Dans mon livre à moi» d’Olivier Niquet, regroupant les perles du milieu sportif? Voici, en attendant, quelques extraits de son «Club des mal cités» (2018) sur les gaffes langagières de nos politiciens.

«Moi, je lui aurais donné le diable sans confession.»
«Tout le monde nous dit qu’ils sont prêts à mettre la main à la roue.»
«Je pense qu’il faut qu’on prenne la charrue par les bœufs.»
«C’est teinté de fil blanc.»
«Je ne l’ai jamais fait et je ne le referai pas.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.