Steve Bergeron

Lever le nez sur le coude

CHRONIQUE / Nous venons de vivre une campagne électorale au cours de laquelle nous avons lu et entendu ad nauseam l’expression «au coude-à-coude». Est-il correct d’employer cette expression pour signifier que les candidats sont pratiquement à égalité? Et devrait-on dire qu’ils sont «coude à coude» au lieu d’«au coude-à-coude» comme on entend toujours? (Roger Giguère, Québec)

Il y a deux raisons pour lesquelles vous avez très souvent entendu cette locution durant la dernière campagne électorale. Premièrement, parce que c’est vrai que la lutte a été très chaude. Deuxièmement — et c’est une très bonne nouvelle —, parce que les journalistes, à force de se le faire dire, sont en train de retirer de leur vocabulaire une locution erronée. Je parle de «nez à nez».

Je n’affirme évidemment pas que la faute n’est plus jamais commise, mais dans la presse écrite comme dans la presse électronique, les journalistes ont longtemps cru que «nez à nez» voulait dire «à égalité». L’analogie, explique la Banque de dépannage linguistique, viendrait des courses de chevaux et se serait faufilée en français par l’anglais. La BDL précise toutefois que «nose to nose» est d’emploi plutôt marginal, par rapport à «neck to neck», plus répandu.

Mais voilà: en français, «nez à nez» veut dire «face à face»!

«En Floride, une femme a eu toute une frousse lorsqu’elle est arrivée nez à nez avec un alligator dans sa cuisine.»

«Une coureuse tombe nez à nez avec un coyote à Saskatoon.»

Dans la langue de Molière, c’est plutôt vers «coude à coude» qu’il faut se tourner lorsque l’on souhaite exprimer une égalité ou une lutte très serrée. En fouillant dans les dictionnaires, on constate que «coude à coude» est accepté aussi bien comme locution adverbiale (sans les traits d’union) que comme nom masculin invariable («un coude-à-coude»). Voici des exemples tirés respectivement du Petit Larousse, du Multidictionnaire et d‘Usito.

«Les deux coureurs sont au coude-à-coude.»

«Les candidats sont coude à coude selon les sondages.»

«À une semaine de l’élection, les deux candidats sont au coude-à-coude dans les sondages.»

Quand on regarde de plus près, on se rend compte toutefois qu’aucune source ne dit exactement la même chose. Par exemple, Usito considère que les traits d’union sont facultatifs lorsque «coude à coude» est employé comme nom. Le Multidictionnaire, lui, ne mentionne pas «coude-à-coude» comme nom. Quant au Petit Robert, pas un mot sur la définition d’égalité ou de lutte serrée. 

Notez qu’il y a au moins deux sens supplémentaires à «coude à coude»: «côte à côte», «très près l’un de l’autre» ou «être très solidaire».

«Les époux sont repartis coude à coude dans l’allée, en se tenant la main.»

«Jacqueline et Michelle ont vraiment travaillé coude à coude pour mener ce dossier à bien.»

Que retenir? Que vous pouvez dire «coude à coude» aussi bien qu’«au coude-à-coude», et qu’en ne mettant pas de traits d’union, vous êtes sûr de ne pas vous tromper. C’est pas beau, ça?

Maintenant, si vous avez le sentiment d’avoir trop entendu cette locution l’automne dernier, c’est peut-être parce que les journalistes ne se sont pas fait suggérer d’autres options pour remplacer «nez à nez». La Banque de dépannage linguistique est là pour nous proposer plusieurs tournures synonymes. 

«Les deux candidats se suivent de très près dans les sondages.»

«Les sondages donnent les deux candidats ex æquo à une semaine de l’élection.»

«Les coureurs étaient à égalité avant le sprint final.»


PERLES DE LA SEMAINE

Comme chaque année, les journalistes de La Tribune ont tenu leur gala de la Coquille d’or décernée aux plus belles perles de l’année 2019. Pour les prochaines semaines, je vous offre donc les gaffes des principaux finalistes, dont je préserverai l’anonymat. La plupart de ces erreurs ont été corrigées avant publication, mais certaines se sont rendu jusqu’aux lecteurs. Je ne vous dis pas lesquelles.

D’ici la mi-janvier, je proposerai à nouveau d’anciennes chroniques répondant à des questions que vous m’avez posées cette année. Au plaisir de vous retrouver avec des sujets originaux les 19 et 20 janvier. À tous et toutes, un très joyeux Noël et une excellente année 2020.

«L’éducation est "l’un des facteurs pour lutter contre la pauvreté et l’inclusion sociale".»

«On savait que l’ouragan s’en venait. On a décédé de venir pareil.»

«Elle veut probablement frapper sur le clou pendant qu’il est encore chaud.»

«L’exercice physique sera mis à contribution pour briser l’isolement des ex-militaires trop souvent victimes de choc post-romantique.» 

«On va se promener un peu pour être capables d’avoir des cocus dans toutes les circonscriptions [caucus].»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.