Sans mots...

CHRONIQUE / Êtes-vous comme moi ? En avez-vous assez de ces mots qui ont une exclamation bidirectionnelle ? Vous savez, ces mots qu’on utilise pour exprimer une façon de pensée contraire ou totalement différente à leur signification d’origine.

Le premier qui me vient en tête est « Bravo ! »

Désormais, « Bravo » ne sert plus seulement qu’à féliciter nos enfants pour leur beau bulletin, à accompagner nos applaudissements après un spectacle de didgeridoo ou à exprimer notre enthousiasme devant un « projet porteur ». Non.

Depuis quelques années, « Bravo » marque l’indignation la plus totale. Voire la colère. Parfois, il peut même remplacer des commentaires du genre « T’es vraiment con ! » ou servir de synonyme à « Franchement, c’est pas fort ton affaire ! »

Quelqu’un renverse son café dans son clavier : « Bravo ! »

Accompagné de traits d’union et agrémenté d’une sixième lettre, ce mot peut même devenir encore plus caustique.

Une personne se pointe aux douanes sans son passeport. « BE-RA-VO l’grand ! »

« Merci » aussi exprime parfois autre chose qu’une forme de politesse pour remercier le gars venu déménager notre frigo ou pour accompagner un refus d’aller jouer au baseball poche.

« Tu veux un morceau de gâteau ? Non, merci, je suis allergique au gluten ! »

Maintenant, on l’utilise davantage accompagné d’un ton juste assez baveux. Surtout pour marquer une erreur commise par une autre personne. « Tu as acheté un gâteau comme dessert même si tu savais très bien que j’étais allergique chronique au gluten ? Merciiiiiiiii ! »

On parle de remerciements sur fond d’ironie. Pour la sincérité, on repassera !

Et le dernier, et non le moindre : « Désolé ! »

Plus jeune, je pensais que de dire « je suis désolée » faisait office d’excuse suprême.

« Oh non, je t’ai fait mal ? Je suis désolée ! »

Jusqu’au jour où une amie m’a appris qu’il s’agissait surtout d’une expression pour signifier qu’on est navré pour l’autre jusqu’à la moelle. Une façon de dire qu’on partage sa peine.

Depuis ce jour, j’ai toujours trouvé très délicates les personnes qui se disaient désolées pour un proche qui vit une situation poche. J’ai toujours trouvé beau le fait que quelqu’un s’avoue désolé. Touchant. Humain. Jusqu’à ce que ce mot serve soudainement à exprimer tout le contraire.

De nos jours, plusieurs se disent « désolés » dans le sens qu’ils aimeraient bien l’être, mais que profondément, ils ne le sont pas du tout.

Le phénomène est, du moins, très fréquent chez les adolescents.

« Tu n’as pas encore vidé le lave-vaisselle ? », demande une mère à son adorable ado.

« Ben là, DÉSOLÉ ! », lui répond celui-ci en ajoutant avoir « mille devoirs à faire »... et une émission de télé à écouter.

Je préfèrerais recevoir une claque en pleine face que d’entendre ça.

Même sentiment quand quelqu’un lance « j’imagine ».

Pas le « j’imagine » qui exprime le fait qu’on use de son imagination pour créer. Non. Non. Celui qui cache une fausse forme de compassion.

« La perte de mon emploi est vraiment plus difficile à surmonter que je pensais », avoue une femme à une amie.

« J’imagine », répond l’autre.

Ça, c’est de l’attendrissement.

« Tu penses que le train passe à 16 h ? »

« J’imagine. »

Ici, Google serait définitivement plus aidant, voire plus chaleureux. Paraît qu’on n’a jamais si peu communiqué. Quand on essaie de le faire, on se rive le nez sur des réponses qui demandent à être décodées. Pas reposant.

Déjà que tout le monde a le réflexe de répondre que ça va bien quand c’est complètement faux. Et ne me dites pas que j’ai tort : je vais avoir du mal à vous croire.