Simon Latulippe
Le Quotidien
Simon Latulippe
Le vide laissé par Air Canada (un vide temporaire à Saguenay, selon la compagnie) dans plusieurs régions du Québec pourrait-il être une opportunité de voir autrement l’offre de services aériens?
Le vide laissé par Air Canada (un vide temporaire à Saguenay, selon la compagnie) dans plusieurs régions du Québec pourrait-il être une opportunité de voir autrement l’offre de services aériens?

Se donner des ailes

CHRONIQUE / Lors de ma première chronique, j’ai affirmé que l’économie sociale (ÉS) constitue un modèle d’avenir pour l’entrepreneuriat. Dans une perspective de développement durable, l’ÉS se démarque avantageusement par la recherche d’un équilibre entre les dimensions économique, sociale, éthique, culturelle et écologique. Dans l’entreprise privée, en privilégiant la dimension économique, on peut légitimement prendre des décisions qui fragilisent des éléments plus vulnérables de la société. Un exemple?

Le 30 juin, Air Canada a annoncé la suspension indéfinie de 30 dessertes régionales et la fermeture de huit escales. La perte de ces liaisons menace la qualité de vie et la prospérité des régions touchées.

Le déploiement et le maintien d’un transport aérien régional efficace au Québec sont une nécessité. D’un point de vue collectif, la suspension des vols isole davantage les régions: plusieurs entreprises dépendent de ces liaisons. Des créneaux économiques entiers comme le tourisme pourraient s’épanouir si des vols réguliers étaient offerts dans une logique de desserte optimisée pour les besoins régionaux. Il ne faut pas l’oublier, les liaisons aériennes ne sont pas utilisées uniquement à des fins récréatives et commerciales. En matière de santé par exemple, des spécialistes des différents secteurs font des déplacements fréquents par les airs pour desservir les gens des régions. De même, des patients doivent se déplacer vers les grands centres pour bénéficier de services spécialisés. Ainsi, c’est l’égalité d’accès aux services qui est fragilisée par la décision d’un transporteur. C’est une question éthique qui compte moins que la profitabilité dans le processus décisionnel d’une entreprise.

Air Canada explique son choix par la rentabilité : elle ne fait pas suffisamment d’argent avec ces trajets excentrés. Dans ce paradigme restreint, l’annonce est pleinement justifiée : il s’agit de répondre aux attentes des actionnaires. Les principaux actionnaires d’Air Canada sont des gestionnaires de portefeuilles et des fonds d’investissement dont les plus importants sont canadiens, américains et néerlandais. Or, l’objectif premier de ces firmes est le retour sur l’investissement : il est donc normal pour Air Canada de tout faire pour réduire les pertes en temps de crise.

Le vide laissé par Air Canada pourrait-il devenir une opportunité de voir autrement l’offre de services aériens? Depuis déjà quelques années, des projets coopératifs sont envisagés pour permettre à des territoires de se doter de liaisons aériennes avec les grands centres. L’avènement d’une coopérative de transport régionale du Québec, comme Treq, peut-il offrir une alternative crédible?

Dans la réalité coopérative, les actionnaires sont remplacés par les membres. Ces derniers ne font pas qu’investir de l’argent : ils investissent leur temps, leur expertise, ils utilisent le service, bref, ils sont mobilisés personnellement à la réussite du projet. C’est un cercle vertueux : mieux ça marche, mieux ils sont servis. Pour ces personnes, le retour sur l’investissement s’évalue par l’efficacité du service et non par les dividendes, car la vitalité de nos régions est le but recherché avant l’enrichissement individuel. Par ailleurs, le mode de gestion démocratique des entreprises collectives assure une meilleure transparence des décisions: l’équipe de gestion est redevable à un conseil d’administration élu par une assemblée où chaque membre a un vote. La conception des services offerts tient aussi compte d’abord des impératifs du milieu hôte: par l’utilisation des surplus d’une route pour en subventionner une autre par exemple. Toute une différence!

Le transport aérien au Québec constitue un enjeu depuis bien des années. Le milieu a déjà connu des guerres de prix qui ont empêché d’autres transporteurs régionaux importants de s’implanter; maintenant par la même occasion les régions dans un état de dépendance. L’implantation d’entreprises collectives, mobilisant les forces du milieu, peut nous permettre de sortir de ce cercle vicieux.

L’auteur de cette chronique est Simon Latulippe, directeur général du Pôle régional d’économie sociale du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Ce dernier signe aujourd’hui le deuxième de trois textes visant à définir comment l’économie sociale peut aider à construire le développement durable.