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Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

En huit et d’hui

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«Dans votre dernière chronique, vous passez sous silence l’expression "en huit". Si nous sommes dimanche, mardi qui vient est "mardi prochain", et l’autre est "mardi en huit" [Louis-Oscar Racine, Québec].»

Je ne l’ai pas passée sous silence : j’ignorais tout simplement son existence. Même si j’ai une grande passion et une grande curiosité pour la langue française, je suis loin d’être un puits de science, et cette façon de dire m’était tout à fait étrangère. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir lue ni entendue. Fossé générationnel? Particularité régionale? Comme vous êtes quatre lecteurs à m’avoir écrit sur cette locution (et j’imagine encore plus nombreux à la connaître), autant en profiter pour fouiller davantage.

Bonne nouvelle: «en huit» figure dans les principaux dictionnaires. C’est au moment de donner la définition que quelques sources manquent d’un peu de précision.

Le plus clair est le Petit Robert. Notons d’abord qu’il y a ellipse dans cette expression, qui devrait se dire «en huit jours», le dernier mot étant omis.

Toujours selon le Petit Robert, la formule originelle serait «(d’)aujourd’hui en huit» et elle signifierait, de prime abord, «au huitième jour en comptant aujourd’hui». Mais le dictionnaire ajoute «le même jour de la semaine suivante», avec comme exemple cette phrase: «Ce mardi 4, il lui donne rendez-vous pour jeudi en huit [jeudi 13].»

Voilà qui corrobore l’usage des lecteurs qui m’ont écrit. Usito va dans le même sens: «Le même jour de la semaine suivante.»

Ce qui est beaucoup plus clair que la définition que donne le Petit Larousse: «Le même jour, une semaine plus tard.» Voilà qui pourrait être interprété comme une restriction à la présente journée.

Étonnamment, la définition du Larousse en ligne est beaucoup plus explicite: «Lundi, mardi en huit: lundi, mardi de la semaine prochaine.»

Maintenant, pourquoi cette expression n’est-elle presque plus utilisée de nos jours? Je ne saurais vous dire. Un court sondage Facebook dans ma salle de rédaction m’a confirmé que la majorité de mes collègues ne l’avait jamais entendue (notre moyenne d’âge doit être d’environ 35 ans, et j’aurai bientôt 50). Certains ont déduit correctement sa signification, mais ce n’est pas parce qu’elle faisait partie de leur vocabulaire.

C’est quand même un peu dommage qu’elle soit tombée en désuétude, car elle est très simple et beaucoup moins lourde que «de la semaine prochaine». Ce serait peut-être l’occasion de la remettre en usage.

Et, avant que certains d’entre vous m’écrivent: oui, on peut également dire «en quinze» pour parler d’une journée qui arrivera dans deux semaines.


***


«De tout temps, je me suis demandé pourquoi le mot "aujourd’hui" est écrit de cette façon. J’essaie de voir si d’autres mots de la langue française ont une orthographe aussi étonnante. Merci de m’instruire [Jean Fournier, Trois-Rivières].»


Il n’existe que trois mots en français comportant une apostrophe figée dans leur orthographe: «aujourd’hui», «presqu’île» et «quelqu’un» (de même que son féminin trop peu employé «quelqu’une»). Ces apostrophes ont toutefois la même fonction que toutes les autres, c’est-à-dire marquer l’élision d’une voyelle pour raison d’euphonie.

Dans le cas de «presqu’île» et de «quelqu’un», il s’agit évidemment de la voyelle e à la fin des mots «presque» et «quelque». Et dans le cas d’«aujourd’hui»?

C’est aussi un e, celui de «de hui». Sans cette apostrophe, et sans l’agglutination et la contraction des mots qui le forment, «aujourd’hui» devrait s’écrire «à le jour de hui» (en supposant que le h de «hui» serait aspiré et non muet).

Mais c’est quoi, un hui?

Regardez dans le Petit Robert, il y est. C’est un vieux mot français, relevé pour la première fois au Xe siècle, provenant du latin «hodie», et qui veut dire… «aujourd’hui, en ce jour».

Et là, je vois la grosse question dans vos yeux: «Êtes-vous en train de nous dire que, chaque fois qu’on dit "aujourd’hui", on dit "au jour d’en ce jour"?»

J’en ai bien peur…

«Mais c’est un pléonasme!» hurlez-vous.

L’Académie française nous répond franchement que oui. D’autres ouvrages de référence préfèrent parler d’une «forme renforcée», apparue au XIIe siècle.

Mais pourquoi ce phénomène de renforcement s’est-il opéré en français, alors que dans les autres langues romanes, ce sont des mots beaucoup plus proches de «hodie» qui se sont implantés («hoy» en espagnol, «hoje» en portugais, «oggi» en italien)? Pourquoi n’avons-nous tout simplement gardé le mot «hui»?

C’est pratiquement impossible à expliquer étant donné les temps anciens où cela s’est produit. Certains pensent que c’est parce que le mot «hui» était trop court pour son importance.

Il semble qu’il faille écarter l’hypothèse que nos ancêtres ne percevaient plus le sens du mot «hui» à l’époque où «aujourd’hui» est apparu. Les écrits du Moyen Âge nous font déduire que non. Autrement, cela aurait pu expliquer pourquoi ils auraient senti le besoin d’ajouter «au jour». Ce phénomène s’est produit avec l’expression «au fur et à mesure». Alors que les gens avaient oublié le sens de «fur», ils ont ajouté «à mesure», même si «au fur» veut justement dire «à mesure».

Peut-être comprenez-vous maintenant pourquoi certains montent au créneau lorsqu’ils entendent «au jour d’aujourd’hui»: c’est comme si on leur balançait le même mot trois fois, «au jour du jour d’en ce jour».

Cette tournure est vue toutefois comme un pléonasme d’insistance (une figure du style) par d’autres ouvrages, étant donné que le sens initial d’«hui» n’est plus perçu.


PERLES DE LA SEMAINE

Excuse des étudiants qui ont donné ces réponses à leur examen de biologie: l’écran a gelé pendant le cours à distance.


«Les os du bas de la jambe sont le tibius et le périnée.»

«Le système des veines est appelé le système venimeux.»

«Il y a une artère dans le cou qui contient beaucoup de sang: c’est la carotène.»

«Quand on chatouille la gorge, ça donne une crainte de toux.»

«Les cordes vocales servent à attacher ensemble le haut et le bas de la gorge.»


Source: «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.

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Steve.bergeron@latribune.qc.ca