«Votre fille va se faire démolir»

CHRONIQUE / L’homme est en arrêt de travail. Il est épuisé, à bout de force. Il n’est plus capable de gérer les troubles mentaux de sa fille de 13 ans. Il manque d’aide, de support. Il veut dénoncer.

Il avait surtout besoin d’en parler. Je l’ai rencontré, assis à sa table de cuisine, devant une pile de dossiers bien classés, la version papier de ses démarches et de ses souffrances.

Appelons-le Richard, pour préserver son identité, mais surtout pour préserver celle de sa fille de 13 ans, qui vit présentement en centre jeunesse. C’est une autre histoire d’agression sexuelle où le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) n’a pas voulu poursuivre l’agresseur, car c’était sa parole contre celle de sa victime, une situation qu’on constate encore trop souvent.

Difficultés

Richard s’est séparé de la mère de sa fille en 2009, alors que l’enfant du couple était âgé de 4 ans et vivait en garde partagée chez son père et sa mère. En 2012, la mère a perdu la garde de l’enfant, alors âgé de 7 ans, pour une histoire de négligence. Le père s’est retrouvé avec la garde de l’enfant, qui visitait sa mère la fin de semaine.

« Déjà, en 2012, les professeurs à l’école me téléphonaient pour signaler que ma fille avait des difficultés de comportement. Ce n’était pas facile pour elle et moi, je devais conjuguer le travail et les soins de ma fille. Je manquais de ressources », explique Richard.

Plainte pour agression

De 2012 à 2017, la fille de Richard allait chez sa mère, qui avait un nouveau conjoint, les fins de semaine. « En 2017, ma fille de 13 ans n’en pouvait plus et a porté plainte pour agression sexuelle contre le conjoint de sa mère pour la période de 2014 à 2017. Elle a passé deux heures avec les enquêteurs et après quelques mois, le DPCP a décidé de ne pas porter d’accusation », relate le père.

« Si votre fille va en cour, elle va se faire démolir par les avocats et le juge ne pourra pas prononcer un verdict hors de tout doute raisonnable », ont-ils fait savoir.

« C’est difficile à vivre quand la justice n’est pas rendue », confie le père.

La pauvre enfant a gardé le secret des abus sexuels pendant quatre ans et retournait chez son agresseur toutes les fins de semaine. Après la dénonciation et à la suite du refus de porter des accusations de la part du DPCP, la santé mentale de l’adolescente s’est détériorée.

Manque de ressources

À bout de souffle et en manque de ressources, le père s’est rendu à l’urgence avec sa fille, sans résultat. La jeune fille n’a pas été dirigée en pédopsychiatrie. L’enfant a été référée à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), croyant qu’il est de sa responsabilité de faire en sorte que la patiente soit vue en santé mentale.

Le dossier de l’adolescente de 13 ans a erré dans les dédales administratifs de la DPJ et du chef de l’administration du programme de santé mentale jeunesse, pour savoir qui devait prendre une décision en première ligne.

Le père a ensuite fait des démarches avec le CLSC, avec le milieu scolaire et avec les psychologues du centre jeunesse où elle a été admise. Cette enfant serait arrivée à l’hôpital avec les deux bras cassés et elle aurait été admise en urgence, mais en santé mentale, les ressources sont rarement adéquates. Une adolescente qui dénonce une agression sexuelle devrait être considérée comme une priorité par le programme de santé mentale jeunesse.

Délais inacceptables

« Du moment où j’ai demandé de l’aide pour les troubles mentaux de ma fille, il y a eu un délai de cinq mois avant d’avoir une prise en charge. Ce sont des délais inacceptables. Je ne suis pas un infirmier, et on est démunis face à ses problèmes psychiatriques. Si votre enfant n’a pas de pensées suicidaires, quand j’ai rencontré le pédopsychiatre à l’école, il n’y a pas d’urgence dans la situation et ils mettent le dossier de côté », rend compte le père, qui veut dénoncer le manque de ressources en santé mentale.

Richard a porté plainte au CIUSSS pour les trop longs délais dans le traitement du dossier de sa fille.

Après la dénonciation, la jeune fille n’a pas été suivie ni accompagnée convenablement, et son état de santé s’est aggravé.

Rapport

Dans le rapport du CIUSSS, le manquement a été reconnu. « En fait, on perçoit une certaine préoccupation pour s’assurer que le père et les autres instances impliquées effectuent les démarches pour obtenir des services, mais rien ne semble être fait à l’interne pour que l’enfant soit évaluée par un psychologue de l’équipe santé mentale, alors qu’elle est en attente de services depuis maintenant six mois, » peut-on lire dans le document.

Richard est épuisé, à bout de force. Il n’est plus capable de gérer les troubles mentaux de sa fille de 13 ans. Il manque d’aide, de support. Il veut dénoncer.

Ça ne va rien régler, mais il avait besoin d’en parler.