«Mon téléphone sait où je suis et connaît l'endroit.»

Une vie virtuelle

CHRONIQUE / La semaine dernière, j'étais à la chasse au chevreuil sur l'île d'Anticosti, dans le pavillon McDonald situé sur la rive nord, au centre de l'île que le chocolatier français Henri Menier a achetée en 1896 pour ensuite y introduire 220 cerfs de Virginie (on en compte maintenant plus de 120 000).
Bien installé sur la berge du détroit de Jacques-Cartier, je prends des photos du pavillon d'hébergement et de la salle à manger. Quelques instants plus tard, mon téléphone intelligent se manifeste et désire me parler. Il m'écrit un message de salutation et me demande si je veux partager mes photos du pavillon de chasse sur la toile informatique.
Mon téléphone sait où je suis et connaît l'endroit. Même chose pour mon compagnon de chasse, la veille du départ à Québec, son téléphone lui envoie un message lui indiquant les restaurants qu'il pourrait apprécier à proximité de notre hôtel.
Je savais que nous laissions des traces informatiques quand nous consultons le moteur de recherche Google ou l'agrégateur de contenu Facebook ; des informations qui permettent ensuite de nous cibler comme client potentiel pour des placements publicitaires, mais que mon téléphone m'interpelle et me propose des choses en m'appelant par mon prénom, nous ne sommes pas loin d'une conversation avec une intelligence artificielle.
Alter ego virtuel
La toile informatique sait pas mal de choses sur nous. Elle connaît nos habitudes de consommation grâce à nos cartes de crédit et cartes de débit bancaires, mais elle en sait encore plus grâce au téléphone intelligent. La toile sait ce que nous faisons en temps réel, ça commence à faire peur. Je ne suis pas parano, mais en poussant la réflexion, on arrive à la conclusion que l'homme ne servira plus à rien, les outils informatiques le feront à notre place.
L'historien visionnaire, l'Israélien Yuval Noah Harari (auteur de Sapiens : une brève histoire de l'humanité ? un best-seller planétaire vendu à plus d'un million de copies), vient de publier Homo Deus, un essai sur l'avenir de l'humanité. Ça fait peur un peu, l'auteur soutient que la prochaine étape de l'évolution humaine sera la création de nouvelles formes de vies non biologiques, non organiques dotées d'intelligence artificielle. Ces robots ou outils informatiques feront le travail des hommes dans de nombreux domaines de sorte qu'il y aura une catégorie d'humain que l'auteur qualifie d'hommes qui ne servent plus à rien.
Avenir inquiétant
Le collègue Steeve Fortin, directeur des technologies informatiques au journal et chroniqueur technologie, avoue carrément que les avancés du « big data » et l'évolution de l'intelligence artificielle lui font peur. Steeve possède une montre intelligente qui le suit partout. « Je n'ai plus de cartes de crédit sur moi, je paye mes achats en passant ma montre au-dessus du terminal de paiement automatique. Ma montre sait à peu près tout de moi. Elle connaît mes habitudes et me donne des informations que je ne lui ai pas demandées », explique le spécialiste qui se tient au courant des nouveautés dans le domaine informatique.
« Elle sait que je joue au hockey à 19 h et elle m'indique d'avance que je suis à neuf minutes de l'aréna. Elle sait à quelle heure je me rends au boulot et elle me fait savoir chaque matin avant de partir que je suis à telle distance de mon travail. Ça va plus loin, elle enregistre mes pulsations cardiaques et me suggère de me calmer quand mon coeur bat trop vite. Elle pourrait même composer le 911 en cas de crise cardiaque, dans certains cas, ça a sauvé des vies », détaille le collègue branché en tout temps avec l'intelligence artificielle qu'il porte au poignet.
« Il existe maintenant des maisons intelligentes avec interventions vocales à qui on peut dire de monter ou baisser le chauffage, régler l'éclairage, barrer les portes. Il y a aussi des réfrigérateurs intelligents qui gèrent le contenu en connaissant les dates de péremption des aliments. Des millions d'emplois vont disparaître comme les chauffeurs de taxi, les employés de commerce de détail où les robots vont gérer l'inventaire et les présentoirs en magasin. Il existe déjà des épiceries sans personnel où vous scannez votre téléphone en entrant, vous faites votre épicerie et la facture se paye automatiquement via votre téléphone qui a accès à vos comptes bancaires ; c'est hallucinant ce qui s'en vient », s'inquiète-t-il.
« Il y a des robots qui réalisent des tâches commerciales et industrielles et ces robots pourront un jour veiller eux-mêmes à leur entretien et changer des pièces défectueuses de leur composition » met en relief l'informaticien.
Un virus virtuel
Ça veut dire que présentement, il existe un Roger Blackburn virtuel, tout comme il y a un vous virtuel, qui a des relations intimes avec des algorithmes qui documentent ses habitudes de vie et qui vont lui proposer plein de produits et services sans même l'avoir demandé. L'avenir est robotique et selon Yuval Noah Harari, les plus riches de la planète deviendront une classe supérieure qui pourra vivre jusqu'à 150 ans grâce aux avancés médicales et technologiques, alors que les pauvres de la société, ceux qui occupent de petits emplois avec de petits salaires, ne serviront plus à rien, et seront des « useless people », des personnes inutiles pour les riches de la société.
Avouons que cette vision de l'avenir n'est pas rose.