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Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Cours de grand-mère

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CHRONIQUE / «Pourquoi disons-nous "grand-maman" plutôt que "grande-maman"? Pourtant, il n’y a rien de plus féminin qu’une maman. Il doit y avoir une mystérieuse explication à cette anomalie...»  [Paul-Arthur Huot, Québec]

Si vous y songez deux secondes, il vous viendra très vite à l’esprit qu’il n’y a pas que dans le mot «grand-maman» que l’adjectif «grand» reste au masculin devant un nom féminin. On dit aussi «grand-tante». Avez-vous déjà assisté à une grand-messe? Ou alors avez-vous déjà prévenu un de vos enfants de faire attention sur la grand-route? Peut-être connaissez-vous quelqu’un qui a reçu la grand-croix, décoration la plus élevée de la Légion d’honneur. Si vous êtes un jour monté à bord d’un voilier, avez-vous entendu le capitaine réclamer que l’on hisse la grand-voile? Et vous êtes-vous demandé pourquoi certaines personnes portaient le patronyme de Grandmaison au lieu de Grandemaison?

Ce «grand» masculin devant des noms féminins se rencontre également dans certaines expressions figées, comme «grand-chose», «avoir grand-peur» ou «à grand-peine».

Dans leurs enquêtes linguistiques publiées sur leur site internet, les Éditions Druide ont produit un article très complet sur la question. On y explique qu’en ancien français, l’adjectif «grand» était invariable en genre. À l’époque, on l’écrivait d’au moins trois façons différentes («gran», «grand» et «grant») et on disait «un ome grant» et «une feme grant». D’ailleurs, ça ne vous rappelle pas le conte du Petit chaperon rouge, dans lequel le personnage de la grand-mère est désignée par le nom de «mère-grand»?

C’est finalement l’orthographe avec un d qui s’est imposée, ce qui était plus fidèle à la racine latine. Quant à la féminisation en «grande», elle s’est amorcée au XVIe siècle, une époque où l’on a fait de même avec plusieurs adjectifs dont la forme latine différait entre le masculin (en «-us») et le féminin (en «-a»).

Mais certains mots et expressions sont passés entre les mailles du filet, dont «grand-mère».

Peut-être êtes-vous déjà tombé également sur une graphie comportant une apostrophe plutôt qu’un trait d’union («grand’messe», «grand’rue», «grand’mère»…). Cette orthographe n’est plus recommandée de nos jours, même s’il en reste des traces. Voyez-vous, l’apostrophe signifie qu’on a enlevé une ou des lettres, comme le «l’» remplaçant «le» ou «la». Mais comme il n’y a jamais eu de e dans le «grand» de «grand-mère» ni de tous les autres, cette apostrophe a été jugée illogique.

Dernière question: doit-on mettre un s à «grand» lorsqu’on emploie le mot «grand-mère» et ses semblables au pluriel?

Les avis sont partagés. Le Dictionnaire de l’Académie estime que «grand» devrait rester invariable, puisqu’on ne fait pas non plus l’accord au féminin. D’autres jugent que cela n’a rien à voir, étant donné qu’il s’agit en fait du vieil adjectif «gran» qui, de toute façon, restait invariable en genre, mais pas en nombre. On devrait ainsi écrire «des grands-mères».

En fait, vous trouverez des sources qui acceptent les deux, comme Usito. Vous avez donc la possibilité de faire comme bon vous semble.

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«Une de vos récentes manchettes prêtait à confusion: "Une audace qui dessert la communauté". Qu’en pensez-vous ?» [Bernard Chaput, Sherbrooke]

Ce titre a depuis été changé par «Une audace au service de la communauté», ce qui est plus près de ce que souhaitait l’auteur. Notre webmestre a simplement mélangé les deux sens du verbe «desservir», lesquels sont effectivement contradictoires. La Banque de dépannage linguistique comporte d’ailleurs une fiche pour prévenir cette confusion.

En fait, il y a deux «desservir», chacun ayant sa propre étymologie. Le plus courant et le plus récent (XIVe siècle) est celui formé du verbe «servir» précédé du préfixe «dé-», et qui est l’antonyme de «servir». Il signifie principalement «nuire à une personne ou à une cause» ou «débarrasser une table».

Le titre initial dans La Tribune risquait donc d’être compris comme «une audace qui nuit à la communauté».

Mais notre webmestre souhaitait plutôt que le verbe soit perçu dans le sens d’«assurer un service», comme lorsqu’on parle d’un moyen de transport. Dans ce cas-ci, «desservir» provient du latin «deservire», qui voulait dire «servir avec zèle» et qui est apparu dès le XIe siècle.

En latin, le préfixe «dé-» pouvait avoir un rôle de renforcement, et il reste quelques traces de cet usage dans quelques mots commençant par «dé-» (par exemple «délivrer», qui vient du latin «deliberare», lui-même formé de «dé-» et «liberare», mais qui n’est pas l’antonyme de «libérer» pour autant).

Pour éviter toute confusion, on limite l’utilisation du deuxième verbe «desservir» à des contextes très précis: «assurer le service religieux», «donner accès à un lieu», «assurer un service de distribution» ou «faire le service en parlant d’une voie de communication, d’un moyen de transport». Voici les quatre exemples que donne la BDL.

«Ce prêtre desservait plusieurs villages de la région.»

«Le corridor à votre droite dessert toutes les salles de réunion.»

«C’est ce bureau de poste qui dessert le quartier où j’habite.»

«Quelle compagnie de transport dessert la région de Charlevoix?»

Perles de la semaine

Examens d’histoire par des jeunes qui pensent que nous descendons des hommes de gros moignons.

«C’est en y mettant les doigts que les premiers hommes ont découvert les propriétés du feu.»

«Ils construisaient des menhirs couchés pour le plaisir de les mettre debout.»

«Du temps de la préhistoire, on fabriquait tout en pierre, même les meubles.»

«Les enfants de la préhistoire avaient de la chance, car ils n’avaient pas besoin d’apprendre l’histoire.»

«Les premiers hommes étaient vêtus de peaux de bêtes pour mieux s’intégrer au paysage.»

Source : Le sottisier du collège, 

Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.

Questions ou commentaires? 

Steve.bergeron@latribune.qc.ca